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Full text of "Les eunuques à travers les âges"



FROM-THE-FUND-BEQUEATHED-BY 




LES EUNUQUES 

A TRAVERS LES AGES 



DU MEME AUTEUR 



Castration criminelle et maniaque, 1902. 

Intoxication picriquée, 1903. 

Parésie et crises vésicales préataxiques traitées 
par l'électricité, 1904. 

Modification à l'électrolyseur à courants faibles, 
1904. 



D'^ RICHARD MILLANT 



LES EUNUQUES 

A TRAVERS LES AGES 



AVEC "20 FIGURES DANS LE TEXTE 

d'après les ùessins DE l'auteur 

« La castration aurait dû être le châtiment 
de celui qui l'inventa. » 

(Ovide). 



LES RELIGIONS ET L EUNUCIIISME 
LA CASTRATION GUERRIÈRE. — LA CASTRATION PÉNALE 

l'eunuciiisme DANS l'antiquitk 

JIÉDECIXE empirique ET CASTRATION 

LES EUNUQUES CÉLÈBRES 

LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 

LES EUNU(JUES ORIENTAUX. — LA CASTRATION DEVANT LA LOI 



PARIS 

VIGOT FRÈRES, ÉDITEURS 

23, place de l'é g OLE-DE -médecine, 23 



1908 



Lt,K.d2^ 



A 




ÉiU 




)^ 



b INTRODUCTION 



« Tout dégénère entre les mains de l'homme. Il 
force une terre à nourrir les productions d'une autre, 
un arbre à porter les fruits d'un autre. Il mêle et 
confond les climats, les éléments, les saisons ; il 
mutile son chien, son cheval, son esclave ; il boule- 
verse tout, il défigure tout; il aime la difformité, les 
monstres; il ne veut rien tel que l'a fait la nature, 
pas même l'homme ; il le faut dresser pour lui, 
comme un cheval de manège; il le faut contourner 
à sa mode, comme un arbre de son jardin ^ » 

La justification de ces lignes emplies d'amertume 
ne se trouve-t-elle pas tout entière dans le specta- 
cle des diverses mutilations corporelles effectuées par 
les hommes sur eux-mêmes ou sur leurs semblables 
depuis les temps les plus lointains ? L'un des pre- 
miers, Hérodote nous a rapporté la légende des 
Amazones, ces guerrières mythiques qui^ pour manier 

1 J.-J. Rousseau, Emile ou De Védiication. 



^ LES EUNUQUES 

l'arc avec moins de contrainte, n'hésitaient pas à se 
brûler la mamelle droite. De nos jom's, les indigè- 
nes australiens, représentants déchus d'une race près 
de s'éteindre, se tailladent le tronc de larges bala- 
fres ou sacrifient une phalange, parfois un de leurs 
doigts, au cours de cérémonies rituelles. Ici, les natu- 
rels de telles tribus africaines ont imaginé de tail- 
ler leurs incisives en forme de dents de scies. Ail- 
leurs, ce sont les Botocudos de l'Amérique du Sud, 
transformant leur physionomie par l'allongement de 
la lèvre inférieure ou du lobule de l'oreille, et modi- 
fiant à la longue la plastique normale de ces orga- 
nes à l'aide de lourds ornements de cuivre ou de 
bois. 

Pratiques étranges en vérité, mais qui ne sauraient 
exciter la curiosité au même titre que cette mutilation 
par excellence, la plus cruelle entre toutes^ et non 
la moins répandue : Texcision partielle ou totale des 
organes génitaux de l'homme, désignée sous les noms 
divers de castration, d'éviration oud'eunuchisme* 

En présence d'une mutilation aussi singulière, 
on est amené à se demander quels mobiles guidè- 
rent l'humanité dans cette voie, et à la base des pré- 
textes les plus dilïérents, on peut alors discerner un 
mélange complexe de sentiments religieux et de pro- 
blématiques intérêts d'ordre économique ou sociaL 
De ceux-ci, la barbarie atavique est sans doute seule 
responsable, mais leurs déplorables conséquences 
ne s'en perçoivent pas moins jusque dans notre civi- 
lisation contemporaine. 



INTRODUCTION 3 



Une seule chose en effet demeure immuable : la 
nature humaine, toujours identique à travers l'espace 
et le temps. Pour quelques contrées où la civilisation 
a porté ses lumières, où la dignité de chacun n'a plus 
à redouter pareil attentat, combien de terres où les 
conditions d'une existence trop facile, un climat 
amollissant, ont éteint dans le cœur de l'homme la 
conscience même du droit d'autrui. C'est en ces 
pays, dont la vie primitive semble à peine avoir été 
modifiée par le cours des siècles, que la sauvagerie 
des anciennes coutumes a subsisté, perpétuant cette 
cruauté native dont la castration est un probant 
témoignage. 

Quelle peut en être l'origine? Suivant une croyance 
répandue dans l'antiquité et propagée par la tra- 
dition populaire, les hommes tiendraient d'un ani- 
mal, le castor, la connaissance de cette sorte de 
mutilation. On sait que le castor sécrète au niveau 
de deux follicules placés de chaque côté des parties 
sexuelles une substance médicamenteuse, utilisée 
encore aujourd'hui comme sédative du système ner- 
veux. Les Anciens prenaient ces glandes pour les 
testicules de. l'animal, et ceux qui en faisaient le 
commerce, des Arabes notamment, les vendaient sous 
la désignation de « testicules d'Outre-Mer ». Le j^ro- 
duit leur provenait en effet par la mer des Indes et 
le golfe Persique. Pour renchérir sur la valeur de leur 
marchandise, ils racontaient que le castor, sur le 
point d'être atteint par les chasseurs, se castrait à 
l'aide de ses incisives, abandonnant ses testicules. 



4 LES EUNUQUES 

plutôt que de se laisser prendre. Les Latins auraient 
ainsi formé de l'expression castorare (faire comme le 
castor, qui châtre) le verbe caslrare (châtrer). En 
réalité ce dernier vocable tire son origine du mot 
latin castrum qui veut dire couteau, et la légende ne 
nous explique pas en vertu de quelle aberration 
l'idée de cet humiliant supplice put naître dans un 
cerveau humain. Nous essaierons donc d'en retrou- 
ver une origine plus précise, tout en exposant son 
évolution chez les différents peuples. 

Tel est l'objet que nous nous sommes proposé. Il 
n'existe pas, en effet, à notre connaissance, d'histoire 
générale de l'eunuchisme et des eunuques. Les tra- 
vaux ayant rapport aux castrats et aux différentes 
applications ethniques de l'excision des organes 
sexuels remontent pour la plupart à une date déjà 
ancienne. Le xvn« siècle en fournit quelques-uns, mais 
comme bon nombre d'ouvrages de cette époque, les 
détails intéressants qu'ils renferment se perdent dans 
le fatras d'une scolastique ennuyeuse et d'invraisem- 
blables légendes. De plus, ils sont écrits en latin, ce 
qui constitue généralement un écueil, et non des 
moindres, aux yeux du lecteur. 

D'autres documents sont épars dans les écrits les 
plus divers, dans les plus anciens textes et dans les 
ouvrages les plus modernes. Nous pensons en avoir 
réuni un assez grand nombre pour éviter aux curieux 
de sciences ou de lettres des recherches longues, 
souvent fastidieuses, et pouvoir enfin donner une 
étude d'ensemble de la question en reconstituant 



INTRODUCTION 5 

sommairement l'histoire de l'eunuchisme. Sommai- 
rement, disons-nous, car le sujet serait des plus vas- 
tes si, remontant aux origines de cette sanglante 
coutume, on voulait développer les considérations 
morales qu'elle comporte. Nous avons dû nous bor- 
ner, et l'on ne trouvera ici à proprement parler 
qu'un essai historique sur les mutilations génitales, 
désignées du terme générique de castration. Tout 
au plus avons-nous un peu élargi ce cadre, dans l'un 
des chapitres, à propos de la castration d'origine re- 
ligieuse, car il nous a paru indispensable d'envisa- 
ger d'un rapide coup d'œil les différentes mutilations 
rituelles. 

C'est volontairement, par contre, que nous avons 
laissé dans l'ombre un point qui semblerait devoir 
ressortir à cette étude: nous voulons parler de la 
castration chez la femme. Il ne s'agit pas ici, bien 
entendu, de cette opération en tant que procédé chi- 
rurgical réservé à diverses rhaladies de la matrice ou 
des ovaires, mais de la castration plus ou moins 
complète envisagée dans son évolution à travers- les 
âges. En d'autres termes, fit-on, autrefois, des: 'feih- 
mes eunuques? Et s'il y en eut, ont-elles mérité, in- 
tégralement, cette appellation? Leur faisait-on subir 
l'excision simple du clitoris ou des petites, lèvres, 
comme cela se pratique encore sur différents points 
de l'Afrique, ou bien l'ablation des organes essentiels 
de la génération, utérus et ovaires, en faisait-elle de 
véritables eunuques? 

Est-il seulement vraisemblable qu'une aussi grave 



6 LES EUNUQUES 

intervention put être menée à bonne fin par les chi- 
rurgiens contemporains d'Hippocrate? Il est permis 
pour le moins d'en douter. Toutefois un historien an- 
cien rapporte qu'un chàtreur d'animaux, ignorant 
certes des méthodes antiseptiques, aurait enlevé la 
matrice à sa fille, laquelle exerçait le métier de cour- 
tisane. Remontons plus en arrière: dans les Prohlè^ 
mes d'Aristote, il est parlé d'eunuques hommes et 
d'eunuques femmes. Gomment doit-on l'entendre ? 

Le texte d'un historien grec, Xanthus, qui est par- 
venu jusqu'à nous par les citations qu'en ont faites 
Suidas et Heyschius nous apprend qu'un roi de Lydie, 
Gygès, fit le premier châtrer des femmes pour s'en 
servir en guise d'eunuques^ et aussi pour leur con- 
server plus longtemps la jeunesse et la beauté, ut iis 
semper setaie et forma florentibus uteretur^. 

Chaque fois, malheureusement, qu'ils abordent 
ces questions, les anciens textes deviennent ambigus 
et pleins d'obscurité et toute cette partie mériterait 
à elle seule une étude des plus approfondies. Elle ne 
saurait en tout cas trouver place dans cet ouvrage 
où il ne sera question que de l'excision des organes 
génitaux mâles. 

1. Galien, Hv. I. De semine. 



CHAPITRE PREMIER 



LES RELIGIONS ET L EUNUCHISME 



« Chose étrangjG, un prêtre est eunu- 
que de droit, et s'il l'est de fait, on le 
répute irrégulier et inhabile au sacer- 
doce. » 

Camille Desmoulins. 



Lorsque Geoffroy Saint-Hilaire définissait l'homme, 
dans la série des êtres animés: animal piu m, un être 
pieux, l'illustre naturaliste considérait l'humiliation 
de la créature devant une puissance génératrice 
comme le trait caractéristique de l'intelligence hu- 
maine. 

Rien n'était plus juste, en vérité, car s'il est une 
manifestation que l'on retrouve invariablement à 
l'origine de tous les peuples, c'est bien celle du sen- 
timent religieux. Par des inductions presque inévi- 
tables nos premiers ancêtres furent en effet amenés 
à accorder aux animaux, aux plantes, aux éléments 
eux-mêmes une âme puissante dont l'action tantôt 
bienfaisante, tantôt néfaste, suffisait à justifier tous 
les événements quelque peu inattendus. C'est dans 
le désir de se concilier ces puissances redoutables 



8 LES EUNUQUES 

qu'il faut chercher Pexplicalion des plus anciennes 
pratiques religieuses, la genèse même du sentiment 
religieux. Aussi apparaît-il d'abord purement repré- 
sentatif^ adéquat aux premiers tâtonnements d'esprits 
frustes à la recherche de la vérité ; pour s'exprimer 
il emprunte la figuration anthropomorphique des 
forces de la nature. Ce ne sera que plus tard, et 
parallèlement à l'évolution de l'esprit humain, que 
d'autres manifestations, plus abstraites, viendront 
le suppléer. Mais l'idée iuitiale n'en subsistera pas 
moins, et longtemps encore le mystère des forces qui 
régissent le monde servira de base aux religions 
les plus diverses, nées sur les points du globe les 
plus opposés. 

De ces puissances obscures, il en est une, la puis- 
sance créatrice, qui prime toutes les autres, sans en 
excepter les forces destructives dévolues aux élé- 
ments. Cette faculté de créer, cet insoluble problème 
de la génération, cette union de deux êtres donnant 
le jour à un être nouveau qui devra à son tour assu- 
rer la perpétuité de la race, voilà ce qui semble 
avoir, par-dessus tout, ému l'instinct religieux des 
premiers hommes. Ils adorèrent cette manifestation 
de l'inconnu, signe le plus certain à leurs yeux de 
la puissance divine, et dans leur foi simpliste, ils 
prirent les organes mêmes de la génération pour 
objet de leur culte K 



I. On portait en procession, en Egypte, le phallum, qui 
était un gros priape. Les organes de la génération étaient re- 
gardés comme quelque cliose de noble et de sacré, comme un 
symbole de la puissance divine; on jurait par eux, et lorsqu'on 
faisait un sermnit à quelqu'un, on mettait la main à ses testi- 



LES RELIGIONS ET L EUNUCHISME 



9 



L'image de la virilité dans la plénitude de sa force 
devint pour eux l'emblème de la divinité créatrice, 
emblème non point obscène, mais « naïf comme la 
nudité elle-même » et que, bien plus tard, dans une 
civilisation déjà raffinée, les matrones romaines ne 
craignaient pas de suspendre à leur collier, sous forme 




FiG. 1. — Amulette phallique, en bronze. 

d'amulettes (fig. 1) afin de se rendre Lucine favo- 
rable K 
« Cette partie de notre corps estoit déifiée, écrit 



cules ; c'est peut-être même de cette ancienne coutume qu'ils 
tirèrent ensuite leur nom, qui signifie témoins, parce qu'autre- 
fois ils servaient aiasi de témoigaage et de gage. » 

(Volt. Dict. philos.) 
1. Cf. J.-A. Dulaure, Des divinités génératrices ou du culte 
du phallus chez les Anciens et les Modernes. Paris, 1805. 



10 LES EUNUQUES 

Montaigne t, et en plusieurs cérémonies, reffigie en 
estoit portée en pompe à l'honneur de diverses divi- 
nitez. Les dames Égyptiennes, en la feste des Bac- 
chanales, en portoient au col un de bois, exquisement 
formé, grand et pesant, chascune selon sa force ; 
outre ce que la statue de leur dieu en représentoit 
qui surpassoiten mesure le reste du corps. Les sages 
matrones de Rome estoient honorées d'offrir des 
fleurs et des couronnes au dieu Priapus : et sur ses 
parties moins honnestes, faisoit-on seoir les vierges, 
au temps de leurs nopces ^ » 

Dans toutes les parties du monde, au Mexique, en 
Bretagne, aux Indes, on rencontre encore des monu- 
ments monolithiques figurant d'immenses phallus 
qu'érigea cette forme de l'idolâtrie païenne, d'où 
naquirent: aux Indes, le culte deSiva et du lingam 
(membre viril), chez les Phéniciens, le culte de Ta- 
nit rOmniféconde, et du cône de pierre noire « cette 
signification de la vie, érigée comme un obélisque 
d'ombre, à aspect de gigantesque phallus ^ » 



1. Montaigne. Essais^ L. III, ch. V. 

2. Le fait est relaté par saint Augustin «In celebratione nup- 
iiàrum, super Priapi scapum nova nupta sedere jubebaniur.-» 
(De civit. Dei. liv. VII, ch. XXIV). Mais cette coutume semble 
être originaire de l'Inde, et Duquesne rapporte (Voyage dans 
rinde) qu'il a vu dans une pagode des environs de Pondichéry, 
de jeunes mariées venant faire au dieu le sacrifice de leur vir- 
ginité : on les faisait asseoir sur un lingam en bois ou en fer. 
« Mais^ ajoute-t-il, dans certaines pagodes, les prêtres, plus 
adroits, ont ravi à ce dieu une fonction aussi précieuse. » 

3. On sait que les Grecs érigèrent des temples audieu Priape, 
llestdit d'autre part,dansles textes juifs, qucle peuple d'Israël 
adora momentanément lui aussi cette divinité, et que Maacha, 
mèro du roi juif Asa, fut sa grande prêtresse. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 11 

Le récit de l'institution même du culte phallique 
chez les Indiens, nous le retrouvons, dans les Livres 
des Védas, vastes compositions poétiques qui remon- 
tent à l'antiquité la plus reculée. 

La légende rapporte donc que les dieux Vichnou 
et Brahma, s'étant rendus au Kaïlassa, paradis du 
dieu Siva, pour lui rendre visite, le surprirent « usant 
avec sa femme des prérogatives du mariage. » L'es- 
prit fortement échauffé par les boissons enivrantes 
qu'il avait absorbées, la raison égarée par l'ivresse 
à la fois et la lubricité, ce dieu impudique ne daigna 
même pas s'apercevoir de la présence de ses divins 
visiteurs, et il continua de s'abandonner devant eux 
aux transports de la plus fougueuse passion. 

« A cette vue, quelques-uns des dieux et surtout 
Vichnou, se prirent à rire ; cependant la plupart, 
outrés d'indignation et de colère, chargèrent le cyni- 
que Siva d'injures et de malédictions. 

« — Non, lui dirent-ils, tu n'es qu'un démon; lu es 
pire qu'un démon ! Tu en portes la figure et tu en as 
toute la malice I L'amitié que nous avions pour toi 
nous avait conduits ici pour te faire une visite et tu 
ne rougis pas de nous rendre spectateurs de la bru- 
tale sensualité. Maudit sois-tu! Qu'aucune personne 
vertueuse n'ait désormais de liaisons avec toi! Que 
tous ceux qui te fréquentent soient regardés comme 
des insensés et bannis de la société des honnêtes gens ! 

« Après avoir prononcé ces anathèmes, les dieux 
se retirèrent, tout couverts de confusion. 

« Cependant Siva, reprenant un peu l'usage de 
son jugement, demanda à ses gardes quelles person- 
nes étaient venues le visiter. Ils ne lui laissèrent rien 
ignorer de ce qui avait eu lieu, et lui retracèrent l'in- 



12 LES EUNUQUES 

dignation que ses illustres amis avaient fait éclater 
■avant leur départ... Le récit de ses gardes fut un coup 
de foudre pour Siva et pour Dourga sa femrne;ils 
en moururent lun et l'autre de douleur, dans la pos 
ture même où ils avaient été surpris par les dieux. 

« Siva voulut que cette action qui^, en le couvrant 
de honte, avait occasionné sa mort, fût célébrée parmi 
les hommes. 

« — La honte, a-t-il dit, m'a fait mourir ; mais aussi 
elle m'a donné une nouvelle vie et une nouvelle 
forme qui est celle du Lingam (phallus des Ro- 
mains.) 

« Vous, démons, mes sujets, regardez-le comme 
un autre moi-même ! Oui, le Lingam, c'est moi et je 
veux que désormais les hommes lui offrent leurs 
sacrifices et leurs adorations. Ceux qui m'honore- 
ront sous cette forme du lingam obtiendront infailli- 
blement l'objet de leurs vœux et une place dans le 
Kaïlassa. 

« Je suis l'être suprême, mon lingam l'est aussi ; 
lui rendre les honneurs dus à la divinité est un acte 
du plus grand mérite ^ » 

Dans certaines contrées de l'Inde, le thème de 
cette fable est un peu différent : lorsque Siva, qui 
était un dieu de fort mauvais exemple, vivait parmi 
les hommes, plusieurs femmes, attachées au service 
des prêtres, furent enlevées par lui. Justement indi- 
gnés, les brahmanes prononcèrent toutes sortes de 
malédictions contre l'impure divinité taat et si bien 
qu'elle y perdit l'usage d'un de ses membres, et non 
le moins utile en l'occurrence. Le /m^/a/n devint, dès 

1. Linga-Pourana. (Trad de l'abbé Dubois.) 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 13 

lors, la consécration rituelle de cette mésaventure 
survenue au dieu ravisseur. 

, Suivant une dernière version, ce fut le dieu lui- 
même, incommodé des dimensions excessives de son 
sexe, qui coupa son lincfam en douze parties, d'où 
naquirent toutes les créatures humaines. 

Ces différentes conceptions de la divinité, si pro- 
ches de l'instinct, ayant pour base l'amour physique 
et la propagation de l'espèce, ne pouvaient se limi- 
ter toujours à la pure déification de l'acte créateur. 
Elles côtoyaient de trop près «les portes de Pabîme» 
pour que notre faible humanité ne s'y laissât pas 
choir. 

Pour cela, il n'y avait qu'un pas à franchir : il le 
fut le jour où Punion des sexes devenant elle-même 
un acte religieux, on vit la promiscuité la plus im- 
morale s'implanter dans les cérémonies du culle^ 
engendrant les mystères et les débauches de l'éro- 
tisme païen, qui contribuèrent à la ruine morale et 
économique des nations les plus civilisées de l'anti- 
quité . 

Cependant, par une idéalisation à première vue 
paradoxale, et en opposition de cette formule sexuelle 
de la divinité, était né un système différent dans la 
conception du bonheur suprême. 

Basé sur l'idée philosophique de l'unité de l'Etre 
divin, ce système considérait la pluralilé des choses 
de ce monde « engendrées par la volonté, la concu- 
piscence et l'amour » comme l'œuvre du Génie du 
Mal, inconciliable avec la loi divine. 

Le sage devait donc s'isoler, se replier sur lui- 
même, s'interdire surtout d'aimer et de procréer, afin 
de s'unir de nouveau, par la dissolution de sa per- 



14 LES EUNUQUES 

sonnalité, à l'essence divine, à l'Être supérieur qui 
seul existe véritablement et dont toutes les âmes ne 
sont que des éléments épars. De l'Inde brahmanique, 
où elle était née en même temps que le Bouddhisme, 
cette philosophie ascétique devait s'étendre sur le 
monde ancien, s'imposer plus tard, en se modifiant 
à peine, à l'esprit chrétien, et déterminer, à travers 
les siècles, les erreurs et les excès du mysticisme. 
De tous temps, aux Indes, dans la partie méridio- 
nale où on les nomme Kojahs, mais plus particuliè- 
rement au nord de la péninsule, dans les pays voi- 
sins de l'Himalaya, le Népaul ou le Thibet, là où 
s'est surtout conservée la doctrine de Bouddha, il 
s'est rencontré dé ces sages conjonctionnaires {yôni- 
cfas, sansc), fanatiques acharnés à la poursuite de la 
dernière espérance promise au juste, la fusion avec 
l'Etre suprême. Non contents d'adopter pour y par- 
venir cette sorte d'eunuchisme spirituel auquel s'as- 
treignent les prêtres chrétiens, le plus souvent ils ne 
redoutent pas de se soumettre à la castration véri- 
table, en vue de s'assurer plus parfaitement encore le 
divin repos du Nirvana K 



Dans la civilisation antique, à cette époque où le 
fanatisme religieux devait marquer l'apogée de l'eu- 

1. Voici, à ce sujet, une intéressante observation de G. Da- 
vidson, chirurgien à Bombay : 

« Taudis que j'étais en fonctions à l'hôpital civil de Kaira,il 
y a quelques mois, j'eus l'occasion d'observer deux cas d'am- 
putation complète des organes génitaux, chez deux Hindous. 

« Le cadavre de l'un m'avait été soumis par la police aux 
fins d'autopsie, l'hémorragie qui suivit la mutilation ayant 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 15 

nuchisme, nous allons retrouver cette même mani- 
festation sous forme d'offrande à la divinité des 
organes de la génération. « Peut- on douter, dit 
Voltaire dans son Essai sur les mœurs, que ce ne 
fut l'effet de Tancienne coutume de sacrifier aux 
dieux ce qu'on avait de plus cher, et de ne point s'ex- 
poser, devant des êtres qu'on croyait purs, aux acci- 
dents de ce qu'on croyait impureté ? » 

Est-ce bien là la véritable raison ? Ou plutôt ne 
faut-il pas envisager ce sanglant sacrifice, ainsi que 
le veut Bergmaun \ comme b témoignage, le sym- 
bole de l'humilité de la créature envers les dieux ? 
Signe de dépendance que nous aurons maintes fois 
l'occasion de voir appliqué par les rois victorieux 



entraîné la mort. L'autre fut en traitement à l'hôpital. Tous 
deux étaient des adeptes d'une secte religieuse à peu près dis- 
parue et ils s'étaient mutilés au cours d'une cérémonie de leur 
culte. Cette secte ne compte plus de représentants dans les 
possessions anglaises, mais peut-être n'en est-il pas de même 
dans les paj^s hindous non soumis à l'influence de l'Angleterre. 
Quoi qu'il en soit, le magistrat chargé d'instruire l'affaire me 
dit qu'il n'avait jamais vu ni même entendu parler auparavant 
d'actes semblables. 

« Sur ces entrefaites, deux autres individus, dont les orga- 
nes génitaux avaient été enlevés de la même manière, quel- 
que temps auparavant, et qui étaient, eux aussi, impliqués 
dans l'affaire précédente, furent arrêtés et emprisonnés. Ils 
étaient en parfaite santé. 

« ...Le malade dont il a été question plus haut, et qui fut en 
traitement à l'hôpital, guérit également. Les organes sexuels 
avaient été excisés au ras du corps avec un instrument rappe- 
lant le tranchât dont se servent les cordonniers. » 

{The Lancet, 16 fév. 1884.) 
1. Bergmann. Origine, signification et histoire de la, castra- 
tion, de Veunûchisme et de la circoncision. Palerme 1883. 



16 LES EUNUQUES 

chez les peuples subjugués S et qui repose sur un 
principe identique, à cette différence près toutefois 
qu'alors le sacrifice ne s'effectue pas spontanément. 

Quoi qu'il en soit, les desservants du culte de plu- 
sieurs divinités étaient des castrats. Les ministres 
du grand dieu d'Émèse, en Syrie, dont l'empereur 
Héliogabale introduisit le culte dans Rome, étaient 
mutilés. Le jour de sa fête, le grand prêlre jetait 
sur l'autel du dieu des phallus humains, en manière 
d'offrande consacrée. 

De même l'hiérophante de Cérès Éleusine devait, 
pour se rendre digne de cette fonction, détruire en 
lui la virilité en se servant, intus et extra, de ciguë. 
Saint Jérôme parle d'un hiérophante d'Athènes qui 
usait ainsi de ciguë, dans un but de continence. En- 
fin, il existait, dans le célèbre temple de Cnide, des 
prêtres qui se faisaient eunuques et s'habillaient en 
femmes pour servir dans le sanctuaire. 

Mais la divinité dont les autels s'ensanglantèrent 
le plus fréquemment de mutilations génitales, ce fut 
Cybèle, dénommée aussi la Bonne Déesse, la Mère 
des dieux, divinité redoutable dont le culte allait se 
répandre de la Phrygie, son berceau d'origine^ à 
tous les pays d'Asie que baignaient la mer Intérieure 
et la mer Egée. Par la suite, ses prêtres devaient 
même l'importer en Grèce et jusque dans l'empire 
romain. 

Astarté pour les Phéniciens, Cybèle, la Déesse de 
la Nature, reçut à Éphèse le nom de Diane, mais 
cette Diane d'Éphèse, dont le temple vénéré était 
l'une des sept merveilles du monde, n'avait aucun 

t. Voir chapitre II. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 17 

rapport avec la chaste déesse honorée en Grèce sous 
le même nom. 

Les plus anciennes légendes relatives à Gybèle, 
qui s'y trouve désignée sous le nom d'Aggdistis, 
proviennent de Pessinonte, ville de Galatie, restée 
longtemps phrygienne et située au pied du mont 
Dindyme. Pausanias nous les a transmises, et nous 
lui devons, avec la forme primitive de cet ancien 
mythe, l'origine des actes fanatiques de ses secta- 
teurs. 

D'après son récit, Jupiter ayant fécondé la Terre 
durant son sommeil, il en naquit un être divin, her- 
maphrodite parfait, possédant à la fois le sexe de 
l'homme et celui de la femme. Mais les dieux rem- 
plis d'horreur à la vue de ce monstre lui tranchèrent 
les parties viriles, et les abandonnèrent sur le sol. Il 
en naquit un amandier. 

G'est alors qu'une nymphe, fille du fleuve Sanga- 
rios, apercevant les fruits de l'arbre divin, les cueille 
et les glisse dans son sein, imprudemment : bientôt, 
en effet, elle met au monde un fils, Atys, qu'elle 
abandonne. Mais un bouc tutélaire va veiller sur ses 
destinées jusqu'au jour où une âme compatissante 
recueillera l'enfant. 

Cependant celui-ci' grandit, et en grandissant il 
acquiert une beauté plus qu'humaine. A Pessinonte, 
la fille du roi l'ayant aperçu sent un amour dévorant 
s'emparer d'elle: elle épousera Atys, telle est sa vo- 
lonté irréductible. Déjà tout est prêt pour l'hyménée, 
quand soudain paraît la déesse Aggdistis, follement 
éprise, elle aussi, du bel adolescent. Dans sa fureur 
jalouse elle égare l'esprit d'Atys, et l'infortuné, pour- 
suivi et lacéré de coups par les Furies, s'enfuit dans 



18 LES EUNUQUES 

les bois où il se tranche les parties viriles pour me> 
tre fin à son supplice. 

Plus tard Aggdistis conçut du repentir de cette 
cruelle vengeance et elle obtint du maître des dieux 
que le corps du jeune Phrygien demeurât incorrup- 
tible. 

Cette légende rappelle sur plusieurs points celle 
d'Adonis, qui fut aimé de Vénus, de même qu'Atys 
fut aimé de la déesse asiatique. Comme lui, il meurt, 
puis il ressuscite. Tous deux symbolisent vraisem- 
blablement l'évolution annuelle de la végétation ter- 
restre. 

Le récit des amours de Cybèle figure également 
dans Ovide^,mais sous cette forme un peu différente: 
la déesse^ s'étant éprise d'un chaste amour pour un 
jeune Phrygien d'une beauté parfaite nommé Atys, 
l'attacha à sa personne, et lui confia le soin de son 
temple, mais en lui imposant la continence absolue 
durant tout le cours de sa vie. Bien qu'il eût fait 
serment de ne jamais enfreindre ces conditions, le 
jeune homme se laissa entraîner par sa passion pour 
la nymphe Sagaride, que Cybèle, irritée, fit aussitôt 
périr. Désespéré, Atys s'enfuit alors sur le mont 
Dindyme, et, à l'aide d'une pierre tranchante, il se 
déchira les parties sexuelles, s'écriant : « Périssent 
les parties de mon corps qui m'ont été si funestes î » 
(Fig. 2.) 

Ici encore l'origine de l'opération à laquelle se 
soumettaient les prêtres de la divinité se retrouve 
dans Tautomutilation d'Atys. 

Une foule de sanctuaires étaient consacrés à Cy- 

1. Fast. IV. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 19 




FiG. 2. — Mutilation d'Atys. 

Plaque de marbre du cabinet des médailles (Bibl. nat.). — Atys 
est assis sur un rocher, au pied d'un pin auquel sont sus- 
pendues une paire de cymbale et une double flûte. Un cory- 
bante le soutient, car il paraît avoir perdu ses forces après 
s'être mutilé. A droite, escortée d'un lion, Gybèle est assise 
sur un trône, la tête entourée d'un nimbe. Au premier plan, 
un bélier soutient un mouton, et un lambeau d'étoffe, sui- 
vant l'ingénieuse interprétation de M. de Witte, cache dans 
ses plis les traces de l'émasculation. 



20 LES EUNUQUES 

bêle dans toute la partie occidentale de l'Asie mi- 
neure, et le nombre des ministres de la Grande 
Déesse, maoris magnse comités, était considérable. A 
l'origine, tous subissaient la castration. 

Mais lorsque le culte de cette divinité commença 
de s'introduire chez les peuples voisins, ce sacrifice 
devint un acte de haute piété, d'autant plus admiré 
qu'il était plus rare. Certains écrivains ont été jus- 
qu'à prétendre que l'usage de la castration ne fut pas 
en Phrygie une coutume nationale remontant à une 
antiquité reculée, et qu'elle était plutôt d'origine 
sémitique, opinion à peine vraisemblable, étant donné 
la répulsion qu'inspira toujours aux Hébreux cette 
trop complète mutilation. 

Partout la fête annuelle de Cybèle donnait lieu à 
des cérémonies symboliques où l'on figurait la lé- 
gende des amours de la déesse. Cette fête avait lieu 
à l'équinoxe du printemps. 

Le premier jour, on coupait en grande pompe un 
pin, qui était l'arbre consacré à Cybèle. Pendant ce 
temps, les prêtres de la mère des Dieux chantaient 
ses louanges, tandis que « retentissaient la vaste 
cvmbale au contour arrondi, avec la crotale aux sons 
bruyants et que s'allumaient les torches formées du 
bois jaunissant des pins ' ». 

Dès le lendemain commençait la représentation 
d'un drame hiératique rappelant tout d'abord la dou- 
leur de Cybèle abandonnée de son amant. A un signal 
donné par les trompettes, les prêtres et tous les assis- 
tants, poussant des cris de désespoir, appelaient le 
dieu infidèle et pleuraient sa disparition. 

1. Pindare. 



LES RELIGIONS ET L^EUNUCHISME 21 

La troisième journée comprenait d'ordinaire la 
réception des nouveaux initiés et, à cette occasion, 
la cérémonie en mémoire de i'émasculation d'Atys. 
C'est alors qu'éclataient les transports des prêtres 
de Cybèle, les Galles qui figuraient les Gorybantes, 
compagnons mythiques de la déesse. Progressive- 
ment envahis d'une ardeur sauvage, les cheveux au 
vent, brandissant des épées, et poussant des hurle- 
ments frénétiques, ils imprimaient à leur corps des 
mouvements désordonnés. Exaltés jusqu'au délire et 
saisis d'une sorte de fureur mystique qui les rendait 
insensibles à la douleur, ils se tailladaient les bras 
et la poitrine de profondes balafres, jusqu'à ce qu'ils 
tombassent à terre, épuisés et couverts de sang. 

Mais ce n'était là que le prélude de' cette barbare' 
tragédie ; à ce moment, l'initié se précipitait, et ex- 
horté par les cris de la populace se mêlant au fracas 
assourdissant des cymbales, des flûtes et des tympa- 
nons, il se livrait à son tour aux tournoiements d'une 
danse vertigineuse. Puis, en proie soudain à cet état 
d'exaltation paroxystique que les anciens avaient 
dénommé furor acclestius \ il se saisissait d'une épée 
et donnait à la curiosité brutale des assistants la re- 
présentation complète du malheur d'Atys. 

Ges danses sacrées, accompagnées de mutilations 
sanglantes, sont caractéristiques et on les retrouve 
dans toutes les liturgies primitives. Nous ne faisons 
que signaler le fait en passant ; nous aurons l'occa- 
sion d'y revenir plus longuement à propos des Sko- 
ptzy russes. 

Pendant trois jours encore, du 25 au 27 mars, suc- 

1. Arnob. Adv. gent., V, 13. 



22 LES EUNUQUES 

cédaient aux cérémonies sauvages que nous venons 
de décrire des fêtes de joie, hilaria^ où l'on glori- 
fiait la résurrection et l'apothéose du dieu, et durant 
lesquelles le phallus était promené triomphalemen 
à travers les villes K Ces fêtes clôturaient la célébra- 
tion des mystères de la Grande Déesse. 

Celle-ci était également vénérée en Syrie sous le 
nom de Déesse syrienne. Ses prêtres étaient aussi des 
eunuques, et s'il faut en croire la légende, le pre- 
mier de ces prêtres ou galles aurait été un certain 
Combabus, qui alla mourir à Hiérapolis, où la dévo- 
tion des fidèles lui éleva une statue de bronze. 

Lucien, ou l'auteur anonyme de la Déesse Syrienne^ 
rapporte certaine mésaventure survenue à Combabus, 
au temps de sa jeunesse, mésaventure dont il fut d'ail- 
leurs- la victime volontaire, mais qui décida de sa 
vocation. 

Ce Combabus, jeune Syrien d'une beauté remar- 
quable, avait reçu de son roi,Antiochus P%la mission 
d'accompagner dans un voyage la reine Stratonice. 
Elle se rendait à Hiérapolis, pour y édifier un tem- 
ple à Junon, ainsi que l'ordre lui en avait été donné 
en songe. 

Or, comme il redoutait les suites funestes d'une 
médisance, et dans la crainte qu'on le soupçonnât 
de vouloir s'attirer les faveurs de la reine, le jeune 
homme résolut de se castrer avant le départ. Lors- 

1. « C'usL toujours après un événement funeste et malheu- 
reux que le phallus paraît publiquement et reçoit des homma- 
ges divins, parce que c'est après les frimas et la stérilité de 
la nature végétante que le soleil paraît et répand partout la 
vigueur et la fécondité. » 

(Dulaure, loc. cit.) 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 23 

qu'il eut mis à exécution son dessein, il enferma ces 
tristes dépouilles dans un coffret ; puis il pria le roi 
de le garder jusqu'à son retour, lui confiant, disait- 
il, « ce qu'il avait de plus précieux au monde ». 

L'événement se chargea de justifier la précaution 
prise ; mais comme il s'était mis en garde contre tou- 
tes les calomnies, il n'eut pas de peine à confondre 
ses accusateurs et Antiochus le combla d'honneurs 
et de présents. 

Les amis de Combabus, désirant complaire, eux 
aussi, à l'infortune du favori, se prêtèrent de leur 
plein gré à une opération identique, dans l'espoir que 
la communauté de leur infortune atténuerait en lui 
le regret d'une perte irréparable. 

Par la suite, cette coutume subsista et chaque an- 
née, dans le temple élevé par Stratonice, un certain 
nombre déjeunes hommes accomplissaient sur eux- 
mêmes l'atroce mutilation, en l'honneur de Comba- 
bus, ou en l'honneur de la déesse ^ 

Ce jour-là correspondait à la « journée sanglante » 
du culte phrygien. « Bon nombre de gens, raconte 
Lucien, qui n'étaient venus que pour voir, se laissent 
aller à ce que je vais dire. Le jeune homme décidé 
au sacrifice de sa virilité jette bas ses vêtements, 
s'avance au milieu de l'assemblée en poussant de 
grands cris, saisit un glaive réservé, je crois, pour cet 
usage, depuis de longues années, se châtre lui-même 
et court par toute la ville, tenant en main ce qu'il a 
coupé. La maison, quelle qu'elle soit, où il jette ce 

1. De cette légende on peut rapprocher un conte égyptien, 
l'histoire de BiLtiou qui se mutila par dépit d'avoir été accusé 
faussement d'adultère par la femme de son frère. (Maspéro, 
Contes popul. de VÉgypte ancienne.) 



24 LES EUNUQUES 

qu'il tenait est Ifenue à lui fournir des vêtements de 
femme. » 

PrimiLivement, l'opération à laquelle se soumet- 
taient les adorateurs de Cybèle s'effectuait, soit au 
moyen d'un simple fragment de vase brisé, d'un tes- 
son de poterie de l'île de Samos, samia testa ; soit, le 
plus souvent, à l'aide de couteaux de terre cuite, 
fabriqués également dans cette île «dont les souvenirs 
mythologiques avaient entouré de respect les instru- 
ments provenant de son industrie locale. » Au dire 
de Pline, cette terre de Samos qui était utilisée, intus 
et extra, dans un grand nombre de maladies, était 
la seule qui dût servir à la fabrication des couteaux 
consacrés au culte. Elle seule garantissait l'innocuité 
de l'opération : nec aliter citra pernicieni. 

La mutilation consistait, s'il faut en croire cer- 
tains auteurs, en une émasculation totale. La loi 
religieuse, en effet, enseignait que Cybèle exigeait la 
pureté intégrale de ses chastes amants : c'est dire 
que la mutilation qui caractérisait chez les Romains 
les spadones, auxquels on enlevait les testicules, à 
l'exclusion de la verge, n'eût pas parue, à juste 
titre, être une garantie suffisante de la chasteté des 
Galles ^ 

Cette appellation, sous laquelle étaient désignés 
les prêtres de la grande déesse, passait pour venir du 
nom du fleuve phrygien Gallus : d'après Pline, l'ab- 
sorption immodérée de cette eau fluviale rendait 



1. Le titre d'archigalle^ que l'on trouve pour la première 
fois dans Pline l'Ancien, servait à désigner le grand-prêtre à 
qui étaitconfiée la haute direction du culte d'Atys et de Cybèle 
sur tout le territoire d'une ville (fig. 3). 



LES RELIGIONS ET L EUNUCHISME 



25 



dément; et Pon peut bien tenir pour une folie la cas- 
tration volontaire. 

Mais bien d'autres étymologies, également douteu- 
ses, ont été proposées : suivant Bergmann, ils tire- 




FiG. 3. — Un archigalle (Bas-relief du muséo du Gapitole). 
De la main gauche, le personnage tient un panier de fruits, 
parmi lesquels la pohime de pin, chère à Cybèle, Au-dessus 
se trouve le fouet garni d'osselets, avec lequel les Galles se 
donnaient la discipline ; enfin, les attributs ordinaires du 
culte, les cymbales, le tympanon, les flûtes. 



26 LES EUNUQUES 

raient leur nom du grand usage qu'ils faisaient, dans 
leurs cérémonies, de cantiques sacrés et de chants 
(gallusj coq). Quelques auteurs ont essayé d'établir 
l'existence d'un mot phrygien qui aurait eu le sens 
de : prophète. D'autres rattachent le nom de Galle à 
une racine sémitique, et croient qu'il désignait des 
prêtres tourneurs. D'autres enfin, s'appuyant sur 
l'emploi fréquent de ce terme chez les Anciens pour 
désigner les eunuques, ont supposé qu'il devait signi- 
fier par lui-même castrat. 

L'aspect déjà efféminé de ces prêtres eunuques 
s'aggravait encore du port d'un costume féminin : 
longue tunique blanche bariolée d'étroites bandes 
rouges qu'une ceinture assujettissait à la taille, ou 
surplis transparent de couleur jaune. 

Le front ceint d'une tiare ou d'un large bandeau, 
à la mode orientale, ils laissaient croître leur cheve- 
lure pour l'offrir chaque année en sacrifice à la 
déesse. Il semble qu'ils se soient livrés également à 
d'autres actes d'ascétisme, tels que l'abstinence de 
certains aliments, le pain en particulier ^ Ils prati- 
quaient aussi la flagellation au moyen d'une discipline 
faite de cordes garnies d'osselets ^ 

Au temps de Périclès, la déesse phrygienne avait 
obtenu droit de cité en Attique, et les Athéniens lui 
avaient édifié un temple. Cependant si les Grecs lui 
donnèrent asile, ils repoussèrent presque toujours 
avec horreur les sanglantes pratiques que comportait 
en Asie le culte de cette divinité. 

Lorsqu'en 415 avant Jésus-Christ, peu de temps 

1. Arnob. Adv. (jenl., v. 16. 

2. Plutarq. Adv. Coloi., § 33. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 27 

avant le désastre de Sicile, on vit à Athènes un Galle 
phrygien sauter sur l'autel des douze dieux et se cou- 
per les parties viriles, il sembla que ce fût là un signe 
de la colère des dieux, avant-coureur funeste des plus 
grands malheurs. Cette répugnance pour les extra- 
vagances du rite phrygien est d'autant plus facile à 
concevoir que les eunuques étaient; en général, 
méprisés des Grecs ; ce qui ne les empêchait pas de 
faire un trafic considérable d'esclaves mutilés *. 

Le culte de Cybèle s'introduisit dans l'Empire ro- 
main beaucoup plus tard qu'en Grèce. C'était à l'épo- 
que de la seconde guerre punique, au moment même 
où le génie d'Annibal semblait devoir faire échec 
aux aigles romaines jusque-là victorieuses. L'anxiété 
régnait dans la République, lorsqu'un incident im- 
prévu vint ranimer les courages : les décemvirs 
avaient découvert dans les Livres Sibyllins un oracle 
qui promettait la victoire, à cette condition que Cybèle, 
la Mère de l'Ida, mater Idœa^ fût transportée de Pes- 
sinonte à Rome. 

Ce fut donc une divinité de plus introduite dans la 
Grande Ville. Toutefois les Romains manifestèrent 
longtemps le même éloignement que les Grecs pour 
le rite phrygien. 

En l'an 102 avant Jésus-Christ, le grand prêtre de 
Pessinonte était apparu au Forum dans son costume 
sacerdotal, le front ceint d'une couronne d'or, le 
corps majestueusement drapé dans une longue robe 
de pourpre. Un appareil si imposant n'avait pas man- 
qué de produire une grande impression sur l'esprit 
de la multitude. Pourtant, lorsque, cette même année, 

1. Voir chapit. IV. 



28 LES EUNUQUES 

unhomme se mutila en l'honneur de la grande Déesse, 
on rangea de nouveau cet acte de folie au nombre 
des présages sinistres. Le fanatique qui s'en était 
rendu coupable, un esclave, probablement d'origine 
étrangère, fut condamné à la déportation au delà des 
mers pour le reste de son existence *. 

Le culte de la mère des Dieux n'apparut donc 
qu'assez tard à Rome sous sa forme sanglante. Ce fut, 
dit-on, l'empereur Claude qui promulgua le texte de 
loi associant définitivement la religion d'Atys à celle 
de Cybèle, dans les limites de l'Empire, et autorisant 
les Romains à célébrer le rite phrygien. 

La grande fête de l'équinoxe du printemps réta- 
blie, on vit de nouveau les Galles « fêter le sang » 
et se mutiler au cours de cérémonies orgiastiques, 
qui soulevaient pourtant un désaveu unanime : « Ce 
sont là des scènes de torture, et non des cérémonies 
sacrées ! » s'écriait Minutius Félix, dans un mouve- 
ment d'éloquente indignation. 

Dès cette époque, les premiers chrétiens ne ména- 
geaient guère leurs sarcasmes à l'adresse de ces usages 
barbares, et ils s'appliquaient à réfuter les justifica- 
tions symboliques de certains philosophes, défen- 
seurs des cultes étrangers. 

Mais le monde romain était en pleine décadence 
et la licence des mœurs précipitait encore la ruine 
de l'Empire. Au dire de Lampride, le successeur de 
Tempereur romain Garacalla, Bassianus, plus connu 

1. 11 ne semble pas non plus que, vers cette époque, les prê- 
tres de la Déesse aient joui dune haute considération. En 78, 
'un d'eux se vit confisquer une succession à laquelle il avait 
des droits légitimes, attendu, disait Tarrét, qu'il n'était ni 
homme ni femme. (Val. Max. 7.) 



LES RELIGIONS ET L^EUNUCHISME 29 

SOUS le nom du dieu syrien dont il était le grand 
prêtre, Élagabalou Héliogabale, aurait fait, lui aussi, 
le sacrifice de sa virilité pour être promu au rang 
d'archigalle : « Genitalia sihi devinxit et omnia fecit 
quse Gain facere soient ^ » 

Peut-être castrait-on également des esclaves, pour 
offrir leurs parties viriles en sacrifice à ces divinités 
sanguinaires importées de l'Orient. « C'est contre 
cet horrible abus que saint Augustin, qui relève, qui 
condamne, et qui réfute les ridiculitez, les infamies, 
les cruautés de la religion des païens, se déchaîne 
dans son excellent livre de la Cité de Dieu ^ » 

* 

Pour enraciné que fût le mal, la réaction contre 
ces pratiques inhumaines n'en grandissait pas moins, 
lentemeat mais sûrement. Et ce que n'avaient pu 
faire les arrêts de Nerva, de Trajan, d'Alexandre 
Sévère, la religion nouvelle qai surgissait alors à la 
conquête du monde occidental allait l'accomplir. 

Sous l'effort du christianisme, les cérémonies san- 
glantes devinrent plus rares, et si le Dieu nouveau 
ne renversa pas, dès son apparition, les anciennes ido- 
les, du moins le nom de Galles, réservé au début à 
des prêtres eunuques, pût-il s'étendre désormais à 
des prêtres de race latine qui n'avaient point fait le 
sacrifice de leurs organes virils ^ 

1. Suivant D. Cassius [Hist. romaine, liv. XXIX), Élagabaî 
n'aurait pas eu le courage d'amputer sa virilité ni même de se 
faire châtrer ; et il aurait mis sa conscience en repos en se fai- 
sant circoncire. 

2. Ancillon. Traité des eunuques, 1707. 

3. En Asie même, à, la fin du n' ^siècle, Abgar, souverain 



30 LES EUNUQUES 

Bientôt les derniers desservants d'un culte dont on 
avait abandonné les autels durent se résigner à par- 
courir le monde en parias, toujours coiffés de la 
mitre, mais une simple robe de lin ayant remplacé 
la pourpre et l'or. 

Ils allaient, sortes de jongleurs ambulants, men- 
diant de lieu en lieu, remettant pour quelque menue 
monnaie les péchés de toute nature, et « vendant^ 
avec un égal cynisme, prières et philtres amoureux». 
Apulée nous apprend qu'un certain nombre des 
leurs, les Métrargyrtes, promenaient à travers le 
monde grec des statues de la déesse syrienne, en 
prédisant l'avenir. 

« Il ne resta enfin de tous ces anciens mystères 
que des troupes de gueux que nous avons vus, sous 
le nom d'Égyptiens, courir l'Europe avec des casta- 
gnettes ; danser la danse des prêtres d'Isis ; vendre 
du baume; guérir la gale et en être couverts; dire 
la bonne aventure et voler des poules. Telle a été la 
fin de ce qu'on a eu de plus sacré dans la moitié de 
la terre connue ^ » 

Peu à peu, en effets les peuples se détournaient des 
coutumes du paganisme et de ses croyances puéri- 
les. Mais si l'Église chrétienne, encore toute sanglante 
des persécutions impériales, entreprit, dès le début, 
une guerre acharnée contre la castration, si par tous 
les moyens elle chercha à en éloigner le monde 
païen, il y eut à cela de multiples raisons. 

Théologiques, d'abord : quelle plus grave offense 
peut-on faire à la divinité que de mutiler la créature 

chrétien de l'Osrhoène, interdit l'cmasculationa ux prêtres de 
Gybèle dans toute l'étendue de ses Etats. 
1. Voltaire. Essai sur les mœurs. 



LES RELIGIONS ET L EUNUCHISME 31 

faite à son image, de bouleverser Torganisme hu- 
main au point de changer la voix, la physionomie, 
tout l'aspect en un mot d'une créature de Dieu ? 
N'est-ce pas vouloir effacer le principe de distinction 
immuable qu'il a établi entre l'homme et la femme, 
et la Genèse fait-elle quelque part allusion à un sexe 
intermédiaire? C'est là enfin une violation des lois 
de la nature et des devoirs sociaux, cent fois plus 
blâmable que l'homicide ou l'avortement auxquels le 
droit canon la compare, puisqu'elle atteint tous les 
enfants qui auraient pu naître du mutilé. 

Les autres raisons sont d'ordre moins élevé peut- 
être, non plus spirituelles, mais temporelles, et il 
semble bien que l'Église ait poursuivi dans la per- 
sonne des eunuques, € ferments d'hérésie », les habi- 
tuels promoteurs des persécutions qui ensanglantè- 
rent les premiers temps de son histoire, et lui susci- 
tèrent tant d'obstacles sous le règne de Constantin 
et de Constance. 

Il n'est épithètes méprisantes que ne leur aient 
appliquées S. Basile ou S. Jean Chrysostome. Sans 
cesse les premiers Pères s'élèvent avec véhémence 
contre leurs vices, leurs mœurs dissolues. S. Cyrille, 
en particulier, le plus acharné de leurs détracteurs, 
n'a pas de termes assez injurieux pour les châ- 
trés. 

Cependant l'Eglise glorifiait l'eunuchisme spirituel, 
et l'opposait à la barbare coutume contre laquelle 
elle s'insurgeait avec tant d'ardeur. 

Par la suite, elle donna au sacrifice sa signification 
et sa portée véritables, par l'offrande au créateur non 
de l'organe, mais de sa fonction. Ainsi idéalisé, 
amené à l'état de pureté, le sacrifice n'en était que 



32 LES EUNUQUES 

plus méritoire, puisque la présence des organes géné- 
rateurs assurait l'intégrité des désirs *. 

Ce ne pouvait être par conséquent qu'à force de 
macérations et de pieuses pratiques que les minis- 
tres du Christ devaient gagner le ciel. Au reste, 
châtrement réel ou castration mentale, les deux 
choses n'étaient, sous une forme distincte, qu'un 
même moyen tendant au même idéal. 

Une morale moins prirùitive, un plus grand respect 
peut-être de la vie humaine, avaient simplement atté- 
nué la cruauté première de l'offrande. Son objet était 
resté identique : le don qu'ils faisaient d'eux-mêmes 
à l'Être divin ayant pour but de rendre certains 
hommes dignes de guider leurs semblables à la re- 
cherche des vérités éternelles. 

Tous les textes chrétiens ont insisté, à tour de rôle, 
sur l'importance capitale du vœu de chasteté imposé 
aux prêtres. Saint Augustin exalte les vertus de ceux 
qui l'observent fidèlement. Dans le De Palienliay 
Tertullien parle de ces eunuques volontaires, volun- 
tarii spadones, voués à la continence en vue de leur 

1. On sait toutefois que la continence absolue finit presque 
toujours par réduire à leur minimum les désirs vénériens et 
l'activité des parties génitales. La chasteté prolongée pevit 
même déterminer un dépérissement de l'organe à peu près 
équivalent à la castration. Galien avait déjà remarqué que les 
chanteurs et les athlètes qui s'abstenaient du coït pour con- 
server leurs forces avaient les parties sexuelles flétries comme 
celles des vieillards, ea;t7ta et i^uc/osa. Enfin, Ton connaît l'exem- 
ple de S. Martin, qui n'avait cessé, durant sa vie, de macérer 
son corps par des austérités inouïes ; après sa mort, si nous 
en croyons Sulpice, sa verge était à ce point atrophiée qu'on 
ne l'aurait pas aperçue si l'on n'eût su quelle place elle devait 
occuper. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 33 

saint, oh regnum cœlorum. Axillas de Tolède les dési- 
gne du même terme, et il écrit, à propos de Saint 
lldefonse qui fut célèbre entre tous pour la pureté 
de ses mœurs : « Dès sa naissance il fut châtré, non 
par la main de l'homme, mais par le glaive de Dieu. 
Ce ne fut pas à l'aide de moyens chirurgicaux qu'il 
trancha en lui les désirs à leur racine, mais par un 
don du ciel qui lui assura une place parmi les Saints. » 
Malheureusement, la même ardeur qui avait en- 
flammé naguère les zélateurs de la grande Déesse 
devait s'imposer à son tour à certains esprits chré- 
tiens. Entraînés par une foi aveugle, par une de ces 
brusques poussées de fanatisme comme en provo- 
quent à leur origine les dogmes nouveaux, quelques- 
uns des disciples de la religion naissante crurent 
devoir prendre à la lettre certains passages des livres 
sacrés, qui ne contenaient qu'une exhortation à la 
continence \ et ils se mutilèrent pour conquérir le 
royaume céleste. 

J. « Si ta main ou ton pied est une occasion de chute, coupe- 
le et jette-le loin de toi ; car il vaut mieux que tu entres 
boiteux dans la vie ou manchot, que d'avoir deux pieds ou 
deux mains, et d'être jeté au feu éternel. » (S. Mathieu, XVIII. 8.) 

« Il y en a qui sont eunuques dès le ventre de leur mère, il 
y en a qui ont été faits eunuques par les hommes et il y en a 
qui se sont faits eunuques eux-mêmes pour le royaume des 
cieux. Que celui qui peut entendre, entende. » (S. Mathieu, 
XIX. 12.) 

« Et l'eunuque ne doit pas dire : Voilà que je suis un arbre 
sec, car le Seigneur a dit à l'eunuque : ceux qui observent mon 
sabbat et font ce qui m'est agréable, et gardent fidèlement 
mon alliance, je leur donnerai une place dans ma maison et 
entre mes murs, et un nom meilleur ; ils seront mes fils et 
mes filles ; je leur donnerai un nom éternel qui ne passera 
point. » (Isaïc, XVI. 3. 4.) 



34 LES EUNUQUES 

Folle entreprise, en tout cas, car la castration ne 
supprime pas fatalement le désir, ainsi que le faisait 
remarquer saint Basile, qui cite des exemples d'eu- 
nuques incontinents, pervertis, voire adultères. 

Mais il semble que rien, dans certains cas, ne soit 
capable d'arrêter la main de l'homme lorsqu'une sorte 
de délire mystique s'est emparé de lui . Maintes fois 
les papes durent confirmer l'excommunication lancée 
contre des prêtres ou des moines qui s'étaient ainsi 
mutilés, sur la foi d'une fausse interprétation des 
paroles de l'Évangile \ 

Le plus célèbre d'entre ces schismatiques fut Ori- 
gène (fig. 4). Lorsqu'en 202 après Jésus-Christ, sous 
le règne de Sévère, la persécution s'éleva en Egypte, 
Origène, encore enfant, voulut, dans son enthou- 
siasme, courir au martyre ; sa mère dut employer la 
ruse pour le retenir auprès d'elle et empêcher qu'il 
s'allât livrer aux mains du bourreau. Cependant le 
père du néophyte, Léonide, fut pris, condamné à 
périr, et ses biens furent confisqués. 

Dénué de tout, Origène fut recueilli par une main 
charitable, et c'est ainsi qu'il put étudier la théologie 
et acquérir une brillante culture philosophique. Mais 
ce qu'il redoutait par-dessus tout, dans sa foi ardente, 
c'était de donner prise aux défaillances de la chair, 
et il songea dès lors à s'appliquer, dans toute leur 
rigueur, les textes sacrés. 

Bientôt, excédé par les luttes épuisantes qu'il avait 
à soutenir contre l'éveil de sa jeune virilité, son cou- 

1. La littérature médicale renferme un grand nombre d'auto- 
mutilations sexuelles accomplies par des prêtres en vue de 
refréner des désirs trop impérieux. Cf. Castration criminelle 
el maniaque, p. 91. 



LES RELIGIONS ET L'EUNUCHISME 



35 



rage rabandonna, et il n'hésita pas à se mutiler, 
peut-être à l'aide d'un instrument tranchant t, peut- 
être au moyen de drogues spéciales '. Il avait alors 
dix-huit ans. 




FiG. 4. — Origène (Cabinet des Estampes). 

Cet acte de désespoir allait être pour lui la source 
d'amers regrets :1e patriarche d'Alexandrie lui refusa 
la prêtrise, et Origène dut se réfugier en Palestine 

1. Saint Jérôme, lettre XLI, ad Pammachum. 

2. Saint Épiphane. 



36 LES EUNUQUES 

OÙ, avec Fassistance du sous-patriarche de Jérusa- 
lem, il fonda une école de catéchumènes, qui ne 
tarda pas à devenir célèbre. Mais les ressources de 
sa féconde imagination devaient l'entraîner, peu après, 
sur les pentes de l'hérésie, et lui faire nier les châti- 
ments divins. Aussi, saint Épiphane lui refusa-t-il la 
palme du martyre, bien qu'il eût subi la torture pen- 
dant la septième persécution : «Il toucha la couronne 
de la main, sans se la pouvoir mettre sur la tête... » 

On sait à quel point la folie mystique est conta- 
gieuse; l'exemple d'Origène fut donc le pointde dé- 
part d'une série de mutilations identiques. 

Au ni« siècle, un Arabe, du nom de Valésius, sou- 
tint que, loin d'être un obstacle au sacerdoce, la 
castration en était au contraire la condition indis- 
pensable. 11 rattacha à ses idées un certain nombre 
d'adeptes qui prirent le nom de Valésiens. Ces fana- 
tiques, déliant l'autorité du patriarche d'Alexandrie, 
se mirent en devoir de pratiquer l'émasculation non 
seulement sur les adeptes de leur secte, mais encore 
sur leurs amis, leurs hôtes, en un mot sur tous ceux 
qui tombaient entre leurs mains, afin de leur assurer 
le bonheur éternel. 

Anéantir le genre humain en ce monde, sous le 
fallacieux prétexte de le sauver dans l'autre, telle 
fut cette étrange doctrine, qui trouva malgré tout 
d'assez nombreux partisans. Un groupe important 
de ces hérésiarques avait élu résidence à Rachats, 
au-delà du Jourdain. 

De tels abus provoquèrent, de la part de l'Église, 
une répression énergique. Au concile de Nicée, en 
325, le débat sur cette grave question aboutit à la 
promulgation du canon suivant, confirmé lors du 



LES RELIGIONS ET l'eUxNUCHISME 37' 

second concile d^Arles : « Si quelqu'un à été fait 
eunuque par les médecins dans une maladie, ou par 
les Barbares, qu'il demeure dans le clergé ; mais 
celui qui s'est mutilé lui-même, se trouvant en état 
de santé, doit être interdit, s'il fait partie du clergé ; 
et à l'avenir on ne doit en promouvoir aucun. Et 
comme il est évident que ceci est dit seulement con- 
tre ceux qui, de dessein prémédité, osent se mutiler 
eux-mêmes, le canon reçoit dans le clergé, si d'ail- 
leurs ils en sont dignes, ceux qui ont été faits eunu- 
ques par les Barbares ou par leurs maîtres. » 

L'acceptation de ce paragraphe suscita d'ailleurs 
des controverses passionnées, en particulier dans le 
but de savoir si celte admission, au cas de maladie 
ayant nécessité la mutilation, ne devait pas être 
strictement réservée aux maladies des organes géni- 
taux, et s'il n'y avait pas lieu d'en exclure, par 
exemple, le cas de castration pratiquée sur un lépreux, 
pour enrayer son mal. La question fut tranchée dans 
le sens de la négative. 

Un peu plus tard, en 395, une bulle du pape 
Léon I®'' interdit formellement la castration sous tou- 
tes ses formes, même effectuée volontairement dans 
l'intention d'éviter le péché : Léonce d'Antioche, qui 
s'était mutilé afin de vaincre la passion qu'il éprou- 
vait pour une femme habitant sous son toit, fut de ce 
fait déposé de la prêtrise. 

En définitive, l'Église rejette de son sein le prin- 
cipe même de l'eunuchisme, et cette règle générale 
ne comporta jamais d'exceptions, sauf peut-être à 
Fépoque où l'engouement pour les ennuques chan- 
teurs, les castrâti, atteignit son apogée K 

1. V. p. 192, note 2. — Les canons des conciles exclurent 



38 LES EUNUQWES 

Le mariage et l'ordination sont en effet les deux 
sacrements que TÉglise refuse aux eunuques. Vol- 
taire ne laissait pas de trouver cette exclusion para- 
doxale : « Bannir les eunuques du service des autels, 
écrivait-il \ paraît contraire à l'esprit de pureté et 
de chasteté que ce service exige. Il semble surtout 
que des eunuques qui confesseraient de beaux gar- 
çons et de belles filles seraient moins exposés aux 
tentations; mais d'autres raisons de convenance et 
de bienséance ont déterminé ceux qui ont fait les 
lois. » 

Ces raisons de convenance ont-elles fait aussi, 
comme Jean Boucher le relate dans les Annales 
d'Aquitaine, que le jour de l'intronisation d'un nou- 
veau pape, les cardinaux chargés d'élire le successeur 
de saint Pierre aient dû constater, de visu et tacto, 
« s'il avoit génitoires ^ » ? 

La légende rapporte, en effet % qu'à cette occasion 
le pape, assis sur un siège de marbre, devait se sou- 
mettre à l'examen des cardinaux qui passaient devant 
lui à tour de rôle et lui touchaient les parties viriles 
en prononçant la formule : Testiculos habet et bene 
pendentes. Cependant que tous les membres du 
Sacré-Collège entonnaient un cantique dont le refrain 
célébrait la virilité de l'élu : Habet ova nos ter papa ! 

unanimement de rÉglise le castrat -volontaire, par la déposi- 
tion s'il étaitclerc, ou par Y excommunication s'il s'agissait d'un 
simple fidèle. Même sanction contre le chrétien qui mutilait 
ou faisait mutiler autrui. 

1. Yoliaive, Dict. phil. 

2. Pour avoir, dévoilé cette cérémonie, Béranger de Garpi 
fut, dit-on, accusé d'avoir disséqué des hommes vivants, et 
exilé. 

3. Le Père Mabillon. Diariiim Ilaliciun. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISxME 



39 



Toujours d'après la légende, la cérémonie avait 
lieu dans l'église Saint-Jean de Latran, où le nou- 
veau pape se rendait en grand appareil aussitôt 
après son couronnement. Les chanoines s'avançaient 




FiG. 5. — Siège de porphyre (Musée du Louvre) 

à sa rencontre pour le transporter sur leurs épaules 

jusqu'au fameux siège de marbre rouge *. Au 

moins était-on sûr d'éviter ainsi l'élection d'une 



1. Ce siège serait aujourd'hui au Louvre. Certains guides, 
mieux documentés que leurs collègues, ne manquent pas de le 
signaler à la curiosité des visiteurs. Tout en agrémentant la 
légende de détails de leur crû, ils montrent un siège de por- 
phyre qui passa jadis de Saint- Jean de Latran au musée du 



40 LES EUNUQUES 

autre papesse Jeanne, et au temps de Rabelais nul 
n'ignorait le dicton : 

Testiciilos qui non habet 
Papa esse non potest. 

A l'exemple de l'Église romaine, l'Église grecque 
n'exclut jamais de l'autel ceux à qui on avait fait 
l'opération d'Origène sans leur consentement. Dans 
le Bas-Empire de Constantinople, Nicétas, Photius, 
Ignace, Méthodius, saint Germain, qui étaient des 
eunuques, parvinrent à la dignité de patriarche, sans 
qu'on doive incriminer pour cela la mollesse et le 
relâchement des mœurs asiatiques. Il faut citer éga- 
lement Dorothée, que l'amitié profonde de l'empe- 
reurs Aurélien fit évêque d'Antioche. 






Mais si le catholicisme lutta victorieusement con- 
tre la néfaste coutume, avant lui déjà la loi de Moïse 
avait chassé les eunuques du temple ^ : « L'eunuque 

Vatican, et fut rapporté d'Italie en 1797 par Bonaparte. A la 
rigueur sa forme particulière pourrait contribuer à donner 
quelque apparence de vérité à la légende, si cette disposition 
de siège évidé ne se retrouvait fréquemment dans l'antiquité, 
le moyen-âge, et jusqu'au seuil de la Renaissance, dans les ther- 
mes notamment, et dans les stalles du chœur de la plupart de 
nos vieilles églises (fig, 5). 

1. Cet ostracisme se retrouve de nos jours en Chine où les 
eunuques sont exclus de certaines pratiques religieuses. Ils 
sont pourtant admis dans les temples, mais ils ne peuvent 
monter sur l'estrade, taï-chié, où le prêtre reçoit les confes- 
sions de ceux qui ont jeûné. Même interdiction est faite à ceux 
qui sont privés d'un œil, aux mutilés, aux femmes en cours de 
règles. (Matignon.) 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 4l 

par compression ou par amputation des testicules 
n'entrera pas dans le Lieu saint. » Non intrabil ennii- 
chus, atlritis vel amputatis testiciilis, ecclesîam 
domîni ^ 

Le Lévitique (§ 24) considérait tout être mutilé 
comme un véritable objet de répulsion, et il était 
formellement interdit d'offrir en sacrifice des ani- 
maux châtrés. 

Cette profonde aversion des Juifs à l'égard des 
eunuques, datait sans doute de l'époque difficile où 
ils avaient fait pour la première fois connaissance avec 
eux. Suivant des récits hébreux datant de 800 avant 
Jésus-Christ, ce fut en effet le chef des castrats (rab- 
saris) qui fut envoyé par le roi d'Assyrie, en compa- 
gnie de deux hauts personnages de sa cour, pour 
demander la reddition du roi Hezekiah. 

Du reste, il ne se trouvait point d'eunuques parmi 
les Hébreux : ceux qui servirent en cette qualité 
auprès de leurs rois étaient des étrangers. Et lors- 
qu'il fut question pour la première fois, parmi les 
anciens d'Israël, de proclamer un souverain, Samuel, 
jaloux de conserver son autorité, ne manqua pas de 
leur représenter les charges nouvelles, les lourds tri- 
buts qu'entraîneraient pour eux les exigences sans 
nombre des eunuques que le nouveau roi attache- 
rait à sa personne : « Il prendra pour la leur don- 



1 . DeuferoJi., XXIIÎ. On trouve à la même source la rela" 
tion de deux castrations totales, et le Talmud mentionne éga- 
lement un cas de castration avec mutilation du pénis. 

Nombre de passages de l'Écriture font, d'autre part, men- 
tion des eunuques : Livre des Rois, XXII, §§ 4, 8, 9, 20 ; Ge- 
nèse, XXXVII, XXXIX, XL;.Ecclésiaste, XX,. XXX ; Daniel, 
I ; Isaïe, XLVI. 



42 LES EUNUQUES 

ner la dîme de vos blés et de vos vignes.» {Livre des 
Rois, I.) 

Dans la terre de Chanaan, les eunuques étaient 
désignés du nom de Saris, qui signifie mutilés. Mais 
bientôt ce terme perdit sa signification première 
pour désigner des serviteurs attachés à divers em- 
plois, et aussi des officiers du palais, sans qu'ils eus- 
sent pour cela subi l'émasculation. 

Le terme d'eunuque est ainsi employé dans le sens 
de serviteur en plusieurs endroits de V Ancien Testa- 
ment. 

Malgré leur répugnance pour la castration, les 
Juifs n'étaient pourtant pas eux-mêmes indemnes de 
toute mutilation génitale. La circoncision était et 
est encore le signe distinctif de leur race : c'est 
pourquoi, à l'image des autres mutilations rituelles^ 
on doit la considérer expressément comme une of- 
frande à la divinité, comme « la marque ineffaça- 
ble du contrat entre l'homme et Dieu », et non 
comme une application de principes hygiéniques ou 
un moyen prophylactique à l'égard des maladies vé- 
nériennes. 

L'usage de cette sorte de mutilation ne se perd-il 
pas d'ailleurs dans la nuit des temps, et la pierre à 
circoncision ne date-t-elle pas d'un âge où le fer 
n'existait pas encore ? Les Égyptiens pratiquaient la 
circoncision vingt siècles avant la naissance du Christ. 
Welcker * eut l'occasion d'examiner une momie 
datant de cette époque et dont le phallus était cir- 
concis *. 

1. Cité par Mantegazza. 

2. « Il y a grande apparence que les Égyptiens qui révé- 
raient l'instrumenL de la génération, et qui en portaient Timagc 



LES RELIGIONS ET l'eUNUGHISME 43 

La circoncision n'est donc en réalité que le dimi- 
nutif d'une mutilation génitale plus complète. Mais 
elle constitue toujours le témoignage de la sou- 
mission à l'Être divin, sans porter atteinte à la per- 
pétuité de l'espèce . C'est un symbole extérieur de 
communauté d'origine, un signe distinctif de la 
race et d'une identique discipline religieuse, repré- 
sentant la phase intermédiaire entre les sanglantes 
pratiques païennes et l'eunuchisme spirituel des prê- 
tres chrétiens \ 

Ainsi, contrairement à l'opinon émise par Hérodote 
etdepuis lors par nombre d'écrivains anciens et mo- 
dernes, il semble hors de doute que la circoncision, 
dans son principe, n'a que de lointains rapports avec 
l'hygiène ^ Nulle raison du reste pour que les autres 

en pompe dans leurs processions, imaginèrent d'offrir à Isis et 
Osiris, par qui tout s'engendrait sur la terre, une partie légère 
du membre par qui ces dieux avaient voulu que le genre hu- 
main se perpétuât, » (Volt. Dict. philosoph.) 

1. Après la dispersion du peuple juif, les lois romaines qui 
avaient offert une si large hospitalité aux rites idolâtres et à 
leurs cérémonies sanguinaires, se montrèrent d'une excessive 
sévérité pour les circoncis. A Rome, quiconque s'était fait cir- 
concire ou avait fait circoncire ses esclaves, judâïco ritii, était 
déporté pour le restant de ses jours. Quant à l'opérateur, il 
était frappé de la peine capitale. 

On voit d'autre part dans lesSen^e?ices de Paul (v. 22,3) que 
les Juifs qui circoncisaient les esclaves d'une autre nation 
étaient déportés ou punis de mort. 

2. Cette règle ne subit d'exceptions que par la suite. Néan- 
moins, on doit reconnaître que les préceptes religieux sont 
d'accord sur ce point avec les lois prophylactiques les moins 
discutées, La circoncision a en effet l'avantage de faire acqué- 
rir à la muqueuse du gland une certaine résistance qui la 
rend moins apte à l'absorption du virus syphilitique : M. Hut- 
chinson a remarqué dans un hôpital de Londres, situé au mi- 



44 



LES EUNUQUES 



peuples de l'antiquité, les Romains, par exemple, 
qui connaissaient également la circoncision par les 
Egyptiens, se fussent montrés moins soucieux que 
les Juifs de propreté corporelle. 

Enfin, se mutiler le corps par crainte de ne pas 
le tenir suffisamment net, c'est là, comme on Ta dit, 
un fanatisme de propreté que ne justifient pas plus 
les mœurs antiques que celles de nombreuses peu- 
plades noires où se pratique encore la circoncision. 

Chez les Cafres, les Mandingues, les Abyssins, 
cette coutume se retrouve en effet avec son carac- 
tère purement religieux. 11 en est de même en Aus- 
tralie où elle est considérée, en Polynésie du moins, 
comme une véritable consécration à la divinité de 
l'organe fécondant. De même aux Philippines où 
l'opération est faite par les panditas ou prêtres ; au 
Mexique, dans le Yucatan; chez les derniers Peaux- 
Rouges, campés sur les rives de l'Orénoque ; enfin 
parmi les sectateurs de l'Islam qui représentent, à 
eux seuls, 180 millions de circoncis sur les 200 mil- 
lions répandus actuellement à la surface du globe *. 

On doit donc considérer la circoncision comme 
l'une des formes multiples de la mutilation sexuelle 
d'origine purement religieuse ; mutilation qui se re- 
trouve chez différents peuples, à des époques très 
éloignées les unes des autres, car le même sacrifice 

lieu d'un quartier habité par beaucoup de juifs, que chez eux 
la syphilis était plus rare que chez les autres habitants du 
même quartier. Donc ropération restreint la propagation des 
maladies vénériennes De plus elle constitue un moyen pré- 
ventif et même curatif de l'onanisme. 

1. Cf. Dict. Dechnmhre, Art. Circoncision, (Bibliogr.). Berg- 
man, loc. cil. Thiénot. De la circoncision chez les anciens et 
chez les modernes. {Rev. de polytechn. médic, 1900, XIII, 57.) 



LES RELIGIONS ET L EUNUClIISME 40 

fut de tous les temps, et l'offrande liturgique ne cessa 
jamais de s'en prendre à l'organe générateur. 



« En mesme province, écrit Montaigne, les uns se 
l'escorchoient pour en offrir et consacrer un lopin ; 
les autres offroient et consacroient leur semence. En 
une autre, les jeunes hommes se le perçoient publi- 
quement, et ouvroient en divers lieux entre cuir et 
chair, et traversoient par ces ouvertures des brochet- 
tes, les plus grandes et grosses qu'ils pouvoient souf- 
frir : et de ces brochettes faisoient après du feu, 
pour offrande à leurs dieux ; estimez peu vigoureux 
et peu chastes, s'ils venoient à s'estonner par la force 
de cette cruelle douleur. » 

Une autre mutilation rituelle est l'infîbulation, 
qui se pratique encore, à l'aide d'anneaux métalli- 
ques, chez les prêtres de certaines contrées de l'Afri- 
que, comme cela avait lieu autrefois pour les gla- 
diateurs K 

En Océanie, les Maoris se lient également le pré- 
puce à l'aide d'un fil d'archal passé au travers de 
l'extrémité libre. 

Les indigènes de la presqu'île de Port-Lincoln, 
en Australie, qui sont peut-être le peuple le plus 
misérable de la terre, se soumettent à une mutila- 
tion de nature spéciale et qu'on ne rencontre nulle 
part ailleurs. L'opération — mika-opération — se 
fait entre douze et quatorze ans. Elle consiste dans 
l'ouverture du canal del'urèthre, à l'aide d'une pointe 
de silex, depuis le sommet du pénis jusqu'au scro- 

1. Voir p. 147. 



46 



LES EUNUQUES 



tum ; on met ensuite dans la blessure un morceau 
d'écorce pour éviter la réunion. 

D'après Miklucko-Maclay ces mutilés se marient. 
Dans l'érection, le pénis devient large et plat, et en 
raison de l'ouverture de l'urèthre à la base de la 
verge, le sperme est éjaculé hors du vagin. Lors- 
qu'ils veulent uriner, ils s'accroupissent en relevant 
un peu la verge. Cet hypospadias est en usage, non 
seulement dans l'Australie méridionale, mais encore 
aux environs de Port-Darwin. 

Dans certaines tribus, on se contente d'inciser 
l'urèthre au niveau de la portion périnéale i. 

Plusieurs explications ont été données de cette 
curieuse mutilation. On a pensé tout d'abord qu*en 
raison de la pauvreté du sol, l'existence n'était possible 
dans ces pays que pour un nombre restreint d'indi- 
vidus. La doctrine de Malthus devenant dans ces con- 
ditions une loi inéluctable, les Australiens auraient 
trouvé ce moyen ingénieux de s'y conformer. 

Micklucko-Maclay prétend au contraire que l'opé- 
ration était effectuée seulement sur les hommes fai- 
bles, et qu'elle constituait un procédé de sélection, 
d'amélioration de la race. 

En réalité, quelque bizarre que cela puisse paraî- 
tre, il semble que ces indigènes n'établissent aucune 
espèce de rapprochement entre l'acte sexuel et la 
procréation ; ce sont là, pour eux, deux choses abso- 
lument distinctes. Le but de ces mutilations n'est 
donc pas, comme on l'a cru, de restreindre la fécon- 
dité. Les travaux récents de Baldwin Spencer et 



1. D. Charnay. Mutilation du pénis chez les Australiens, in 
Bull. Soc. Anthrop. Paris, 3890, 4 s, I. 856. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 47 

de F.-J.Gillen \ et surtout ceux de Walter E. Roth ^ 
ne permettent plus aucun doute sur ce point : ce 
sont des mutilations rituelles, et rien autre. Au sur- 
plus, lorsqu'on interroge les naturels sur l'origine 
probable de cette étrange coutume et sa raison 
d'être, ils se bornent à répondre : « Ainsi faisaient 
nos ancêtres, ainsi nous devons faire. » 

Une autre forme singulière de mutilations a été 
observée au Nouveau-Mexique chez les Indiens Pue- 
blo, par le D' Hammond K Dans chaque village de 
cette tribu, on choisit un des hommes les plus 
virils, qui prend le nom de înujerado, et on le rend 
impuissant en pratiquant sur lui plusieurs fois par 
jour l'acte onanistique et en le contraignant à mon- 
ter presque constamment à cheval *. 



1. B. Spencer and F.-J. Gillen. The native tribes of central 
Australia, Londres, 1899. 

2. W.-E. Roth, Ethnological studies amongst the N. W. 
central Qiieensland Ahorigines, Brisbane, 1896, Superstition, 
Magic and Medicine. Brisbane, 1903. 

3. Hammond Impuiss. sexuelle, Paris, 1890. 

4. « Ainsi escrit Hippocrate, lib. de Aëre, aqua et locis, de 
quelques peuples en Scythie, lesquels de son temps plus 
estoient impotents que eunuches à l'esbatement vénérien, parce 
que continuellement ils estoient à cheval. » (Rabelais, Pan- 
tagr.,\. III, eh. XXI). Cette impuissance consécutive à l'abus 
de l'équitation a été bien souvent signalée. Ghatomski, puis 
Reinegg ont confirmé l'exactitude de la remarque d'Hippocrate. 
Selon eux, beaucoup de ces Tartares du Caucase, qui passent 
leur vie à cheval, deviendraient complètement impuissants et 
prendraient tous les caractères extérieurs de l'eunuque : « Les 
hommes sonlgros et bouffis.... les yeux enfoncés, la barbe clair- 
semée.. . Ils deviennent incapables d'accomplir l'acte généra- 
teur, et leurs sentiments comme leurs actes cessent d'être ceux 
du sexe auquel ils appartiennent. » Nysten a noté également 



48 LES EUNUQUES 

L'élat d'éréthisme perpétuel auquel se trouvent 
soumis de la sorte les organes génitaux finit par 
provoquer des troubles dans leur nutrition : peu à 
peu l'éjaculation devient difficile, l'orgasme lui- 
même ne peut plus être provoqué, les érections pas 
davantage. Enfin, les testicules et le pénis s'atro- 
phient dans des proportions considérables. Le muje- 
rado devient dès lors une sorte d'eunuque et « un 
personnage essentiel dans les saturnales ou orgies 
auxquelles ces Indiens, comme les anciens Grecs et 
d'autres encore, s'adonnent. Il est le principal agent 
dans les cérémonies pédérastiques qui jouent un rôle 
si important dans ces réunions... » 

On sait que de nombreux monuments phalliques 
ont été découverts au Mexique. Or, l'un d'eux était 
garni de reliefs à propos desquels M. Glaine ^ a 
fourni de curieuses indications : « Ces reliefs m'ont 
d'autant plus frappé, dit-il, que durant mon voyage 
d'exploration chez les Bataks-Karos indépendants de 
l'île de Sumatra, en 1890-1891, j'eus l'occasion d'ob- 
server sur les indigènes de semblables soulèvements 
de la peau, occasionnés par de petits os polis et tail- 
lés de la grosseur d'une allumette, et d'une longueur 
d'un demi-centimètre environ, qui y avaient été intro- 
duits à demeure fixe, par suite d'une mutilation 
spéciale, dans le but de produire en certains moments 
des aspérités très prisées du beau sexe 2. » 

la perte des désirs sexuels engendrée par l'équitation poussée 
à l'excès, et l'inaptitude à l'érection chez des hommes qui, à 
d'autres points de vue, sont sains et vigoureux. 

1. Bull. Soc. Anlhrop., 6 avril 1893 

2. Il faut rapprocher de cette coutume celle du kalancf, en 
honneur dans quelques peuplades sauvages, chez les Dayaks, 



LES REDIGIONS ET l'eUNUCHISME 49 

Plusieurs peuplades sauvages se sont transmis, 
de génération en génération, la coutume de la cas- 
tration unilatérale. Chez les Bedjas, tous les hom- 
mes, sans exception, sont privés du testicule droit. 
Dans le pays de Kafa, les Sidama écrasent entre 
deux pierres le testicule sacrifié. Leurs voisins, les 
Zindjers, se privent également d'un testicule, à l'ex- 
clusion des membres de la famille royale. 

Ces différentes sortes de mutilations s'effectuent 
au moment de la puberté, à titre de cérémonies d'ini- 
tiation ; mais très souvent aussi elles relèvent, acces- 
soirementjde quelque superstition ridicule. Les Gafres, 
les Hottentots, qui s'amputent le testicule gauche, 
pensent éviter ainsi les grossesses gémellaires \ et 
les Sidama estiment que c'est là un moyen assuré 
d'accroître la vigueur et le courage de leur race. 

Toutefois l'idée religieuse demeure le principe 
dominant de ces diverses mutilations sexuelles. 



les Modangs, les Longwais. Le kalang est un petit instrument 
de cuivre ou d'argent long de 5 à 7 centimètres et d'une gros- 
seur moyenne de 3 à 5 millimètres. Les indigènes en introdui- 
sent jusqu'à deux ou trois horizontalement à travers le gland 
et la verge, et ils en agrémentent les extrémités de perles de 
corail ou de métal, voire même de touffes de plume. Les fem- 
mes montrent une véritable passion pour ces bizarres orne- 
ments qui, disent-elles, avivent beaucoup le plaisir pour elles ; 
« C'est pour le coït ce que le sel est pour la viande. » Aussi 
est-il aussi indispensable au jeune homme qui veut se marier 
d'en être pourvu que d'avoir coupé un certain nombre de têtes. 

(Zaborowskï). 
1. Le Hollandais Trutter qui voyageait en 1801 chez les Bos- 
chiraans et chez les Hottentos-Koranas raôonte qull vit parmi 
eux de nombreux monorchides, sans qu'il lui fût possible de 
donner la raison de cette difformité 




50 

'Des maniffestati^s'M'une^semblabiy crédulité se 
comprennent\ la ri^ïï^i^ttiez ces peuples enfants ; 
mais ce qui paN^tof^^ij^Ç^^î^i^le, c'est qu elles 
firent leur apparition*" ëll Elîrope, en plein dix-hui- 
tième sièdfey Elles continuent, au début du vingtième, 
à étendre leurs ravages sur la Roumanie et sur la 
plus grande partie de la Russie méridionale, parmi 
les membres d'une secte fanatique, celle des Skoptzy. 
Comment s'expliquer la survivance d'une hérésie 
aussi monstrueuse jusqu'à nos jours, et sa possibilité 
même dans des pays dits civilisés ? 

Sans doute faut-il incriminer par-dessus tout la 
misère et l'ignorance où croupit depuis des siècles 
le paysan russe. Il y a cinquante ans à peine, la situa- 
tion du moujikj assujetti au servage, soumis aux 
peines corporelles avilissantes, était de tous points 
la même qu'en France, celle du légendaire Jacques 
Bonhomme avant la Révolution : courbé sous le poids 
chaque jour plus considérable des gabelles et des 
redevances, son labeur acharné ne le mettait pas 
toujours à l'abri de la misère et de la faim. 

Aujourd'hui le paysan russe ne peut davantage 
suffire aux charges dont on l'accable, et le beau 
geste d'Alexandre II abolissant le servage aboutit en 
définitive à un esclavage plus funeste encore. La 
misère continue de sévir dans les campagnes, pro- 
fonde, implacable ; elle se reflète dans l'aspect 
indigent des izhas dont les habitants finissent trop 
souvent par demander à l'alcool l'oubli de leurs souf- 
frances. Résultat : dans certaines provinces, c'est 
par centaines qu'on expédie les criminels alcooliques 
vers la Sibérie. 
Rien n'a été tenté jusqu'à présent pour relever ce 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 51 

lamentable niveau intellectuel : l'empire russe reste 
par excellence la terre de l'obscurantisme. Quatre- 
vingt-dix-neuf pour cent des paysans ne sauraient 
déchiffrer une lettre. Un individu sur cent environ y 
sait lire, écrire, et possède quelques notions généra- 
les. « Qu'on se figure la France avec tout juste qua- 
tre cent mille personnes sachant qu'il existe une 
Allemagne et ayant entendu le nom de Napoléon, et 
l'on aura le bilan intellectuel de la Russie \ » 

Les superstitions et le fanatisme n'ont pas de base 
plus solide que l'ignorance ; aussi l'âme russe allait- 
elle s'ouvrir spontanément à tous les schismes. 

Dans ce merveilleux terrain de culture, les souf- 
frances matérielles et morales devaient favoriser 
l'éclosion d'espoirs, sans cesse trahis, dans un avenir 
plus équitable ; la misère allait faire du paysan la 
proie des ambitieux ou des illuminésf qui sauraient 
exploiter sa confiance et lui faire entrevoir la fin de 
ses maux -. 

Ce déplorable état social peut expliquer la multi- 
plicité des sectes répandues dans Tempire des tsars , 
et dont les origines sont parfois assez obscures à dé- 
mêler. « Los racines en semblent plonger au-delà des 
limites du sol national, les unes en Orient, les autres 
en Occident, tenant à la fois à l'Europe et à FAsie et 
se reliant aux vieilles croyances perdues des premiers 
siècles de notre ère, et aux vagues efforts, aux aveu- 



1. Alex. Ular, Là, révolution russe. 

2. « Quand les étrangers sont venus, disait pour sa défense 
un paysan arrêté en qualité de sectaire, ils nous ont parlé un 
langage ami, nous considérant comme des û'ère.&. C'est la pre- 
mière fois qu'on nous parlait avec douceur, avec bonté. Gom- 
ment aurions-nous pu ne pas nous laisser séduire ? » 



52 LES EUNUQUES 

gles tâtonnements de la conscience moderne \ » 
Pour ces différentes sectes, l'ère des révélations 
n'est pas close, et de nouvelles. incarnations de la di- 
vinité se produiraient encore. C'est ainsi que le 
Christ reparaît de temps à autre dans telle bourgade 
perdue au milieu des steppes: un imposteur entraîne 
à sa suite les naïfs paysans, se prétend le fils de Dieu 
et crée autour de lui une nouvelle Bethléem. 

Depuis deux siècles le nombre des sectes russes 
s'est multiplié et l'on cite parmi les plus importantes 
celles des Khlysty, des Skakouny et des Skoptzy. 
Chez les adeptes de ces religions nouvelles, les sens 
jouent un rôle considérable, et c'est là un trait com- 
mun à toutes les manifestations primitives d'ordre 
religieux. Comme dans les cultes antiques, c'est aux 
mouvements corporels que sera demandée l'excitation 
mentale nécessaire : ils sont l'auxiliaire indispensa- 
ble, le procédé mystique qui doit préparer l'imagina- 
tion à l'extase, en donnant une forme vivante et con- 
crète aux conceptions sacrées ^ 

Il n'en va pas autrement chez les derviches tour- 
neurs et chez les shakers d'Amérique. Ici et là, la 
danse rituelle consiste le plus souvent en une sorte , 
de tournoiement vertigineux, exécuté dans le sens 
du mouvement solaire, ainsi que cela se pratiquait 
autrefois chez les prêtres de la déesse phrygienne. 



1. A. Leroy-Beaulieu. 

2. « Les chants du poète sont plus éloquents que les simples 
paroles, la musique exprime plus que les poèmes, la danse ex- 
prime plus que la musique ; par elle l'essence des dieux est 
visible et se communique aux êtres mortels, par elle les senti- 
ments des hommes prennent la forme des objets animés. » 

(Poème oriental.) 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 53 

C'est de la même façon qu'éclatent les danses con. 
vulsives desAïssaouas,le tiff relier en Abyssinie, enfin 
les danses des nègres chrétiens de l'Amérique du 
Sud, dont P. Bourget a tracé un tableau saisissant *. 
« ... Quand les chants paraissent avoir suffisamment 
excité les fidèles, le doyen leur dit : « Vous pouvez 
hurler maintenant jusqu'à ce que le toit tombe... » 
Les femmes se lèvent. Elles commencent, accompa- 
gnées par les cris et les battements de mains des hom- 
mes, le plus barbare des exercices, une danse de can- 
nibales à laquelle il manque seulement les victimes. 
Elles marchent en glissant les deux pieds sur le sol, 
sans presque quitter terre, par un mouvement des 
reins d'une souplesse incroyable, baissant et détendant 
leur tête et s'arc-boutant sur leur croupe. On les 
croirait frappées d'une épilepsie, possédées d'un ver- 
tige. Elles vont, elles vont ainsi en cercle, mêlées 
aux hommes qui finissent par les imiter. C'est une 
danse du ventre dant la mesure est marquée par l'in- 
définie répétition du refrain biblique ou évangélique. 
Les mystères impurs de l'antiquité empruntaient 
sans doute aux profondeurs de la Lybie et de l'Ethio- 
pie des rites semblables... Ce christianisme gesticula- 
teur,où le nom de Jésus, celui du Old Paiz/, du « Vieux 
Paul » et du Holy Ghost « du Saint-Esprit » revien- 
nent sans cesse, se résout dans des crises nerveuses. 
Un fidèle tombe, — il est happy — heureux, comme 
ils disent, et il faut l'emporter. J'ai l'impression de 
la vie religieuse au point précis où elle baigne dans 
la vie animale... » 

Toute cette description pourrait s'appliquer éga- 

1. P. Bourget. Outre-Mer. 



04 LES EUNUQUES 

lement aux Khlysty russes. Des danses identiques 
sont pour eux une divine jouissance en même temps 
que le prélude de cérémonies rituelles. 

Les mouvements de plus en plus rapides d'une 
ronde infernale les étourdissent bientôt, tandis qu'à 
cette sensation de vertige se mêle une véritable im- 
pression de bien-être. Toutes les parcelles de leur 
corps deviennent, en quelque manière,impondérables. 
Et lorsqu'enfin ils s'abattent, épuisés, ruisselants de 
sueur, leur état est analogue à celui que procurent 
certains anesthésiques dans la phase qui précède 
immédiatement le sommeil profond, phase qui s'ac- 
compagne fréquemment ici d'hallucinations de la vue 
et de l'ouïe. 

C'est une sorte d'ivresse qui envahit le cerveau. 
Aussi les Khlysty désignent-ils eux-mêmes ces dan- 
ses du terme de doukhovnoé pivo, c'est-à-dire « bière 
spirituelle ». A ce moment, des lambeaux de phra- 
ses entrecoupées de profonds soupirs, des mots inco- 
hérents s'échappent de la bouche des sectaires ; c'est 
le Saint-Esprit, selon eux, qui parle ainsi par leur voix. 

Dans la suite, certains rites Khlysty admirent la 
flagellation au nombre de leurs exercices religieux. 
Enfin, ils demandèrent l'extase à l'union des sexes et 
à la satisfaction des plus vulgaires appétits. 

C'est ainsi qu'on vit se reproduire, au xviii^ siè- 
cle, les errements de la période païenne, où le dé- 
règlement et la débauche en commun avaient été 
employés, comme procédé ascétique, pour dompter 
le corps en le rassasiant. « Il s'est trouvé nations, 
dit à ce propos Montaigne % où, pour endormir la 

1. Montaigne. Essais. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCI^ÏSME 55 

con cupiscence de ceux qui venoient à la dévotion, 
ou tenoit aux temples des garses à jouyr et estoit 
acte de cérémonie de s'en servir avant venir à l'of- 
fice : Nimirum propter continentiam incontinentia, 
necessaria est, încendîum ignibus extinguitiir. » (Car 
l'incontinence est nécessaire à la continence, et l'in- 
cendie est éteint par le feu ^) 

Les Skakouny ou sauteurs, signalés pour la pre- 
mière fois sous le règne d'Alexandre P"", donnèrent 
également l'exemple de cet impudique mysticisme. 

Lancées sur une telle voie, les tendances hérésiar- 
ques s'accentuèrent chaque jour davantage. Au sym- 
bolisme erotique, aux rites libertins vinrent s'adjoin- 
dre bientôt les sacrifices sanglants et les mutilations 
qui avaient déjà souillé les cérémonies sacrées chez 
les Anciens. 

Au dire des Grecs orthodoxes, la cruauté et l'ascé- 
tisme auraient ainsi provoqué de tous temps, chez 
les sectaires russes, et en particulier dans les tribus 
finnoises de l'Empire, des scènes de criminelles or- 
gies. Mgr Philarète ^ parle d'un nouveau-né dont le 
sang et le cœur mêlés de miel auraient été pour les 
adeptes une sanglante eucharistie. « Dans une autre 
communauté de sectaires, une victime volontaire, une 

1. Actuellement encore, aux Indes, de nombreuses baya- 
dères ou danseuses, au service des temples, s'adonnent à la 
prostitution comme à un devoir de sainteté. La plupart d'entre 
elles se recrutent dans les castes qui passent pour sacrées ; 
ce sont des femmes ou des sœurs de brahmanes. Lorsque leurs 
charmes commencent à se flétrir, elles se cloîtrent dans des 
pagodes où elles continuent à s'adonner à la prostitution, sous 
la protection des prêtres. (Cf. L. Montanus. Die prostitution 
in Indien Freiburg. i. B. 1904.) 

2. Istoriia Rousskoï Tserkoy. 



56 LES EUNUQUES 

jeune fille s'offre en sacrifice et son sein virginal 
va représenter, aux yeux de ces fanatiques, la chair 
de l'agneau pascal. » 

Quelques auteurs ont désigné ces actes d'anthro- 
pophagie sous le terme de « communion par la chair 
et par le sang », les attribuant indifféremment aux 
Khlysty et aux Skoptzy. Ce serait là, au dire de 
Jwanow, de pures calomnies, au moins en ce qui 
concerne les sectes contemporaines \ 

Il faut t^nir compte ici des exagérations dues à 
l'animosité de leurs adversaires, mais on n'en doit 
pas moins reconnaître qu'une part de vérité est con- 
tenue dans ces récits plus ou moins fantaisistes. 

Certaines aberrations du fanatisme ne sauraient 
être révoquées en doute : jadis, pour laver leurs 
péchés dans la flamme, les Philippovtsy laouisiQui eu 
troupe sur le bûcher; de nos jours, les Skoptzy pra- 
tiquent sur eux-mêmes Témasculation, .en vue d'af- 
franchir l'esprit de la domination des sens, et de réa- 
liser la communion parfaite entre l'homme et Dieu ^. 

1. Sur les pains de communion saisis au cours de perquisi- 
tions chez les Skoptzy et soumis à une analyse chimique, ja- 
mais il ne fut trouvé de traces de sang humain ; ce sont en 
général de petits morceaux de pain blanc ou noir, marqués 
d'une croix, ou de petits ronds semblables à des craquelins. 
Parfois un agneau, innocente victime, est immolé, selon le 
rite primitif, mais c'est là le seul sacrifice sanglant qu'on puisse 
imputer aux sectaires actuels. 

2. Quel que soit du reste le prétexte invoqué, il n'en demeure 
pas moins certain que l'affiliation à de pareilles sectes consti- 
tue un indice non douteux de débilité mentale. Blondel dit à 
ce propos : « Délire religieux et eunuchisme sont en réalité 
au même titre les manifestations indépendantes d'états psycho- 
pathiqucs dépressifs, principalement mélancoliques... Le mé- 
lancolique ne se mutile pas parce qu'il est l'adepte de telle ou 



LES RELIGIONS ET L EUNUCHISME O / 

Ils représentent actuellement le type le plus par- 
fait des mutilations sexuelles, d'origine mystique. 

La secte eut du reste des précurseurs ^ : en 1717, 
à Moscou, on arrêtait un nommé Procope Lopkin, 
et avec lui vingt autres individus, hommes et fem- 
mes, qui présentaient tous des mutilations génitales. 
Quinze ans plus tard, en 1733, le chef de la police 
mettait en état d'arrestation une confrérie de soixante- 
dix-huit personnes des deux sexes. La plupart des 
hommes étaient châtrés ; quelques-uns présentaient 
des lésions moindres des organes génitaux. Quant 
aux femmes, certaines avaient subi la résection du cli- 
toris ou des petites lèvres ; d'autres avaient les seins 
couverts de profondes entailles, et chez quelques- 
unes le mamelon avait été brûlé. Toutes mutilations 
qu'on rencontre aujourd'hui encore chez les afliliées. 

Ce fiit vers 1757 qu'un membre de la secte des 
flagellants, André Ivanow, voulant sans doute réagir 
contre le dévergondage mystique des Khlysty fonda 
la secte des Skoptzy, ou «châtrés», ou« origénistes». 
Il commença par se châtrer lui-même, puis il mutila 
ses treize disciples, les premiers apôtres de la reli- 

telle religion dont la conception morbide a rautomutilation 
pour conséquence logique, mais il invoque fréquemment, pour 
justifier la mutilation que lui commande son état psychopathi- 
que, les préceptes de la religion que son temps ou son milieu 
lui fournissent. On ne se châtre pas en un mot parce qu'on est 
skoptzy ou prêtre do Gybèle, on est prêtre de Cybèle ou skop- 
tzy parce qu'on est candidat à la castration. » 

(Gh. Blondel. Les aiitomuiilateiirs, 1906.) 

1. A la fin du xt^ siècle, Giovani, auquel les chroniques don- 
nèrent le nom de nawjé (cadavre) et Jcfrem, devinrent suc- 
cessivement métropolites de Kiew. Tous deux étaient castrés 
à l'imitation d'Origène. 



58 LES EUNUQUES 

gion nouvelle. Arrêté, il subit le supplice du knout 
et fut ensuite déporté en Sibérie où il mourut. 

La nouvelle de ce châtiment ne fît qu'enflammer 
l'ardeur des prosélytes, et sous l'impulsion de Kon- 
drati Sseliwanow, le véritable hérésiarque, le « nou- 
veau Christ descendu parmi les hommes», la secte 
prit un essor considérable. 

En 1770, l'année de la peste de Moscou, Sseliwa- 
now^ était à Pétersbourg où il prêchait sa doctrine. 
Dans une maison qui appartenait encore, il y a quel- 
ques années, à un SkopetSy le dieu sans sexe présidait 
aux danses de ses disciples. Assis sur un trône, il 
recevait les hommages des fidèles, tandis que ses pro- 
phètes leur enseignaient la bonne parole, car lui- 
même était presque complètement illettré. 

Afin de mieux déjouer les recherches de la police 
qui les pourchassait, les sectaires se conformaient en 
apparence aux pratiques de l'église grecque. Pour-, 
tant, malgré les soins qu'ils mettaient à se cacher, et le 
mal étendant ses ravages de jour en jour, une com- 
mission fut chargée, en 1772, de réprimer énergique- 
ment cette dangereuse hérésie. Elle se rendit d'abord 
à Orole où la secte comptait de nombreux fidèles, 
mais tous étaient à Tula où prêchait Sseliwanow. 

Le dieu des Skoptzy convertissait à cette époque 
Ivanowichi Silova à la religion nouvelle dont il devait 
être par la suite un des plus fervents propagateurs. 
Il le châtra de ses propres mains et le bénit en pro- 
nonçant cette formule singulière : « Marche pendant 
la nuit vers l'Orient, pour tous il fera nuit, mais pour 
toi il fera jour; jamais la paresse ne t'asservira. Ser- 
vons Dieu et n'épargnons pas nos épaules... Quant 
aux autres, ils seront consommés par la paresse. J'ai 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 59 

parcouru tous nos vaisseaux \ j'ai remarqué que tous 
étaient enchaînés par la paresse, et cela parce que 
le frère et la sœur sont habitués à vivre ensemble 
dans le même lieu. Va, je te bénis ! » 

Après avoir fait lui-même un nombre considérable 
d'adeptes, Ivanowichi fut enfin arrêté, mais il castra 
plusieurs de ses codétenus et sut même gagner la 
confiance de deux de ses gardiens à qui il fit subir 
la même opération. Séquestré dans un cachot de la 
forteresse de Schlissembourg, il y mourait deux ans 
après, sanctifié par ses disciples qui le nommèrent 
« le messager de Dieu ». 

Quanta Sseliwanow, il trouva un asile dans le gou- 
vernement de Tambow, et il parvint à se soustraire 
pendant quelque temps à toutes les recherches. Arrêté 
enfin à Moscou, il fat déporté à Irkoutsk en Sibérie 
avec plusieurs de ses disciples. Les fatigues cruelles 
du voyage, les souffrances occasionnées par les lour- 
des chaînes qui entravaient sa marche, tout cela lui 
fournit la trame d'un récit dramatique qu'il publia à 
son retour d'exil. -^ -^ 

Chose étrange, Sseliwanow, dans un but politique 
peut-être autant que dans une pensée religieuse, 
se donnait comme empereur et fils légitime de l'im- 
pératrice Elisabeth Petrowna, en même temps qu'il 
s'intitulait Christ et Fils de Dieu. Les deux impos- 
tures étaient également possibles auprès de ce peu- 
ple ignorant et crédule, sur lequel le fils d'un simple 
centenier de Strelitz avait autrefois régné du- 
rant de longues années, en se donnant faussement 
pour le tsarévitch Dimitri, assassiné par Godonoff. 

1. Associations des Skoptzy d'une même contrée. 



60 LES EUNUQUES 

Sseliwanow se faisait ainsi passer aux yeux de ses 
fidèles pour Pierre III : par ordre de Dieu, son père, 
il avait abandonné ses palais pour vivre au milieu 
d'eux et y semer la bonne parole. Aussi prenait-il 
volontiers dans les prières qu'il se faisait adresser le 
titre de Dieu des dieux et de Roi des rois. 

Les révélations de cinq Skoptzy, arrêtés dans le 
gouvernement de Caluza et qui confessèrent haute- 
ment qu'ils avaient été convertis par Sseliwanow 
alias Pierre III, leur tsar, firent grand bruit. Paull«% 
dit-on, voulut voir l'homme qui se déclarait son père, 
et il l'aurait fait revenir dans cette intention du fond 
de la Sibérie. Les hymnes religieux des Skoptzy 
reproduisent fréquemment le récit de cette entrevue * 
au cours de laquelle l'empereur se serait humilié 
devant son père et son Dieu. Paul l""^ ne vit en réa- 
lité qu'un illuminé, un malheureux dément dans le 
divin Sseliwanow et il s'empressa de le faire interner. 

La liberté ne lui fut rendue que sous le règne 
d'Alexandre I«% par l'entremise d'Alexis Jelinski, 
gentilhomme polonais, conseiller d'État, qu'il avait 
converti naguère. De retour au milieu de ses fidèles, 
« le Sauveur » vécut alors pendant dix-huit ans à 
Pétersbourg, propageant sa doctrine, et « faisant 
parfois à ses proséylites l'honneur de leur en appli- 
quer le principal précepte ». . 

Sa personne était devenue sacrée II était le protégé 
de Tamie de l'empereur, la baronne de Krûdener, 
qui le tenait pour un saint; et la pohce se souciait 
peu d'inquiéter un personnage aussi considérable \ 
Ce fut pour les Skoptzy « l'âge d'or », « l'été chaud 

1. I. A. Arsenieff. Sekta Skopisof v Rossii. Berlin, 1874. 
1. Cf. Teinturier. Les Skoplzy, 1877. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUGHISME 61 

et prospère », « l'époque de la venue du Sauveur ». 

Cette longue impunité prit fin lorsque la secte, 
consciente de l'importance qu'elle avait acquise, vou- 
lut se mêler de politique. Un ukase d'Alexandre I*^^ 
ordonna alors de traiter les Skoptzy « en ennemis 
de toutes lois divines et humaines, en destructeurs 
de toute morale, en ennemis du genre humain ». 

Arrêté de nouveau en 1820, Sseliwanow fut enfermé 
dans le cloître de Spasso-Euphemius, où il s'étei- 
gnit à l'âge de cent ans en 1832. Dans les dernières 
années de sa vie, le faux Pierre III était devenu gâ- 
teux. II laissait pour continuer son œuvre un fils 
adoptif de cinquante-cinq ans, Petrowitch Sselivanow. 

Aujourd'hui, les Skoptzy identifient encore les deux 
personnages, l'empereur et le sectaire. Selon eux, 
Sseliwanow ou Pierre III n'est pas mort, ainsi que 
le prétendent ses ennemis : il vit en Sibérie, d'où 
il doit revenir un jour à la tête des légions célestes 
pour établir dans le monde entier l'empire dessaintsS 

La base fondamentale de la religion des Skoptzy 
est la continence. C'est en effet l'union charnelle qui 
a fait chasssr nos premiers parents du paradis ter- 
restre. La chasteté seule pourra donc racheter le pé- 
ché originel et assurer auxélasle royaume des cieux. 
Or, la castration ne fournit-elle pas le plus sûr 
moyen d'observer la continence ? 

En outre, les Skoptzy rejettent la plupart des dog- 
mes de l'Église grecque orthodoxe, et en particulier 

1. II circule dans le peuple russe une autre légende compa- 
rable à celle-ci, et ayant trait à l'empereur Alexandre I'^'^. Ce 
dernier aurait vécu, volontairement exilé en Sibérie jusqu'en 
1864, sous le nom de Fédor Kosmitch et les dehors d'un ermite^ 
malgré la proclamation officielle de sa mort, survenue en 1825. 



62 



LES EUNUQUES 



le dogme fondamental du christianisme, celui de la 
rédemption par le Christ. A leurs yeux, le Christ 
véritable est Sseliwanow, qui enseigna le principe de 
la mutilation effective en vue de la rédemption du 
genre humain. 

Une telle secte, semble-t-il, ne saurait avoir de 
durée, puisque les organes générateurs sont pour les 
Skoptzy un objet d'abomination et qu'ils condamnent 
comme un péché le rapprochement sexuel : en empê- 
chant l'engendrement, la secte se détruirait donc 
d'elle-même. 

Aussi le principe du mariage n'est-il pas totale- 
ment aboli chez les Skoptzy, mais son action est 
limitée à la naissance du second enfant, après quoi 
les époux doivent se soumettre à la castration : émas- 
culation totale ou ablation des testicules chez le mari 
et généralement excision du clitoris pour la femme. 

D'après certains rites, c'est seulement après la 
naissance d'un iils que le père passe à l'état de «pur 
esprit ». Ce fils est élevé, bien entendu, dans les 
idées religieuses de la secte, et il grandit, sachant à 
quel sacrifice il devra se soumettre à son tour. Mais 
malheur à lui s'il cherche à s'y soustraire par la fuite 
et surtout s'il a la maladresse de se laisser reprendre 1 
11 court des histoires lugubres sur ces vengeances de 
sectaires : l'on raconte que le fils d'un Skopets^ après 
s'être enfui à l'étranger où il s'était marié, futreconnu 
par son père, à l'occasion d'un court séjour dans sa 
patrie; il paya de sa vie cette fatale imprudence. 

Au point de vue social, les Skoptzy russes, parmi 
lesquels on compte des banquiers, des caissiers, des 
changeurs, forment une association très unie, dispo- 
sant de capitaux considérables, et dont les centres 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 63 

principaux d'opération sont Moscou, Pétersbourg, 
Odessa, et aujourd'hui Bucarest où ils ont émigré en 
grand nombre depuis quelque cinquante ans. « Si 
j'étais banquier, disait un Russe, je ne voudrais d'au- 
tre caissier qu'un Skopets. Pour une caisse comme 
pour un harem, un eunuque est le plus sûr gardien. 
Dans toute soustraction de fonds, dans toute infidé- 
lité de comptable, il y a d'ordinaire une femme ; avec 
les Skoptzy on peut dormir en paix. » 

Cette confiance dans la moralité du Skopets est 
presque toujours justifiée, et l'eunuque pétersbour- 
geois qui s'était fait, au dire de Liprandi, le Mécène 
de plusieurs filles, des Allemandes notamment, qu'on 
lui adressait de Kœnigsberg, est une exception . 

La vie chaste et sobre qu'ils mènent pour la plu- 
part, s'abstenant de jeux et de fêtes, ne s'enivrant 
jamais, et surtout leur passion des richesses, leur 
âpreté au gain, expliquent que quelques-uns d'entre 
eux possèdent une fortune de plusieurs millions de 
roubles. Le célèbre procès de l'abbesse Mitrophanie 
en 1874 eut pour origine l'héritage d'un Skopets que 
l'on avait incarcéré et qui mourut en prison avant 
son jugement. L'intrigante abbesse s'était offerte à 
procurer la liberté à l'eunuque millionnaire et elle 
prétendait tenir de lui pour six cent mille roubles 
de lettres de change, plus de deux millions de francs. 

On comprend alors cette opinion de Mantegazza 
que l'argent constitue l'unique force de s^ Skoptzy. Ils 
l'emploient du reste à une propagande incessante en 
faveur de leur secte. 

Soutenus par cette croyance que le Christ revien- 
dra parmi eux lorsque le nombre des adeptes attein- 
dra cent quarante-quatre mille, ils ge signalent par 



64 



LES EUNUQUES 



une ardeur de prosélytisme extraordinaire, et ils ne 
craignent pas d'employer, pour atteindre leur but, 
les procédés les plus condamnables. 

La simple lecture des textes sacrés et des passa- 
ges sur lesquels repose le schisme ^ a suffi parfois à 
décider des âmes simples à la fatale opération. Deux 
sectaires déclarèrent au cours d'un procès s'être cas- 
trés eux-mêmes, après avoir lu ces lignes du Guide 
au royaume céleste : « Chez quelques-uns le mal est 
si profond et si dangereux qu'il ne peut être guéri 
que par le fer et par le feu.» 

Jwanow - rapporte que des enfants de dix à douze 
ans se mutilèrent également pour obéir à l'Évangile 
qu'ils avaient entendu lire à l'église. Le fait paraî- 
trait incroyable si l'on ne connaissait l'habileté cri- 
minelle que mettent les Skoptzy à circonvenir leurs 
victimes. 

Bien souvent ces enfants ont été enlevés, en 
échange d'une redevance mensuelle, à des parents 
misérables, par un véritable contrat de louage qui 
les met à l'absolue disposition du maître. Isolé des 
siens, sollicité par Pexemple constant d'une vie aus- 
tère, le néophyte ne tarde pas à se lier par des ser- 
ments et des vœux, et lorsqu'il est bien confirmé dans 
sa foi, de son propre mouvement, il n'hésite pas à se 
mutiler. 

Les sectaires ne manquent pas du reste de mettre 
à tout propos en parallèle leur existence, faite de 
jeûnes et de macérations, avec les mœurs relâchées 



1. Voir la note, p. 33. 

2. Gerichtlich medicinische Uniersnchungenûber das skop- 
tsenthum in Riissland^ von E. Pelikan ûhersetz von J. Jwa- 
now, Saint-Pétersbourg, 1876. 



i 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCIIISME 65 

des prêtres orthodoxes : « Tel valet, tel maître^ 
disent-ils ; ces gens-là ne sauraient être les minis- 
tres du Christ véritable. » 

Lorsqu'il s'agit de convertir quelque pauvre dia- 
ble, on cherche d'abord à lui démontrer la nécessité 
d'une opération chirurgicale, et s'il paraît faire la 
sourde oreille, on emploie le moyen héroïque et on 
lui offre de l'argent. Des mendiants, des prisonniers 
ont été ainsi mutilés pour des sommes variant entre 
cinquante et cent cinquante roubles. 

Un autre mode de propagande, le plus fréquemment 
employé peut-être auprès des petits commerçants 
besogneux et des paysans, consiste en prêts d'argent 
à gros intérêts. Bientôt les billets s'accumulent et 
l'emprunteur se trouve réduit par l'usurier à l'une ou 
l'autre de ces alternatives : la ruine absolue ou l'ini- 
tiation. Il est rare qu'il hésite. « Va chez Seimenow 
ou chez Nasarow (deux Skoptzy), disait-on à un 
paysan qui déplorait sa misère, fais-toi châtrer, et tu 
auras ensuite de l'argent autant que tu en voudras I » 
A intervalles réguliers, les initiés d'une même 
région, qui forment une association désignée sous le 
terme de korabl (nef ou vaisseau) se réunissent dans 
la demeure du plus ancien Skopets, le « cher petit 
père » le « père nourricier ». 

Une pièce spéciale, dissimulée avec soin, y est 
réservée aux cérémonies du culte et aux prédica- 
tions édifiantes. Des images, des chromos grossiers 
décorent seuls les murs nus : les portraits de Skoptzy 
célèbres, de Silova, de Pierre III,Sseliw^anow,lechef 
ceint d'une auréole, en font à peu près tous les 
frais. Parfois, quelques images liturgiques : le roi 
David dansant devant l'arche; l'agneau de Dieu et 



66 LES EUNUQUES 

les attributs de la Passion ; l'œil qui voit tout en- 
touré d'un triple cercle d'anges. Les nefs les plus 
importantes possèdent aussi des reliques : ce sont 
des cheveux de Sseliwanow, des morceaux de ses 
vêtements, des pièces de monnaie datant de Pierre III. 

A la nuit close, moment propice « aux incanta- 
tions troubles et aux liturgies coupables », la céré- 
monie commence. Les hommes ont revêtu un large 
pantalon blanc et une sorte de blouse de même 
nuance, serrée à la taille par une ceinture ; les fem- 
mes, la tête et le cou recouverts d'une sorte de châle 
blanc, portent aussi une chemise blanche et une 
robe bleue. Tous sont pieds nus. 

Après s'être inclinés profondément devant le «père 
nourricier », les hommes vont s'asseoir à droite, les 
femmes à gauche, chacun portant à la main un mou- 
choir et un cierge. 

A ces réunions, qui se prolongent parfois jusqu'au 
lever du soleil, assistent les châtrés de la secte « les 
agneaux blancs, les blanches colombes^ les purs^ les 
vrais petits enfants de Dieu» ; les sectaires non encore 
châtrés, « les grisons, les boucs »; enfin les néophy- 
tes ou « nouvelles âmes », ces derniers sous la 
direction d'un parrain et d'une marraine. 

A la suite d'un fanatique prêche biblique, où sont 
interprétés dans l'esprit de la secte les passages de 
l'Écriture, les danses commencent, au rythme des hym- 
nes célébrant les vertus du sauveur Sseliwanow. 

Les assistants, en file indienne, se suivent en 
sautant, figurant une croix : c'est la petite nef [kora- 
hlik). Puis ils se placent dos à dos, et continuent 
à avancer en sautillant de gauche à droite dans le 
sens du soleil (/3eii7 mur, slenolschka). Eniin les fidè- 



LES REUGIONS ET L*EUNUCHISME 67 

les se mettent aux quatre coins de la salle, et chan- 
gent de place en se croisant, à pas précipités: cette 
dernière figure est dénommée Ir petite croix (krestik). 

Un certain nombre de Skoptzy commencent à ce 
moment à tourner sur eux-mêmes, suivant un rythme 
de plus en plus rapide (radenijë). « Quant à l'ardeur 
qu'ils y mettent, on peut en juger par ce fait qu'après 
les radenije le sol de la salle est luisant comme un 
parquet fraîchement frotté et que les chemises des 
danseurs, imprégnées de sueur, mettent plusieurs 
jours à sécher au soleil d'été. » 

Quelquefois, au cours de ces réunions, un néo- 
phyte, une nouvelle âme, parvenu au paroxysme de 
l'excitation hystéro-mystique due aux rat/e/nje, sacri- 
fie sa virilité, comme faisaient autrefois les ministres 
de Cybèle. 

Mais, en général, les mutilations sexuelles n'ont 
lieu qu'à l'occasion de cérémonies extraordinaires 
d'initiation (priwod). Ces mutilations sont de deux 
ordres : Mante gazza cite comme premier échelon les 
cérémonies du petit sceau, premier blanchissage^ pre- 
mière purification (vtoraïa tchistota) qui consistent 
dans l'abrasion testiculaire seule (fig. 6) et confèren t 
à l'initié « le droit de monter le cheval tacheté ». Le 
nouvel adepte ne possède plus dès lors « les clés de 
l'enfer » — les testicules — mais il lui reste « la clé 
de l'abîme ». 

Le baptême complet, le second sceau ou sceau im- 
périal {isarskaïa petchat), second blanchissage, seconde 
purification répond à l'émasculation totale (fïg. 7),il 
donne droitde monter le cheval blanc de l'Apocalypse. 

Les deux opérations constituent les deux degrés 
de l'initiation, et elles se font dans la plupart des cas. 



68 



LES EUNUQUES 



l'une après l'autre. La gravité s'en trouve ainsi sensi- 
blement atténuée. Presque tous les Skoptzy de sceau 




Fia. 6. — Le petit sceau (émasculation incomplète chez un 
Skopets.) D'ap. Teinturier. 



impérial présentent deux cicatrices séparées par un 
lambeau de peau saine, avec souvent un petit tron- 
çon de la verge. 

L'ablation d'un seul testicule, pratiquée par les 



LES RELIGIONS ET l'eUNUGHISME 69 

moins fervents, où l'amputation isolée du membre 
viril sont beaucoup moins fréquentes. Quant à la 
ligature du pénis à l'aide d'un fil d'archal, destinée 
à empêcher le coït, elle n'a été observée qu'à titre 
exceptionnel. 

Il est assez rare que le nouvel initié trouve en lui- 
même le triste courage de se mutiler. Il se rend alors, 
pour y être opéré par quelque affilié de la secte, dans 
un endroit écarté, le plus souvent dans une hutte 
située au milieu des bois. Mais l'opération peut avoir 
lieu également dans les centres les plus fréquentés. 

Les investigations de la police ont même amené 
la découverte dans certains établissements de bains 
d'une cabine spécialement réservée à cet usage. Il 
s'y trouve un appareil en forme de croix sur lequel 
s'étend le futur Skopets. 

Une ligature est placée sur les bourses du patient, 
après qu'elles ont été trempées pendant quelques 
instants dans du lait chaud, pour les rendre pendan- 
tes. Alors, tandis que les assistants entonnent un 
hymme en l'honneur de l'esprit divin, l'opérateur 
saisit d'une main les parties et les abat à l'aide d'un 
fer rouge, en mémoire du « baptême du feu » des 
premiers sectaires, ou plus souvent à l'aide d'un cou- 
teau spécial ou d'un rasoir. Puis il élève les parties 
coupées aux yeux de l'assistance et s'écrie : « Voilà le 
serpent écrasé ! » 

D'autres fois, on applique un cataplasme de bouse 
de vache sur les bourses du néophyte, qui doit alors 
tourner rapidement sur lui-même, tandis qu'un prê- 
tre l'exhorte en criant sans cesse : « Attrape celui 
que tu poursuis. » Et cela jusqu'à ce qu'il tombe 
étourdi, anesthésié parce genre d'exercice. Le cata- 



70 



LES EUNUQUES 



plasme est aussitôt enlevé, les bourses sont liées, puis 
sectionnées à Taide d'un instrument tranchant au- 




FiG. 7. — Le sceau impérial (éviration complète). D'ap. Tein- 
turier. 



dessous de la ligature, et l'on applique sur la plaie 
un onguent particulier. 

Il résulte presque toujours de l'opération une cica- 
trice scrotale médiane, dans le sens de la longueur. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUOHISME 71 

OU dans celui de la largeur, suivant la manière dont 
les testicules ont été saisis, mais indice à peu près 
certain de l'affiliation à la secte. 

Rarement la mort a été la conséquence de la cas- 
tration effectuée de cette manière. Il y aurait lieu 
pourtant de s'en montrer surpris, étant donné la bru- 
talité du manuel opératoire et l'incurie des opéra- 
teurs. Le choix de Tinstrument leur est en effet 
indifférent, tantôt c'est un rasoir, ou un couteau de 
poche, des cisailles, une serpette, unébauchoir; tan- 
tôt même un morceau de tôle, ou un os de beuf gros^ 
sièrement travaillé suffisent aux exigences chirurgi- 
cales de ces fanatiques. 

Lorsque la mutilation a porté sur la totalité des 
organes génitaux, ou seulement sur la verge, un 
clou d'étain ou de plomb, destiné à assurer ulté- 
rieurement la perméabilité du canal est introduit 
dans l'urèthre, comme cela se fait, ainsi que nous 
le verrons plus loin, pour tous les eunuques com- 
plets. Africains ou Orientaux. La plaie est ensuite 
saupoudrée d'alun ou recouverte d'herbes médica- 
menteuses; un bandage en T maintient le tout. 

Le bistournage * ne semble pas avoir été employé 
par les Skoptzy. Les accusations portées contre un 
certain nombre de soi-disant bistournés (pereweziis- 
chij krutscheniki), dans les gouvernements d'Orloff 
et de Tambow^ n'ont jamais reçu de contrôle scien- 
tifique. 

De même l'enquête médico-légale ordonnée en 1865, 
dans le gouvernement de Tauris, au sujet d'un nommé 
Konon Jarkin, accusé d'avoir mutilé des enfants en 

1. Voir page 143. 



72 LES EUNUQUES 

leur repoussant violemment les testicules dans la 
cavité abdominale, ne put établir le bien-fondé de 
l'accusation. 

Il semble mieux démontré, par contré, qu'un chi- 
rurgien de Saint-Pétersbourg proposa en 1819 aux 
Skoptzy la transfixion des cordons, plus aisée à dis- 
simuler que la castration. L'opération consistait à 
étrangler le scrotum à sa base au moyen d'un lien, 
et à transpercer les cordons avec une aiguille, en des 
points déterminés ; manœuvre très douloureuse et 
qui, paraît-il, entraîna la mort dans un certain nom- 
bre de cas. Liprandi cite deux de ces procolyschis 
dont les bourses étaient rétractées, les testicules 
petits et indolents à la pression. 

On a affirmé bien des fois qu'à l'exemple desValé- 
siens, leurs prédécesseurs, les Skoptzy n'hésitaient 
pas, lorsque se présentait une occasion favorable, à 
se saisir de malheureux passants et à les châtrer mal- 
gré leur résistance. Le D"" Pelikan, que le gouverne- 
ment russe chargea naguère d'une enquête médico- 
légale sur les Skoptzy^ ne conteste pas le fait ; mais 
en ce qui le concerne, il n'observa jamais de meur- 
trissures ou de traces de lutte dans les cas de cas- 
tration récente qu'il lui fut donné d'examiner. 

Tantôt poursuivie, tantôt tolérée, protégée même 
au début du règne d'Alexandre L', la secte connut 
des fortunes diverses, mais le nombre de ses adeptes 
n'en est pas moins considérable. 11 est hors de doute 
que beaucoup échappent aux recherches de la police ; 
cependant d'après les chiffres officiels de la statis- 
tique de Stein *, on aurait découvert, de 1805 à 1871, 

1. Zeilschr. fur Elhnol., Berlin, 1895. 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 73 

un nombre total de 5.444 Skoptzy, dont 1.465 femmes 
et 3.979 hommes, parmi lesquels 588 avaient subi 
l'émasculation totale. 

La majorité se composait de Grecs orthodoxes au 
nombre de 5.024. On ne comptait en tout que huit 
catholiques. Le reste était composé de luthériens, 
de mahométans et de juifs. 

Toutes les classes de la société russe fournissent 
des adeptes au skoptzysme : nobles, employés, prê- 
tres^ soldats, bourgeois, ouvriers. Mais le plus grand 
nombre des sectaires se recrutent, comme nous 
l'avons vu, parmi les paysans, victimes inconscientes 
de l'ignorance et du fanatisme religieux. 

On compte également parmi eux quelques Turcs 
et Autrichiens. 

Les envahissements progressifs de la secte, son 
importance chaque jour plus considérable, enfin les 
plaintes de quelques innocentes victimes provoquè- 
rent à maintes reprises des mesures de rigueur ; 
mais, grâce aux moyens d'action dont elle dispose, 
cette répugnante hérésie a pu se propager jusqu'à 
nos jours. 

Dès l'année 1817, pourtant, un ukase d'Alexandre P^ 
décrétait que tout Skopets arrêté irait servir en 
Géorgie. Une ville du Caucase, Marani, servit long- 
temps de garnison à cette troupe de castrats. Quant 
à ceux qu'une infirmité constatée rendait impropres 
au service militaire, ils étaient déportés dans le gou- 
vernement d'Irkoutsk, où la plupart allaient périr 
dans les mines. 

Un autre ukase, daté de 1819, exemptait de ces 
peines les Skoptzy châtrés avant 1817. 

Mais ces moyens ne suffirent pas à endiguer le flot 



/i LES EUNUQUES 

sans cesse croissant des sectaires. On tenta alors de 
tuer la secte par le ridicule, et chaque fois qu'un 
Skopets était pris, on le promenait à travers les 
villages, vêtu d'habits de femme et coilïe d'un 
bonnet de fou. Ces exhibitions infamantes, contrai- 
rement aux prévisions, attirèrent toutes les sympa- 
thies à ceux qui en étaient l'objet; bien plus, elles 
parurent coïncider avec une augmentation du nom- 
bre des adeptes. 

Quelques années plus tard, en 1857, Alexandre II 
édicta une loi exonérant de toute responsabilité le 
Skopets qui faisait connaître celui qui l'avait opéré. 
Mais les plus actifs meneurs en profitèrent pour met- 
tre en avant de pauvres diables qui se laissaient 
dénoncer afin de gagner la couronne du martyre. 

Aujourd'hui, l'on ne déporte plus guère les Skoptzy 
vers les steppes glacées de la Sibérie, mais la loi 
n'en continue pas moins à se montrer rigoureuse 
pour les adorateurs du faux Pierre III. Tout Skopets 
est tenu d'avoir cette qualité indiquée sur son passe- 
port, et quiconque le loge ou l'emploie est obligé 
d'en faire la déclaration à l'autorité compétente, sous 
peine d'être regardé comme complice et affilié à la 
secte. Les Skoptzy restent donc constamment sous la 
surveillance étroite de la police. 

Grâce à ces mesures énergiques, leur nombre s'est 
trouvé peu à peu réduit dans de notables propor- 
tions. Si l'on en trouve encore, en groupes assez 
compacts dans la Russie méridionale, parmi les 
Grands-Russiens ou Vélikorousss, la plupart émi- 
grèrent dès le début du siècle dernier vers la Rou- 
manie et les pays limitrophes. Un certain nombre 
d'entre eux s'établirent dès 1820 sur les confins de 



LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 75 

la Bessarabie, à Ismaïl, où ils firent de nombreux 
prosélytes. Mais, en 1859, leurs infâmes pratiques 
occasionnaient la mort de trois jeunes gens apparte- 
nant à des familles les plus considérables delà ville. 

Un procès retentissant s'ensuivit, d'où les Skoptzy 
se retirèrent indemnes, grâce à la toute-puissance de 
leur or, dit-on, mais poursuivis par la vindicte pu- 
blique, ils durent chercher ailleurs un refuge, et 
prudemment ils mirent la largeur du Danube entre 
eux et leurs ennemis. Gomme le gouvernement 
roumain, dont la constitution garantit la liberté des 
cultes, ne les inquiétait pas, ils fondèrent des centres 
bientôt très importants à Kilia,à Jassy,à Viculaeva, 
à Galatz. 

Les premiers avaient paru en 1840 à Bucarest, où 
se développa rapidement une puissante colonie occu- 
pant tout un quartier de la ville, entre la Strada Ro- 
mana et la Galea Mosilor. Les Skoptzy possèdent là 
de riches demeures, ils y ont même élevé des tem- 
ples. C'est le centre de leurs affaires. 

Les industries auxquelles ils s'adonnent sont en 
général des plus prospères : ils ont importé en Rou- 
manie les mœurs austères des Skoptzy russes. Les 
jeûnes durent chez eux la moitié de l'année, et sont 
observés rigoureusement. Leur alimentation ordinaire 
se compose de poisson séché, de légumes, de fruits, 
de laitage ; ils ignorent la viande, ne boivent jamais, 
ne fument pas. 

Beaucoup d'entre eux exercent le métier de loueurs 
de chevaux et d'attelages (hirjards) et possèdent des 
équipages magnifiques. Leurs palefreniers, leurs 
cochers sont pour la plupart de pauvres montagnards 
venus de Transylvanie, dans l'espoir de gagner à 



76 LES EUNUQUES 

Bucarest le pain que leur refuse le sol aride de leur 
pays d'origine. Ce sont là pour la secte des recrues 
"à peu près assurées, qu'éblouit trop facilement le don 
de quelques chevaux et d'un ou deux équipages. 

Quelquefois cependant la victime n'est rien moins 
que consentante, et il peut arriver que la violence 
supplée à la persuasion. C'est ainsi qu'en 1878 un 
jeune homme, récemment arrivé de Liebenburg, entra 
chez un Skopets de la Calea Mosilor en qualité de 
palefrenier, et fit obstinément la sourde oreille aux 
offres de son maître. Or un soir qu'il était rentré dans 
un état d'ébriété extrême, celui-ci en profita pour 
le mutiler. 

Revenu à lui, le malheureux s'abandonna plu- 
sieurs jours durant à son désespoir et à sa rage, 
mais on l'avait jeté au fond d'une cave afin que ses 
cris ne fussent pas perçus de l'extérieur. Lorsqu'il 
vit que toute tentative de résistance était momen- 
tanément inutile, il feignit d'être résigné à son sort 
et demanda avec insistance l'exécution des pro- 
messes qu'on lui avait faites. 

Enchantés de ce revirement imprévu, le maître et 
ses acolytes vinrent le chercher, à peine rétabli, 
pour le mener au temple où devait avoir lieu l'ini- 
tiation. C'est le moment qu'attendait Peunuque récal- 
citrant : sitôt dehors, il se saisit d'une trique qu'il 
trouve à la portée de sa main, et se met en devoir 
de distribuer force horions à ses persécuteurs. Leurs 
cris ameutent la foule, et les policiers, intervenant 
à leur tour, mettent fin au désordre en conduisant 
au poste le plus proche tous les auteurs de la scène. 

De tels scandales sont exceptionnels ; du reste ils 
ne paraissent guère devoir influer défavorablement 



LES RELIGIONS ET l'eUNUGHISME 77 

sur l'avenir et la prospérité de la secte. Car si l'on 
comptait un peu plus de 8.000 Skoptzy en 1865, six 
ans après leur nombre avait suivi une progression 
constante et s'élevait à 16.098. Il avait plus que dou- 
blé dans ce court espace de temps. 

Les cérémonies du rite roumain ne diffèrent que 
par quelques points de détail du rituel russe. Seule- 
ment, elles n'ont plus lieu dans l'ombre de quelque 
izba solitaire, mais bien au grand jour dans le 
temple élevé à Bucarest par la secte, sous l'égide 
protectrice du gouvernement roumain. 

C'est là que s'accomplit encore la cérémonie san- 
glante de l'initiation. Nous en empruntons le récit à 
un écrivain anonyme qui vécut pendant quatre ans 
au milieu des Skoptzy, en contact forcé et presque 
journalier avec eux^ : 

(Ivanoff, le sectaire, apporte à Paël que l'on va 
initier, le narcotique qui lui permettra de supporter 
sans grande résistance la mutilation prochaine.) 

« Ivanoff remplissait un plein verre de vin qu'il 
avait apporté et le tendait à Paël. Celui-ci le prit, le 
porta à ses lèvres, mais se ravisant soudain: 

— Mais vous, mon père, ne buvez-vous pas ? 

— Tu le sais, le vin ne me connaît point ; c'est la 
boisson des faibles, de ceux qui n'ont pas la vie du 
Seigneur, mais bois, mon fils, bois à ta résurrection 1 

— Oui, à ma résurrection, fit Paël, et d'un trait- 
il vida le verre. 

L'effet fut foudroyant. Un instant il regarda 
Ivanoff, son regard voilé devint fixe, il essaya quei- 



1. *** Le Scopit. Histoire d'un eunuque européen. Edit. 
Kistemaekers. Bruxelles, 1880. 



78 LES EUNUQUES 

ques pas en trébuchant, puis poussa un éclat de rire 
qui ressemblait à un grognement. C'est; fît-il, c'est... 
Mais il n'acheva pas, il s'affaissa sur le sol. 

Ivanoff s'approcha de lui, et, se baissant, lui tâta 
le cœur ; celui-ci battait faiblement ; peu à peu la 
respiration, suspendue un instant, reprit son cours 
normal et régulier. 

Ivanoff se redressa. « Dors, mon fds, dors, à de- 
main le réveil. » Puis, il se retira, laissant Paël 
étendu sur le carreau de sa cellule... 

Le lendemain, à la même heure, le temple resplen- 
dissait de lumières et une foule hideuse l'emplis- 
sait... . C'était une vaste salle pouvant contenir deux 
cent cinquante à trois cents personnes. Les murs 
étaient blanchis à la chaux; au fond, faisant face à 
la porte, se trouvait pendue une grande croix. Au 
milieu une énorme cuve en cuivre placée sur un 
triangle, tout auprès un brasier posé sur un trépied 
relié à la cuve par une chaîne de fer forgé. A quelques 
pas de cette cuve était une ouverture béante faite 
dans le sol planchéié. Cette ouverture avait un mètre 
et demi environ de profondeur sur quatre de lar- 
geur et trois de longueur. Le fond coupé en deux par 
une cloison verticale et mobile était garni de ma- 
telas et d'oreillers en crin ; la toile qui les recou- 
vrait était maculée de larges taches produites par 
un mélange d'eau et de sang ; les parois de cette 
fosse étaient recouvertes de planches de chêne dont 
une était percée par un ventilateur qui, au moyen 
d'un conduit élabli sous terre, amenait Tair de l'ex- 
térieur. Un petit escalier assez large et pouvant se 
rabattre contre la paroi permettait une descente fa- 
cile.... Le brasier placé près de la cuve était rempli 



LES RELIGIONS ET l'eUNLTGHISME 79 

de braises ardeates ; un homme vêtu d'une longue 
tunique blanche aux manches rouges et tenant un 
rasoir à la main, se tenait auprès. Les cantiques 
cessèrent tout à coup: Silova, debout près de l'autel, 
étendit la main vers le sanctuaire. 

— Amenez Seliwanoff, fit-il, amenez-le vers son 
Dieu, l'heure a sonné. 

Un mouvement lent se produisit dans la foule, sem- 
blable au mouvement que produisent des reptiles se 
repliant sur eux-mêmes, lorsque Paël, soutenu par 
Ivanoff, apparut sur le seuil. 

Il était vêtu d'une longue robe blanche ; un ric- 
tus hébété crispait ses lèvres; il promena un regard 
stupide sur la foule et s'avança en chancelant jus- 
qu'auprès de la cuve. 

La robe qui le couvrait tomba tout à coup ; le ra- 
soir brilla dans la main de l'homme qui s'était age- 
nouillé devant lui. Un cri, un cri horrible qui n'avait 
rien d'humain emplit la voûte du temple... Paël, 
inanimé, roula sur le sol, râlant au milieu d'un sang 
noir qui jaillissait d'une plaie béante.... 

Les échos finissaient à peine de répéter le cri lu- 
gubre qu'une chair sanglante jetée sur le brasier se 
mit à grésiller, répandant une odeur nauséabonde. 
Alors, se prenant par la main, les figures monstrueu- 
ses se prirent à tourner en rond autour du brasier 
fumant et du corps inanimé de Paël, chantant le can- 
tique : 

C'est par Veau 

C'est par le feu 

Qu'aura lieu la résurrection. 

Puis, les chants cessèrent ; le corps descendupar 



80 LES EUNUQUES 

la trappe béante fut déposé sanglant sur les cous- 
sins ; lentement la foule s'écoula, les lumières s'étei- 
gnirent; le bruit cessa, seule la lampe du sanctuaire 
continua dans la nuit à jeter ses pâles rayons sur 
l'horrible profanation. » 



CHAPITRE II 



LA CASTRATION GUERRIERE 



« Le pouvoir de tout faire n'en 
donne pas le droit. » 

BOSSUET 



On a vu quelle part importante revient au senti- 
ment religieux dans la genèse de la castration, mais 
le fanatisme n'a pas été la seule cause originelle de 
reunuchisme, et les motifs qui poussèrent l'homme 
à sacrifier « les témoins de sa virilité et de sa force » 
sont en réalité des plus variables. Il en est un, en 
particulier, dont Bergmann a tenté de donner l'ex- 
plication, en montrant la filiation qui existe entre les 
différentes sortes de mutilations génitales. 

Selon lui, la virilité, dont les attributs sont la force 
physique et le courage, fut la raison primordiale de 
la suprématie de l'homme sur la femme. Dans le 
symbolisme rude de l'antiquité, le membre viril était 
la représentation de ces qualités mâles, tandis que la 
nature féminine et ses faiblesses étaient symbolisées 
par le génital de la femme. 

La tradition rapporte en effet que dix-sept cents 
ans avant l'ère chrétienne, le roi Sésostris, le grand 



82 LES EUNUQUES 

conquérant égyptien, fît dresser, dans les contrées 
qu'il avait soumises, des stèles ou cippes portant, 
tantôt le signe mâle, hommage rendu au courage 
malheureux, tantôt le signe femelle en témoignage 
de la lâcheté de l'ennemi devant ses troupes victo- 
rieuses ^ 

Seul le hasard des armes, au cours de cette période 
guerrière, créait une distinction sociale primitive 
entre les vainqueurs et les vaincus, devenus respec- 
tivement les maîtres et les esclaves. L'on conçoit 
donc qu'il ait pu faire naître dans l'esprit des pre- 
miers le désir de rendre physiquement semblables à 
des femmes, c'est-à-dire à des êtres dénués de cou- 
rage et de force, ceux qu'ils avaient asservis à leur 
domination. 

C'est ainsi que l'ablation de l'organe mâle aurait 
été tout d'abord le signe distinctif de l'esclavage, 
assertion qui répond bien à la tradition religieuse 
initiale et que les plus anciens mythes semblent de- 
voir confirmer. Le Mauvais Génie, le principe du 
mal dans la mythologie égyptienne, le dieu Set ou 
Typhon aurait ainsi mutilé son père Osiris, empor- 
tant en manière de trophée le membre viril du vaincu 
dont il avait jeté le corps dans le Nil. Mais Horus, 
fils d'Osiris, attaque Typhon et lui fait subir un sort, 
identique. Plutarque ^ nous apprend qu'à Coptos 
en Egypte, Horus était figuré tenant en main le pé- 
nis qu'il vient d'arracher à Set ^ 

1. Hérodote. Euterpe, ch. II. Diod.cle Sic, liv. I. 

2. Plutarque. Isis et Osiris. 

3. Suivant la croyance populaire, le môme châtiment était 
réservé, après leur mort, aux impurs, aux fornicateurs, qui 
avaient suivi les voies de Typhon. 



LA CASTRATION GUERRIÈRE 83 

De ce mythe ég-yptien il faut rapprocher la légende 
grecque suivant laquelle Kronos aurait semblable- 
ment défait et mutilé son père Ouranos : il lui tran- 
cha les parties viriles à l'aide d'une faucille de dia- 
mant et les jeta dans la mer. De l'écume qu'elles 
firent jaillir en y tombant tout ensanglantées naquit 
Vénus Aphrodite. 

A son tour, Zeus combat victorieusement son père, 
Kronos, et lui ampute l'organe viril avant de le pré- 
cipiter dans les abîmes souterrains du Tartare. 

Enfin, selon un récit hébraïque \ Cham, voulant 
se venger de la malédiction redoutable que son père 
Noë avait prononcé sur toute sa race, rendit eunu- 
que le patriarche, au moyen d'incantations magi- 
ques. 

Des monuments historiques de la plus haute anti- 
quité nous montrent les conquérants faisant trancher 
aux vaincus la main droite, indigne de tenir l'épée 
désormais, et le membre viril en signe d'esclavage. 
Après la victoire remportée environ treize cents ans 
avant l'ère chrétienne sur les envahisseurs lybiens 
et méditerranéens par le roi Méneptah (XIX« dynas- 
tie), on inscrivit sur les murs de Karnak l'inventaire 
de ces hideux trophées : 

Généraux libyens tués, phallus coupés 

et rapportés 6 

Lybiens tués, phallus coupés. . . . 6.359 

Sicules, phallus coupés 222 

Etrusques, phallus coupés 542 

Sardiniens 

Achaïens, phallus apportés au roi . , 6.111 

1. Théoph. Ad Aiitolyc, 1. 37. 



84 



LES EUNUQUES 



Les bas-reliefs et inscriptions de Tlièbes célèbrent 
de la même manière les succès de Rhamsès II sur 
ses ennemis. Une sculpture murale représente des 
prisonniers de guerre, les uns liés avec des cordes, 
les autres élevant au-dessus de leur tête leurs mains 
suppliantes. Ils défilent devant les scribes royaux 
préposés au recensement. Dans l'angle de droite 
gisent pêle-mêle, des mains et des membres virils 
coupés, témoignage du supplice infligé aux vain- 
cus (fig. 8j. L'inscription porte : « Conduite des pri- 
sonniers en présence de Sa Majesté; ceux-ci sont 
au nombre de mille; phallus, trois mille. » Une au- 
tre sculpture donne un total de 2.525 phallus cou- 
pés ^ 

Ces mœurs barbares étaient de pratique courante 
chez les Mèdes, les Perses, et en général chez tous 
les anciens peuples d'Orient; nombre d'historiens, 
Xénophon, Hérodote, Plutarque, Strabon nous les ont 
signalées ^. 

Mais qui convient-il d'en rendre responsable ? 
L'histoire étant muette sur ce point, écoutons du 
moins la légende. Un auteur grec anonyme du 
Bas-Empire romain, dont le manuscrit a été retrouvé 
dans la Bibliothèque de l'Escurial, attribue l'inven- 
tion de l'eunuchisme à une reine qu'il dénomme 

1. Maspéro. Histoire ancienne des peuples de l'Orient. 
ChampoUion-Figeac. Egypte ancienne, 

2. La Grèce antique n'ignora pas non plus la castration guer- 
rière, la phallatomic. Un passage dune ode de Tyrtée (Pre- 
mière Messénique) peut se traduire ainsi: «...Le guerrier tomba 
tenant dans ses mains ses parties ensanglantées. » Enfin les 
compagnons de Xénophon, lors de la retraite des dix mille 
« mutilèrent les morts,de leur propre mouvement,afin de por- 
terrépouvante dansl'âmc des ennemis.» (Anab. liv. III ch. IV,) 



LA CASTRATION GUERRIERE 



85 




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86 LES EUNUQUES 

Ljttousa, et qui est complètement inconnue dans 
l'histoire de l'Orient ou de l'Occident. 

Les Perses, au dire d'Hérodote, auraient les pre- 
miers pratiqué la castration, et, suivant Vossius ^ le 
mot latin spado, sous lequel on désigne certains 
eunuques, tirerait son origine du village persan de 
Spada,où se serait accomplie la première mutilation. 

D'autres prétendent que ce fut Sémiramis, cette 
légendaire reine d'Assyrie, qui la première créa des 
eunuques, lorsqu'elle monta sur le trône, après la 
mort du roi Ninus, étranglé sur son ordre. Elle 
croyait sans doute conserver plus facilement son 
ascendant sur ses sujets en se montrant à eux en- 
tourée de créatures efféminées dont la voix aigre, 
le visage glabre, atténuaient le trop violent contraste 
résultant de cette usurpation du trône par une 
femme. Est-il besoin de le dire, cette légende se 
détruit d'elle-même, par la connaissance anticipée 
des conséquences de la castration qu'elle prête à 
Sémiramis. 

L'auteur qui nous documenta le mieux sur la vie 
de cette reine d'Assyrie, Diodore de Sicile, ne signale 
pas le fait. 11 nous apprend toutefois que Sémiramis, 
qui était de basse extraction, parvenue soudain au 
faîte des honneurs et du pouvoir, en usa plus que ne 
le comportaient et son sexe et son rang. Elle choi- 
sissait parmi ses guerriers les plus beaux et les plus 
robustes et les admettait à partager sa couche ; en- 
suite elle les livrait aux mains du bourreau. 

Cette assertion de l'historien grec, Ancillon ^ la 

1. Élymolof/icon Ungiim Intime. 

2. Traité des Eu nu({ lies, Il 01 . 



LA CASTRATION GUERRIÈRE 87 

discute, et bien gratuitement il émet cette hypothèse 
que la reine n'ordonnait pas la mise à mort de ces 
hommes, mais qu'elle les faisait émasculer « de peur, 
dit-il, qu'après avoir eu d'elle les plus grandes 
faveurs, ils n'allassent s'attacher à quelque autre 
femme ». 

Pour différents auteurs, Sémiramis aurait fait cas- 
trer seulement les enfants difformes ou contrefaits, 
dans un but de sélection, afin d'éviter la procréation 
d'êtres aussi disgraciés de lanature, opinion que rien 
ne semble confirmer. 

Quelle qu'ait été d'ailleurs pour la reine la raison 
déterminante, les destins voulurent qu'elle pérît de 
la main d'un eunuque, armée contre elle par son 
propre fils, Ninias i. 

Une fois créée, la coutume de l'eunuchisme se per- 
pétua, et bien des siècles plus tard, Nabuchodono- 
sor II, roi de Babylone, emmena les Juifs en capti- 
vité et en fit mutiler le plus grand nombre. Le prophète 
Daniel, alors tout enfant, fut ainsi élevé avec trois 
de ses compagnons d'infortune, dans le palais du 
roi ; ce fut là l'origine de cette légende qu'il avait 
été mutilé, légende que les Hébreux ont toujours 
combattue. 

L'exemple cependant ne devait pas s'effacer de 
leur mémoire et un verset du deuxième Livre des 
Rois semble indiquer que la phallotomie n'était pas 
non plus inconnue en Judée. Le messager d'ÉHsée 
dit à Jehou, en le sacrant par l'onction sainte : 
« Toute la maison d'Ahab périra : je retrancherai à 
Ahab tout ce qui pisse contre le mur ^. » 

1. Le roi Sésostris fut également assassiné par un eunuque. 

2. II Rois, IX 1-8. 



88 LES EUNUQUES 

L'Ecriture nous apprend également que David 
apporta à Saul deux cents membres virils, dépouil- 
les sanglantes conquises sur les Philistins, afin de 
lui prouver qu'il était digne de devenir son gendre. 
Aujourd'hui encore, parmi les tribus berbères cam- 
pées sur les versants de l'Atlas, le jeune homme ne 
manque pas de présenter à son futur beau-père les 
membres virils des ennemis qu'il a vaincus, comme 
preuve de sa valeur guerrière. 

Semblable coutume se retrouve à toutes les pages 
de l'histoire. 

Au vii^ siècle de notre ère, lorsque la flotte d'Hé- 
raclius, exarque d'Afrique, parut devant Byzance, la 
populace, qui l'accueillait en libérateur, se rua à l'as- 
saut du palais de l'empereur Phocas, en proférant 
des cris de haine et de vengeance. Découvert dans 
une cachette obscure, le tyran fût traîné hors de son 
palais et des mains de femme le mutilèrent affreu- 
sement, avant qu'Héraclius ordonnât sa mise à mort. 

On trouve d'autre part dans Ancillon une amusante 
anecdote, contemporaine du règne de Henri I'% et 
empruntée à un chroniqueur lombard du x« siècle. 
Luitprand : 

« Les Grecs faisaient la guerre au duc de Béné- 
ventet le traitaient assez mal; Théobald, marquis de 
Spolette, son allié, étant venu à son secours et ayant 
fait quelques prisonniers, ordonna qu'on leur coupât 
les parties qui font les hommes et les renvoya en cet 
état au général grec, avec ordre de lui dire qu'il 
l'avait fait pour obliger l'Empereur, qu'il savait aimer 
beaucoup les eunuques, et qu'il tacherait de lui en 
faire avoir bientôt un plus grand nombre \ Le mar- 

1. « Puisque votre empereur aime tant les eunuques, rail- 



LA CASTRATION GUERRIERE 89 

quis se préparait à tenir sa parole, lorsqu'un jour 
une femme, dont ses gens avaient pris le mari, vint 
tout éplorée dans le camp et demanda à parler à Théo- 
bald. Le marquis lui ayant demandé le sujet de sa 
douleur : « Seigneur, répondit-elle, je m'étonne 
qu'un héros comme vous s'amuse à faire la guerre 
aux femmes, lorsque les hommes sont hors d'état de 
lui résister. » Théobald ayant répliqué que depuis 
les Amazones, il n'avait pas ouï dire qu'on eût fait 
la guerre à des femmes, « Seigneur, repartit la Grec- 
que, peut-on nous faire une guerre plus cruelle que 
de priver nos maris de ce qui nous donne de la santé, 
du plaisir et des enfants ; quand vous en faites des 
eunuques, ce ne sont point eux, c'est nous que vous 
mutilez ; vous avez enlevé, ces jours passés, notre 
bétail et notre bagage, sans que je m'en sois plainte; 
mais la perte du bien que vous avez ôté à plusieurs 
de mes compagnes étant irréparable, je n'ai pu m'em- 
pêcher de venir solliciter la compassion du vain- 
queur. » La naïveté de cette femme plut si fort à 
toute l'armée, qu'on lui rendit son mari, et tout ce 
qu'on lui avait pris. Comme elle s'en retournait, 
Théobald lui fît demander ce qu'elle voulait qu'on 
fît à son mari, au cas qu'on le trouvât encore en 
armes. « Il a, dit-elle, un nez, des yeux, des mains, 
des pieds, c'est là son bien que vous pouvez lui ôter, 
s'il le mérite ; mais laissez-lui, s'il vous plaît, ce qui 
m'appartient. » 

Réponse qui dénote chez les femmes de ce temps 
un sentiment très net des prérogatives conjugales, 
mais à laquelle on pourra peut-être reprocher une 

lait-il, tous ceux qu'il m'enverra coqs, je les lui renverrai 
chapons. » 



90 LES EUNUQUES 

localisation trop exclusive dans l'objet de leurs sen- 
timents affectifs. 

Deux cents ans plus tard, en l'an 1134, Magnus IV, 
héritier légitime du trône de Norvège, est battu et 
fait prisonnier par un aventurier irlandais du nom 
de Gilchrist. Ce dernier se fait sacrer roi, et après 
avoir fait castrer son adversaire, il l'enfermé dans un 
couvent. 

De même la tradition sicilienne, moitié historique, 
moitié légendaire rapporte qu'après les Vêpres sici- 
liennes des pêcheurs qui expédiaient en Provence 
des thons salés joignirent à leur envoi des tonneaux 
entiers de membres coupés aux Français, au cours 
des massacres qui ensanglantèrent à cette époque 
Palerme et Messine '. 

Nul pays, sans doute, n'a été à l'abri de pareilles 
atrocités. Aux plus mauvais jours de son histoire, à 
l'époque des guerres de religion, la France elle- 
même donna maintes fois le spectacle de ce mode 
cruel de répression. Lors de la Saint-Barthélémy, un 
parti de fanatiques conduits par l'Allemand Besme, 
se précipite dans la chambre de 1 amiral de Coligny. 
Besme découvre brutalement le corps du vieillard 
surpris dans son sommeil et d'un coup de poignard 
il lui tranche les organes sexuels. Puis les assassins 
précipitent le corps tout pantelant par l'une des 
hautes fenêtres de l'hôtel, et ils le traînent ainsi, 
mutilé et tout couvert de sang, jusqu'au gibet de 
Montfaucon 2, 

1. Salomone Marino. Jai vespirii silicianii. 

2. Herbert. Eunichi nati^ facti, mystici, ex sncra et hiimana 
UUeraliira illiistrali. Zachnrins Pas([U!ili(fiis puerorum enias- 
culaior oh musicam, quo loco habendus. In-i" Dijon, 1G55. 



LA CASTRATION GUERRIERE 91 

Toutefois le sauvage fanatisme des calvinistes 
n'avait rien à envier à celui de leurs persécuteurs. 
A Béthune, un abominable barbier du nom de Flou- 
ran, ne se vantait-il pas d'avoir, de ses propres 
mains, châtré dix-sept prêtres à cette époque trou- 
blée des guerres religieuses ? 

A Metz, un curé, un vieillard est mutilé par les 
calvinistes. On le contraint ensuite de manger ses 
testicules qu'on lui met de force dans la bouche, non 
sans les avoir fait cuire devant lui au préalable. Cet 
épouvantable repas accompli, on lui ouvre le ventre, 
et la populace avide de voir comment la malheureuse 
victime en effectuerait la digestion, vient se repaî- 
tre du spectacle de son agonie. (Herbert.) 

Le cœur se soulève de dégoût au récit de ces faits 
monstrueux. On ne vit du reste, à aucune autre épo- 
que, en Europe, deux partis adverses faire à ce point 
assaut de cruauté : la castration banale aux yeux de 
tels bourreaux devait passer pour le plus enviable 
des supplices. 

Plus près de nous, en 1747, Adil Chah, roi de Perse, 
fit un eunuque de Mohammed Khan son prisonnier;, 
un enfant de cinq ans, fils aîné du chef de la tribu 
des kadjars *. 

De telles mœurs ne semblent pas encore près de 
s'éteindre. A l'époque de la conquête du Soudan 
égyptien, un parti de Soudanais étant tombé au 
milieu d'un régiment de bachi-bouzoucks, fut écrasé 
après une résistance héroïque. Entraînés par leur 
caractère inhumain, les irréguliers mutilèrent les 

1. L'eunuque se vengea plus lard, il est vrai, en s'empafarit 
du trône, qu'il occupa pendant une vingtaine d'années, sous le 
nom d'Aga Mohammed Khan (voir p. 175). 



92 LES EUNUQUES 

blessés, les prisonniers, et encore vivants les pen- 
dirent par les pieds, par les bras, par le flanc aux 
branches des mimosas et des jujubiers. 

Les femmes arabes mutilaient également les sol- 
dats français, au cours de la conquête de l'Algérie. 
A trente années de distance, cet usage barbare 
n'avait pas tout à fait disparu, témoin la mésaven- 
ture survenue à un zouave qu'on amena, en janvier 
1860, à l'hôpital militaire d'Alger. Cet homme avait 
été relevé ivre-mort contre un remblai de la voie 
ferrée, à quelques kilomètres de la ville. Les parties 
sexuelles avaient été complètement tranchées. Le 
pantalon de la victime, souillé de sang et de matiè- 
res fécales, se trouvait fermé par un bouton au-des- 
sus de la blessure, de façon à la masquer au pre- 
mier abord. ^ 

Sur-le-champ on arrêta quelques Arabes, mais ils 
se défendirent avec énergie et désignèrent comme 
étant le coupable un énorme chien qui, selon eux, 
avait dévoré les parties génitales du soldat : « Ils 
étaient arrivés trop tard ; la mutilation venait d'avoir 
lieu, et ils n'avaient pu intervenir utilement. » 

L'autopsie du chien fut faite aussitôt et l'on retrouva 
en effet dans l'estomac une partie de la verge du 
malheureux zouave ; mais la surface de section était 
d'une telle netteté qu'elle n'avait pu être effectuée 
qu'au moyen d'un couteau ou d'un rasoir et non par 
les dents de l'animal. 

Devant cet homme sans défense, il est plus que 
vraisemblable que la haine des Arabes pour le roumi 
s'était réveillée, et que leurs mains criminelles avaient, 
seules, accompli la mutilation. 

En 1863, pendant l'insurrection de Pologne, un 



LA CASTRATlOiN GUERRIÈRE 93 

châtreur de porQs qui se trouvait dans les rangs des 
insurgés, castra à l'aide d'un simple couteau de poche 
quinze cosaques pris en train de piller et d'assassi- 
ner dans une ferme. Le témoin oculaire, de qui nous 
tenons le fait, ajoute qu'on les remettait en selle et 
que ces malheureux s'éloignaient au galop de leur 
monture, aussitôt ^opération faite. 

Dans un travail sur les « Infirmités les plus fré- 
quentes au cours de la guerre russo-turque en 1876», 
le D' Kinz rapporte qu'un aide-infirmier exécuta plus 
de cent cinquante castrations sur des bachi-bouzoucks 
surpris également en flagrant délit de pillage et de 
viol. 

Naguère encore, chez les Peaux-Rouges, lorsque 
les guerriers d'une tribu revenaient d'expédition, 
les femmes accouraient à leur rencontre et, se sais- 
sissant des captifs, elles se mettaient aussitôt en de- 
voir de les torturer avec des raffinements de cruauté 
inouïs. Très fréquemment elles poussaient la rage 
jusqu'à pratiquer Féviration des prisonniers attachés 
au poteau \ 

C'est là enfin un usage très en honneur à l'heure 
actuelle chez les peuplades d'Afrique, chez les Gal- 
las, les nègres de la côte de Guinée, les Nubiens, 
dans le Kordofan et dans la plupart des tribus noma- 
des de l'Afrique Centrale. 

Jadis les Éthiopiens furent célèbres dans l'art de 
Témasculation ; chaque année ils payaient aux Per- 
ses un tribut de cent castrats. Leurs descendants 
n'ont eu garde de laisser se perdre la tradition ances- 
trale et les Abyssins émasculent leurs prisonniers 
avant de les rendre à la liberté. 

1. O. Dorsey. Omahia sociology. 



94 LES EUNUQUES 

Ces trophées phalliques, dont les Égyptiens vic- 
torieux remplissaient des chariots, les fantassins les 
attachent à leur fusil ou à leur bouclier, les cavaliers 
à la tête de leur cheval. De retour dans leur pays, 
ils en décorent la porte de leur demeure. 

Un guerrier qui ne possède aucun de ces hideux 
trophées est dédaigné, méprisé de tous ; il n'a pas le 
droit de tisser sa chevelure à la manière des braves 
éprouvés. Celui au contraire qui peut montrer de 
nombreux phallus coupés à ses ennemis devient un 
héros et les femmes chantent sa gloire ; « Samnou- 
Nougous, notre prince, notre maître, est la terreur 
des Gallas ; les plus braves d'entre eux évitent sa 
rencontre. Que de veuves parmi eux dont les maris 
sont vivants I II a arraché leurs dépouilles viriles ; 
qu'on regarde plutôt à sa porte ? Samnou-Nougous 
est invincible ; partout la victoire le suit : ses cris 
jettentl'épouvante dans les rangs ennemis et sa lance 
est la mort ! Il va bientôt nous quitter pour aller 
combattre. Que ses ennemis tremblent ! Ils seront 
terrassés, émasculés et notre prince reparaîtra parmi 
nous, dans toute sa gloire, comme le Christ qui res- 
suscita le troisième jour. » 

C'est en ces termes que ces bardes féminins célé- 
braient les exploits d'un chef dont la porte était 
ornée d'un grand nombre de lauriers phallotomi- 
ques ^. 

Après le désastre d'Adoua, les soldats de Ménélick 
firent subir l'affreuse mutilation à tous les Italiens 
tombés sur le champ de bataille. « Il est de triste 
usage, écrit Demarquay ^, de se parer, sous le ciel 

1. f. Combes et Tamisicr. Voyage en Ahyssinie, 

2. Demarquay. Malad. chirurg. du pénis, 1877. 



LA CASTRATION GUERRIÈRE 95 

brûlant de l'Abyssinie, des dépouilles génitales des 
malheureux vaincus ; voici par quel procédé opéra- 
toire le vainqueur dépossède son adversaire des preu- 
ves de sa vaillance virile. Chaque soldat, après avoir 
été préalablement déshabillé, est renversé et tenu à 
terre par quatre ou cinq Abyssins,tandis qu'un dernier, 
armé d'une espèce de yatagan ou d'un simple sabre 
au besoin, fait un pli à la peau, au niveau de l'ombi- 
lic, l'incise, la découpe en forme de lanière dans la 
direction des parties génitales, élargit sa bande au 
fur et à mesure qu'il approche de celles-ci, et les 
rase totalement à leur tour, par deux coups de tran- 
chant, l'un à gauche, l'autre à droite. L'hémorragie 
est rapide et abondante ; pour l'arrêter, leur barba- 
rie leur a suggéré l'idée de verser immédiatement 
sur cette vaste plaie béante du beurre bouillant, qui, 
paraît-il, fait mer\^ille, puisque quarante pour cent 
de ces malheureux survivent à ces lésions et rentrent, 
trois mois après, dans leurs foyers, s'il y a échange 
de prisonniers. » 

Demarquay ne nous dit pas qu'ils ont parfois la 
désagréable surprise, à leur retour, de trouver un 
nouvel hôte installé au foyer conjugal. Dans ces 
pays la castration a en effet pour conséquence 
sociale le lévirat, c'est-à-dire que la femme du mutilé 
passe alors dans le lit de son beau-frère ^ 



* 
^ ¥■ 



1. Tout récemment, au Maroc, à Casablanca, plusieurs ou- 
vriers français et étrangers furent massacrés par la populace. 
Leurs cadavres furent retrouvés lacérés, portant à la tête, en 
guise de turban, des paquets d'entrailles, et dans la bouche 
certaine partie de leur corps fort habilement découpée. 



96 LES EUNUQUES 

Le droit des gens ne semble-t-il pas d'ailleurs 
avoir consacré l'odieuse coutume qui consiste à 
mutiler les prisonniers de guerre? Un auteur du 
XVII® siècle, Herbert i, n'hésitait pas à affirmer la 
légitimité des droits du vainqueur sur la vie du 
vaincu ; à plus forte raison, et si tel était son bon 
plaisir, pouvait-il ne le priver que d'une partie de 
lui-même. 

« Cependant, ajoutait ce logicien inexorable, si 
pareil châtiment est justifié à l'adresse d'un ennemi, 
il serait plus que barbare de le faire subir à ses 
enfants : sévir contre la descendance d'un coupable, 
c'est là un droit qui n'appartient qu'à Dieu, selon 
une juste interprétation de l'Écriture. » 

Mais l'humanité paraît avoir à diverses reprises 
transgressé ces principes. Lorsque les généraux per- 
ses se furentemparés des principastes villes del'Ionie, 
cinq siècles avant l'ère chrétienne, ils commencè- 
rent par arracher des bras de leurs mères les plus 
belles filles, qu'ils destinaient à la couche de leur 
maître Dariuf?; ils prirent également les plus beaux 
enfants mâles pour en faire des eunuques ^ Les 
rois assyriens en usaient de même. 

A Byzance, en l'an 813, après son abdication en 
faveur de l'usurpateur Léon l'Arménien, l'empe- 
reur Michel l*''" fut relégué dans un couvent de l'ar- 
chipel des Princes. Ses deux fils, Théophilacte et 
Ignace, furent mutilés; ce dernier n'en devint pas 
moins patriarche de Constantinople, à l'exemple de 
saint Germain qui avait été fait eunuque par ordre 
de Constantin Pogonat. 

1. Herbert, loc. cil, 

2. Hérodote (I. VI). 



LA CASTRATION GUERRIÈRE 97 

Quelques années plus tard, Léon l'Arménie n fut à 
son tour dépossédé de la couronne par Michel le 
Bègue, et ses quatre fils subirent le triste sort qui 
était échu aux enfants de Michel I'*^ 

La cour de Byzance était du reste le siège d'orages 
et d'agitations sans fin. En l'année 1078. Constantin, 
le fils de ce Michel Ducas que le peuple avait sur- 
nommé Parapinakès (le voleur), était fait eunuque, 
puis relégué au fond d'un monastère ; une nouvelle 
dynastie, celle des Comnènes, allait s'emparer du 
pouvoir. 

A un siècle d'intervalle^ l'empereur d'Allemagne 
Henri VI, fils et successeur de Frédéric Barberousse, 
dirige contre le royaume des Deux-Siciles où règne 
le roi Tancrède, trois expéditions successives, sans 
parvenir à l'entamer. Mais le roi vient à mourir : 
Henri VI accourt aussitôt et s'empare sans coup 
férir de la Sicile encore tout émue de la perte de 
son souverain. Sur Tordre inhumain de l'empereur, 
le corps de Tancrède est exhumé et l'on tranche la 
tête du cadavre. « On crève les yeux au jeune roi son 
fils, on le fait eunuque, on le confine dans une pri- 
son à Goire chez les Grisons. » (Voltaire.) 

En ces dernières années, la castration était aussi 
le châtiment infligé par les Ghinois aux fils des 
rebelles, 

Verslafin de l'année 185ô, un parti d'insurgés, parmi 
lesquels se trouvaient un grand nombre d'enfants, fut 
traduit devant une cour spéciale instituée par l'em- 
pereur Sien-Fou ^pour juger les crimes de cet ordre. 
Les adultes subirent la peine capitale ; quant aux 
prisonniers qui n'avaient pas atteint leur quinzième 
année, ils furent émasculés et envoyés en esclavage. 



9S LE* EUNUQUES 

Le même fait se produisit en 1877, lorsque le 
Turkestan devint, de nouveau, propriété du Céleste- 
Empire. Un grand nombre des membres de la famille 
de Yakoob-Beg, le chef redouté de TAsie Centrale 
et des rebelles chinois, furent alors faits prisonniers. 
Quelques-uns moururent, on exécuta les autres. Les 
Chinois emprisonnèrent en même temps trois fils et 
un petit-fils du chef insurgé, des enfants encore, 
mais qui n'en furent pas moins condamnés comme 
criminels d'État. Remis entre les mains des officiers 
de la maison impériale pour subir la castration, ils 
furent, aussitôt après, dirigés sur les troupes fron- 
tières, aux confins du Turkestan. 

Aux termes de la loi chinoise, la cruelle sentence 
n'est exécutoire que sur des enfants âgés d'au 
moins dix ans. C'est ainsi qu'à la fin de cette même 
année 1877, on émascula le fils d'un rebelle nommé 
Li-Liu, qui n'avait que six ans lorsque son père 
avait été fait prisonnier. 

Pareille forme de mutilation a été fréquemment 
observée lors des grands mouvements populaires 
et l'on cite d'assez nombreux exemples de castra- 
tions effectuées en temps de guerre civile ou d'é- 
meute. C'est ainsi qu'il y a quelques années, au cours 
d'une grève qui éclata dans le bassin d'Anzin, un 
contremaître fut émasculé. 

Somme toute, c'est là non seulement un acte de 
vengeance, un châtiment infligé au vaincu, mais en- 
core un mode de justice sommaire qu'à certaines 
époques les différentes législations n'ont pas craint 
d'utiliser. 

Mais voici une adaptation de l'éviration à des fins 
gastronomiques que n'aurait certes pas admise Her-* 



LA CASTRATION GUERRIÈRE 99 

bert au nombre des cas où cet auteur considère 
comme autorisé, voire honorable, de châtrer son 
ennemi ^ ; dans son histoire des Antilles, Charle- 
voix rapporte que les Caraïbes anthropophages 
mutilent leurs prisonniers de guerre dans le but de 
les engraisser avant de les manger. Le goût des 
Caraïbes pour la chair humaine est d'ailleurs si 
vif, ajoute-t-il, que les chefs des tribus n'hésitent 
pas, lorsque les prisonniers font défaut, à châtrer 
leurs propres guerriers. Nous n'agissons pas différem- 
ment à l'égard de certains animaux domestiques 
destinés à l'usage de nos tables, mais pareil procédé 
apphqué à l'homme semblera abusif. Si les souve- 
rains ont le droit et le devoir d'aimer leurs sujets, 
il serait humain qu'ils se résignassent toujours à les 
aimer dans un sens un peu plus littéral. 



i. Herbert {lot;, cit.) admet en effet trois circonstances où la 
castration lui semble être pleinement justifiée, à savoir : l'opé- 
ration chirurgicale nécessaire, le châtiment prévu par la loi, et 
enfin la juste vengeance exercée sur un ennemi. 



CHAPITRE III 



LA CASTRATION PENALE 



« Vie pour vie, dent pour dent, 
œil pour œil, main pour main, pied 
pour pied, brûlure pour brûlure, 
plaie pour plaie, meurtrissure pour 
meurtrissure, » 

Ancien Testament, VExode. 



La loi du talion est vieille comme le monde; elle 
est l'expression primitive de la vengeance immédiate, 
du châtiment infligé au coupable dans la mesure pré- 
cise où lui-même a fait souffrir sa victime. Les plus 
anciens vestiges que nous possédions de son appli- 
cation remontent à la législation mosaïque, et si des 
considérations de toute nature l'ont fait depuis long- 
temps abolir chez les peuples civilisés, les législa- 
tions grecque et romaine l'autorisèrent, et elle se 
maintint bien avant dans les mœurs du moyen âge. 

Étendant le principe du talion, les lois anciennes 
frappèrent le coupable dans la partie de son corps 
qui avait aidé à l'accomplissement du crime : aussi 
vit-on dès l'antiquité la plus reculée la castration 
appliquée comme sanction pénale de l'adultère et du 
viol. Chez les Anciens, l'homme que le mari venait à 



LA CASTRATION PENALE 101 

surprendre en posture criminelle auprès de sa femme 
y laissait le plus souvent, pour employer le mot de 
Bayle, « l'instrument de son forfait ». 

Dans lancienne Egypte, le viol était puni de l'ex- 
cision totale des organes sexuels. Le complice de la 
femme adultère était d'abord roué de coups, à l'aide 
de cette matraque d'usage immémorial dans le pays, 
et qu'on désigne du nom de courbache. Puis, on le 
privait, chirurgicalement, de la faculté d'engendrer ; 
parfois même on poussait la barbarie jusqu'à lui 
couper aussi le nez et les oreilles. 

Les législateurs tentèrent par la suite une réparti- 
tion plus équitable de la peine : on se contenta donc 
de fustiger le coupable, et de priver la femme de son 
appendice nasal. Détruire en celle-ci le bien qui lui 
est cher entre tous, la beauté, et la mettre désormais 
à l'abri des galants propos qui avaient éveillé son 
goût du fruit défendu, c'était là sans doute un moyen 
cruel, mais non dépourvu de logique. 

L'Inde ancienne énonce, elle aussi, dans les Lois 
de Manou (VIII) le châtrement comme punition du 
viol et de l'adultère. 

En Chine, la première mention de la castration date 
de l'an 1100 avant Jésus-Christ, époque à laquelle 
l'empereur Tschou-Koung promulgua un décret éta- 
blissant l'échelle des peines suivantes : marque au 
fer rouge sur le front, amputation du nez, résection 
des oreilles, amputation des pieds et des mains, enfin 
castration, et peine capitale. 

Dès cette époque, l'émasculation fut la peine 
réservée à certains délits, et aujourd'hui encore ce 
mode de punition est désigné du terme de yeniszé 
ou ko-schî. 



102 LES EUNUQUES 

Il vient quelquefois aggraver encore l'horreur de 
la peine capitale. La législation chinoise édicté en 
effet le supplice le plus horrible à l'adresse des par- 
ricides et des régicides ; ce supplice c'est la mort 
lente. Le coupable a d'abord le corps entièrement 
écorché , on lui enlève la peau par longues laniè- 
res. Ensuite, si c'est un homme, on lui tranche les 
organes sexuels ; si c'est une femme, on lui ouvre 
le ventre et on en retire les intestins. Enfin cette 
abominable boucherie se termine par l'arrachement 
des membres et le broiement des os. (Matignon.) 

A Athènes, c'était aux magistrats qu'il appartenait, 
en présence de chaque cas particulier, de décider 
quel genre de châtiment devait être appliqué à la 
femme coupable et à son complice. Le plus souvent, ce 
dernier était abandonné aux justes représailles du 
mari ofTensé qui pouvait, à son gré, le mutiler ou le 
mettre à mort. 

Chez les Sarmates, barbares nomades que men- 
tionne pour la première fois Hérodote, cinq siècles 
avant l'ère chrétienne, on suspendait le coupable 
par les organes sexuels et l'on plaçait, à portée de 
sa main, une lame tranchante afin qu'il pût se déli- 
vrer par l'amputation s'il ne préférait périr sur place 
dans cette atroce situation. On ne manquerait pas 
de prétendre aujourd'hui que ce goût des mutilations 
relevait de l'atavisme. Les Sarmates avaient en effet 
de qui tenir : une tradition fabuleuse ne les faisait-elle 
pas naître du commerce des Scythes avec ces ama- 
zones légendaires qui se mutilaient le sein droit? 

La castration constituait également la sanction 
pénale du crime d'adultère, pendant les premiers 
siècles de la République romaine, et la loi, au dire 



LA CASTRATION PÉNALE 103 

de Claudien, autorisait le mari à se faire justice lui- 
même quand il surprenait les coupables flagrante 
delicto. 

Cette forme de justice sommaire qui consiste à 
punir le coupable par où il a péché, était fort en usage 
sur les bords du Tibre, et le mari qui manquait à 
l'appliquer n'y gagnait qu'un surcroît de ridicule. 

C'est ainsi que Martial s'adressant, dans l'une de 
ses épigrammes, à quelque ancêtre de Sganarelle, 
lui dit : « Qui donc t'a conseillé de couper le nez à 
l'amant de ta femme? Ce n'est pourtant point par 
là, mari, qu'il s'est rendu coupable envers toi. In- 
sensé ! qu'as-tu fait ? Va. Ta femme n'y a rien 
perdu. » 

Tous les satiriques, Horace, Plante, Martial ont 
fait allusion à cettemésaventure ordinaire des amants 
que leur malchance livrait aux mains d'un époux, 
outrasré : 

« Tu te débauches avec la femme d'un tribun mi- 
litaire, jeune Hykis, parce que tu ne redoutes guère 
du mari qae la punition qu'on peut infliger aux 
enfants. Mais prends garde : tu te feras châtrer» ! » 

C'est là, en effet, le triste sort de certain person- 
nage d'Horace ; le fer a tranché l'instrument de sa 
lubricité ^ 

Plante devait également puiser dans cette antique 

1. « Uxorem armati fiitiiis, puer Hyle, tribiini, 
Suppliciiim taiitum diim puérile Urnes ; 

Vse tihi, dum ludis : catrabere. » 

(Martial, lib. IL) 

2. « Hune perminxerunt calonés, quin etiam illud 
Accidlt, ut cuidam testes caudamque salacem 

Demeteret ferrum. » 

(Horace, Sat. II.) 



îOi LES EUNUQUES 

coutume le dénouement d'une des scènes les plus 
amusantes du Soldat fanfaron : 

Pleuside. — Qu'on Tamène ! S'il refuse de vous 
suivre, soulevez-le, suspendez-le entre ciel et terre, 
mettez-le en lambeaux ! 

Pyrgopolinice . — Grâce, par Hercule !... 

PI. — Par Hercule ! c'est en vain que tu demandes 
grâce... Vois donc, Carion, si ta lame est bien ai- 
guisée? 

Carion. — Oh ! il lui tarde de couper à cet adul- 
tère le bas du ventre, que je lui suspendrai aux 
épaules, comme un hochet au cou d'un enfant ^ ! 

PI. — Allons ! qu'on le roue de coups pour com- 
mencer. Quelle audace as-tu donc de t'en prendre 
aux femmes des autres? 

Pyrg. — Mais c'est elle-même qui s'est offerte. 

PI. — Tu mens! Recommencez la bastonnade et 
ne vous arrêtez plus. 

Pyrg. — Aïe, aïe ! Assez de coups ! Je demande 
grâce. 

Carion. — Gouperai-je? 

PI. — Quand tu voudras. Étendez ses jambes, 
écartez-les comme il faut. 

Pyrg. — Je vous en conjure : avant de couper, 
écoutez-moi ! 

PI. — Eh ! bien, parle, tandis que tu es encore un 
homme. 

Pyrg. — Je la croyais veuve : sa suivante m'en 
avait donné l'assurance... 

La leçon semble suffisante. On détache notre fan- 

?. « Quin jamdiidum geslil mœcho abdomen adimere, 
Ut faciam quasi piiero in colla pendeant crepundia. » 



LA CASTRATION PENALE 105 

faron qui jure qu'on ne l'y prendra plus et s'enfuit 
« avec tous ses membres », mais moulu de coups et 
abandonnant, dans son émoi, son glaive et sa chla- 
myde aux mains de ses tourmenteurs. 

A Rome, suivant Diodore de Sicile, la castration 
était encore le châtiment infligé à celui qui s'était 
rendu coupable du viol d'une fille vierge. 

Enfin, et nous aurons l'occasion de revenir sur ce 
point, lorsque le commerce des eunuques menaça 
de prendre une extension trop considérable, l'empe- 
reur Justinien édicta la peine du talion contre tout 
individu coupable d'avoir ordonné ou pratiqué la 
castration. 

Rappelons également que l'empereur Léon, ayant 
trouvé l'écuyer Théophane dans la couche de l'im- 
pératrice Irène, le punit de la même manière que 
devait plus tard employer Fulbert à l'endroit d'Abé- 
lard. 



Chez les Huns, les adultères étaient coupés par le 
milieu du corps, après que l'homme avait été dé- 
pouillé de ses organes virils. 

De même les Gaulois avaient utilisé l'éviration en 
tant que moyen de répression légale. La loi salique 
porte que tout esclave coupable d'adultère, devra 
être mutilé *. Le vol était passible de la même peine 
et quiconque avait commis un larcin d'une valeur 
de quarante deniers était fait eunuque, s'il était es- 
clave ^. 

1. Serviis qui ciim aUena, ancilla mœchatiis fuerit, ea mor- 
tua, castretiir. (Titre XXIX, De adult.,ancill.) 

2 Servi qui quidpiam valens quadraginta denarios furati es- 



106 LES EUxNUQUES 

Mais par la suite, il arriva, certain jour, que ce 
fut non plus le voleur, mais le volé qui y laissa le 
témoignage de ses facultés viriles : « L'an 1585, 
raconte Fabrice de Hilden, un paysan allant à Tem- 
plette à La Marche, ville en France, et portant sa 
bourse, qui étoit bien garnie, attachée au col, fut 
épié par un coupeur de bourses, lequel ayant songé 
comment il la pourrait couper, remarqua que quand 
il se penchoit sur le devant, cette bourse lui pendoit 
dans les chausses, et que, quand il se relevoit, elle 
remontoit jusque sur le nombril ; ce filou l'ayant veu 
dans une boutique où il marchandoit, s'approcha 
bellement, et fourrant sa main par la fente des 
chausses, empoigna en même temps la bourse et le 
membre qu'il coupa tout d'un coup : le misérable 
tomba pai' terre et mourut à l'instant. » L'auteur ne 
dit pas si la peine du talion fut appliquée à ce voleur 
maladroit. 

Au moyen âge, la castration devint la sanction 
habituelle de toutes les formes du libertinage : « Et 
on lui coupa le et les, à cause qu'il était hérite et 
sodomiste »,dit quelque part Froissart dans ses Chro- 
niques. 

Parmi les coupables qui subirent alors ce supplice, 
l'histoire cite les frères Launay, convaincus d'avoir 
séduit les filles du roi Philippe le Bel, et Roger de 
Mortemer que sa liaison criminelle avec Isabelle de 
France désigna aussi aux coups du bourreau. 

Pourtant aucune disposition de notre ancien droit 
ne reproduit cette barbare pénalité, et depuis lors on 

se/ii, caslrari jiihebanlur in pœnam. (Tilrc XIII, De furt. ser- 
vor.) 



LA CASTRATION PÉNALE 107 

se montra ea tout cas moins sévère pour les larrons 
d'honneur. 

Jusqu'à l'apparition du Code Napoléon, en France^ 
le délit d'adultère était chose arithmétiquement 
taxée, selon la gravité du cas, soit qu'il n'eût subi 
qu'un commencement d'exécution, soit qu'il eût été 
au contraire irrémédiablement consommé. Ainsi le 
fait de lever les jupes d'une femme à hauteur des 
genoux était puni d'une amende de six sols, trente- 
cinq francs environ ; si les jupes avaient été soule- 
vées davantage, de façon à opérer une entière nudité 
d'un côté ou de l'autre, l'amende alors s'élevait à 
douze sols ; enfin si l'adultère avait été commis, le 
coupable devait payer une somme de deux cents 
francs. 

Aujourd'hui l'on sait que l'amende dans ce cas 
peut atteindre deux mille francs et que le législateur 
y a adjoint, pour sauvegarder les bonnes mœurs, une 
peine de deux mois à trois ans de prison. Le tarif 
pénal, on le voit, s'est élevé, tout au moins en prin- 
cipe. Resterait à savoir si le niveau moral a subi une 
progression parallèle ? 

Les lois anciennes, en Espagne, décrétèrent égale- 
ment la castration contre les adultères. Plus tard, 
Charles-Quint les frappa de la peine capitale. 

Chez les Polonais, à l'exemple de ce qui se passait 
jadis chez les Sarmates, l'homme était cloué à une 
poutre par les organes génitaux. Puis on lui mettait 
en main un rasoir et libre à lui alors de se rendre 
eunuque s'il en avait le courage. 

Les peuplades sauvages, pour la répression des 
mêmes délits, ont de tous temps employé des moyens 
analogues. En pays berbère, l'homme est d'abord 



108 LES EUNUQUES 

mutilé, puis lapidé, ainsi que sa complice, par les 
assistants. 

Jaybert ^ raconte qu'à Wydah une femme du roi 
ayant été surprise en compagnie d'un noir, celui-ci 
fut d'abord placé sur une petite élévation où il ser- 
vit de cible à plusieurs grands qui s'exercèrent à lui 
lancer des sagaies. Puis, sous les yeux de la coupa- 
ble amenée auprès de lui, on lui trancha les parties 
sexuelles et on l'obligea à les jeter lui-même dans le 
feu. Enfin Pexécuteur fît descendre dans une sorte 
de fosse la femme et son complice et les arrosa peu 
à peu d'eau bouillante. Cet affreux supplice prit fin 
lorsque le roi, qui surveillait jalousement les souf- 
frances des misérables, eut donné l'ordre de les ense- 
velir, respirant encore, sous des pelletées de terre. 

Mais l'adultère ou le viol ne furent pas les seuls 
motifs de castration pénale. Rappelons en effet que 
sous Henri II d'Angleterre, la peine de la castration 
était réservée aux prêtres réfractaires à un édit du 
roi lancé contre Thomas Becket, et ayant pour objet 
de maintenir l'intégrité des traditions nationales 
(Herbert). 

L'Orient, où l'eunuchisme sévit encore à l'heure 
actuelle, nous fournira un dernier exemple de ces 
cruelles coutumes. 

Au lendemain de l'assassinat de l'infortunée Min, 
impératrice de Corée, en 1895, l'empereur ouvrit tou- 
tes grandes ies portes du palais à sa favorite Om. 
Celle-ci prit dès ce moment un ascendant considé- 
rable sur l'esprit de l'empereur, et elle parvint même 



1. Jaybert. De l'adultère dans les différents âges et chez les 
différentes nations (1862). 



LA CASTRATION PÉNALE 109 

à faire reconnaître un de ses fils comme prince héri- 
tier. 

« Malheur alors aux trouvères coréens qui allaient 
de ferme en ferme chanter, pour une écuellée de riz 
ou une poignée de poissons secs, les louanges ironi- 
ques de cette impératrice de la main gauche ; car 
les imprudents chanteurs, saisis par une police ayant 
quelques notions de chirurgie, subissaient cette vivi- 
section dont se glorifia Origène et qu'Abélard pleura 
sa vie durant. > 

Une lettre de cachet, dont la conséquence aurait 
été pour le persifleur un séjour plus ou moins pro- 
longé à la Bastille, voilà qui eût suffi à apaiser, en 
pareille occurrence, le ressentiment d'une Pompa- 
dour ou d'une du Barry. On prétend même que cette 
dernière, bonne fille au demeurant, se montrait 
volontiers accueillante aux pamphlétaires qui l'avaient 
le moins ménagée dans leurs épigrammes. Les 
mœurs varient avec les latitudes : au pays du Matin- 
Calme, les favorites entendent moins bien l'ironie. 

Si encore les sbires de la pseudo-impératrice 
s'étaient contentés de couper les oreilles aux coupa- 
bles, comme cela se pratiquait jadis? Suivant la tra- 
dition, en effet, la perte de ces organes entraînerait 
l'impuissance et c'est pour cela sans doute que 
l'excision des oreilles s'est substituée en différents 
endroits à la castration. 

A Paris, c'était au carrefour Guilleri, où le pilori 
dressait sa masse redoutable, que l'on pratiquait 
Vessorillement des voleurs. Parfois Ton épargnait 
l'oreille droite, mais on coupait toujours l'oreille 
gauche « à cause d'une veine correspondante avec 
les organes de la génération». 



110 LES EUNUQUES 

Diilaurens cite ce genre de châtiment destiné à 
empêcher les criminels de faire souche et de trans- 
mettre leurs propres vices à leurs descendants. A 
l'appui de cette croyance, Planque rapporte dans sa 
Bibliothèque de médecine le cas d'un soldat marié et 
père de trois enfants, à qui l'on coupa les oreilles 
pour différents méfaits et qui, depuis lors, ne res- 
sentit plus aucun désir charnel- 
Quelques tribus sauvages usent encore du même 
procédé à l'égard des adultères, dans le but proba- 
ble d'éteindre en eux les facultés viriles : il en est 
ainsi au Gabon, et en Amérique, dans la province 
du Missouri. A Commendo, ville de la Guinée an- 
glaise, on ampute les parties viriles du coupable, 
s'il est esclave ; au cas contraire on se contente de 
lui couper une oreille et de le condamner à payer 
autant d'or que la femme en a reçu en douaire. 

A quelles sources remonte donc ce curieux usage? 
Et faut-il attribuer aux Scythes la découverte for- 
tuite des rapports étroits qui unissent les oreilles aux 
organes de la génération, au dire d'Hippocrate ? 

Cet auteur nous apprend en tout cas que les Scy- 
thes souffrant fréquemment de maux des aines ou 
des jambes, en raison de l'abus exagéré qu'ils fai- 
saient du cheval, tentaient d'y remédier par la sai- 
gnéepratiquée derrière l'oreille, au niveau des veines 
auriculaires. Or, cette opération avait pour effet 
de les rendre stériles, ce qui accrédita cette légende 
que le sperme s'élaborait dans le cerveau *. 

1. Aristote (Probl. X, 57) croyait également que la semence 
descend du cerveau aux parties viriles en suivant l'axe verté- 
bral. Et telle était, pensait-il, la raison pour laquelle les eunu- 



LA CASTRATION PENALE 1 l 1 

Les Scythes, ignorant la cause de leur impuis- 
sance^ ne manquèrent pas de l'attribuer au courroux 
de quelque divinité offensée. Précisément, Hérodote 
rapporte quïls avaient mis à sac le temple de Vé- 
nus Uranie, situé à Ascalon, après être entrés en 
Palestine. C'était donc bien là une vengeance de la 
déesse irritée, qui avait frappé d'une maladie fémi- 
nine (6vi),£ta vo-j(7oç) tous ceux qui prirent part à ce 
sacrilège, eux et leur descendance. Les autres Scy- 
thes les qualifièrent dès lors svapseç, qui signifie : an- 
drogynes. 

Tout cela n*a d'autre intérêt que le charme naïf 
émané des vieilles légendes. Mais il n'en est pas 
moins exact que la perte des oreilles peut détermi- 
ner, à l'exemple des mutilations génitales, un état 
neurasthénique dont la conséquence fréquente est 
la diminution ou la perle totale de l'appétit vénérien. 

Quant à cette opinion, reprise par les commenta- 
teurs arabes, que le sperme devait avoir son origine 
dans la tête puisqu'une simple saignée préauricu- 
laire pouvait rendre impuissant, les Orientaux sem~ 
blent en avoir fait justice — et l'on s'accorde géné- 
ralement à leur reconnaître, en matière d'eunuchisme, 

ques ne devenaient jamais chauves : « N'est-ce pas parce qu'ils 
ont beaucoup de cervelle ? Et cette disposition ne tient-elle 
pas à ce qu'ils n'ont jamais de rapports sexuels avec les fem- 
mes ? La semence, en effet, vient du cerveau. C'est par la 
même raison que les femmes et les enfants ne sont jamais 
chauves. » 

Ambroise Paré estimait de même que « la plus grande partie 
de la semence vient du cerveau, mais le total procède de tout 
le corps universel, et de chacune partie tant solide que molle. » 
Ailleurs il qualifie le liquide séminal: « L'excrément humide et 
béninj qui vient la plus grande part du cerveau. » 



112 LES EUxNUOUES 

quelque compétence. Jusqu'à présent en tout cas, 
ils n'ont rien changé aux procédés cruels que leur 
a légués la tradition, et ce n'est pas tant sur la perte 
de leurs oreilles que continuent à gémir les mélan- 
coliques gardiens de leurs innombrables moitiés. 



CHAPITRE IV 



L EUNUCHISME DANS L ANTIOUITI-] 



« Il y a plus de quatre mille ans qu'on 
parle d'eunuques dans le monde ; l'his- 
toire sainte et l'histoire profane font men- 
tion d'une infinité de personnes de cette 
nature qu'elles ne mettent ni au rangdes 
hommes,ni au rang des femmes, et qu'el- 
les appellent une troisième sorte d'hom- 
mes^. » 

Ancillon. 



L'eunuchisme est originaire de l'Orient. La reli- 
gion, les mœurs guerrières, tout avait contribué au 
plus haut degré à favoriser son développement. Mais 
à ces causes que rien cependant ne saurait justifier, 
il faut joindre un autre motif moins avouable encore : 
la pédérastie, qui sévit de tous temps chez les Asia- 
tiques. 

C'était en effet dans un but de luxure raffinée 
que les Perses ou les Assyriens faisaient le plus 
souvent émasculer les enfants qu'ils emmenaient en 
esclavage. Plusieurs auteurs, Claudien entre autres, 

1. Gh. Ancillon. Traité des eunuques^ 1707. 



114 LES EUNUOLES 

dans son ouvrage satirique contre Eutrope, leunu- 
que fameux d'Arcadius, ont fait allusion à cette ori- 
gine. 

On verra plus loin quelles modifications profondes 
la castration apporte dans Forganisme. Qu'il nous 
suffise de signaler pour l'instant le trait caractéris- 
tique de cette transformation, à savoir l'évolution 
évidente vers la plastique féminine que subit le mal- 
heureux mutilé : la croissance de la barbe est en- 
travée;, les contours s'arrondissent, la hanche devient 
plus large, l'épaule plus tombante. Aussi les Orien- 
taux, livrés à leurs habitudes dissolues, préféraient- 
ils souvent les beaux eunuques aux femmes elles- 
mêmes. 

En dehors de toute souillure, on serait presque 
tenté de croire que le simple spectacle de ces eunu- 
ques imberbes et de tournure efféminéeait été agréa- 
ble aux princes et aux grands. Mais il faut convenir 
qu'ils ne furent pas toujours l'objet d'une admiration 
aussi platonique, et le rôle que jouèrent Hermotime 
auprès deXerxès, Ménophile auprès de Mithridate,tant 
d'autres encore, leur a acquis une renommée toute 
spéciale. 

Les diverses sortes d'eunuques paraissent avoir 
été désignés à cette époque du terme général de 
Bagoas. Un eunuque égyptien de ce nom empoisonna 
Artaxercès Ochus et Arsès, rois de Perse, et fut en- 
suite mis à mort par ordre de Darius Codoman vers 
336 avant Jésus-Christ. On ne doit pas le confondre 
avec Bagoa, eunuque persan aimé d'Alexandre, et 
qui fit mettre à mort un seigneur nommé Orsinès, 
accusé de l'avoir traité de concubine. Un autre Bagoa 
fut général d'un Ptolémée d'Egypte, De même l'eu- 



L EUNUCHISME DANS l'aNTIQUITÉ 115 

nuque d'Holopherne qui, sous les murs de Béthulie 
assiégée, conduisit Judith dans la tente de son maî- 
tre, s'appelait Bagoa. 

Les fouilles exécutées naguère par Layard, puis 
par M™^ Dieulafoy sur remplacement de l'ancienne 
Ninive,ont mis à jour de nombreuses figures d'eunu- 
ques, sculptées en bas-relief sur les murs des palais 
assyriens. Nombre de ces monuments remontent à 
un millier d'années environ avant notre ère. Un peu 
partout, au travers des cortèges, les eunuques y sont 
figurés avec leur face glabre, leurs grosses joues, 
leur double menton imberbe, formant un contraste 
étrange avec les seigneurs barbus et tiares (fîg. 9). 
Très nombreux dans ces cortèges royaux, ils nous 
apparaissent tour à tour comme échansons, musiciens, 
pannetiers, cuisiniers des cuisines royales, quelquefois 
aussi en qualité d'intendauts militaires ou de per- 
sonnages civils de haut raug. On voit en définitive 
qu'il ne leur était dévolu aucune charge ni aucune 
attribution particulière ; seulement lorsqu'ils avan- 
çaient en âge et qu'un réseau de rides précoces com- 
mençait d'envahir leur visage imberbe, on leur con- 
fiait, dans l'intérieur du palais des princes ou du 
souverain, différentes fonctions en rapport avec leurs 
aptitudes personnelles. 

L'eunuchisme était du reste regardé, parmi ces 
peuples, comme une coutume très normale, et les 
eunuques étaient en droit de prétendre aux plus 
hautes fonctions si leur habileté les en rendait dignes^ 

Après chaque campagne il était d'usage de choisir, 
parmi les enfants mâles des nations vaincues^ ceux 
qui paraissaient montrer l'intelligence la plus vive, 
et tout en les destinant à la castration, on entou- 



116 



LES EUNUQUES 



rait leur jeunesse des soins les plus éclairés. Dès 
leur arrivée dans le royaume, ils passaient aux mains 
des eunuques, qui avaient pour mission de les ins- 




Fio. 9. — Eunuque portant un char. 
Fragment d'un bas-relief assyrien (Musée du Louvre). 



l'eunuchisme dans l'antiquité 117 

truire, et ces derniers s'acquittaient de leur tâche avec 
toute la sollicitude maternelle qu'ils apportent en 
général à ces sortes d'emplois ^ 

Parvenus à l'âge d'homme, ces mêmes enfants con- 
sacraient le meilleur de leur dévouement et de leur 
intelligence au pays dont ils étaient devenus en quel- 
que sorte les fils adoptifs. Beaucoup parvenaient à 
des charges importantes, et le monde antique nous a 
gardé la mémoire de ministres avisés et de conqué- 
rants illustres émasculés dans leur prime jeunesse. 

C'est à ces eunuques que les rois confiaient les 
missions les plus délicates. Ils étaient les véritables 
conseillers du prince, « l'œil et l'oreille » du sou- 
verain. On les trouve mêlés à tous les événements 



1. Ces coutumes ôtaieuL encore de pratique courante au 
XVII'' siècle et Taveriiier écrivait à cette époque : « Ceux qui 
possèdent des charges dans l'Empire Aàennent tous générale- 
ment des enfans pris en guerre, ou envoyez en présens par les 
Bâchas, et des enfans de tribut qu'on enlève à l'âge do neuf ou 
dix ans d'entre les bras de leurs mères, dans toutes les pro- 
vinces conquises par les princes othomans. Ils doivent être les 
uns et les autres de parens chrétiens... 

« Le Grand Seigneur ayant le choix de tous ces jeunes enfans, 
les mieux faits et qui promettent le plus, sont distribuez en 
divers serrails, pour y être instruits en la foy de Mahomet, et 
en toutes sortes d'exercices. C'est de l'élite de ces derniers 
que l'on remplit celuy de Constantinople et il faut les distinguer 
en deux ordres. Le premier et le plus relevé est celuy des Icho- 
glans, destinez pour les grandes charges de l'Empire, et en qui, 
outre les perfections du corps, on a découvert un beau génie, 
propre à une belle éducation et à les rendre capables de ser- 
vir un jour le Prince. Le second, des Azamoglans, employez à 
des offices où il n'est besoin que de la force du corps. » (Ta- 
vernier. Relation de l'intérieur du serrait du Grand Seigneur, 
Paris, 1675.) 



118 



LES EUNUQUES 



de l'histoire des peuples de l'Orient, et Plutarque 
nous donne le récit de la fin tragique de l'un d'entre 
eux, nommé Mésabates, que Parysatis, jîière de Cyrus 
et d'Arlaxercès, sacrifia à sa vengeance. 

Cyrus avait tenté de s'emparer du trône de Perse 
peu de temps après l'avènement de son frère. Dans 
ce but, ayant levé en grand secret une armée de 
mercenaires, il vint offrir la bataille à Artaxercès 
dans la plaine de Cunaxa. Mais le sort ne lui fut pas 
propice, et là où il était venu chercher, sinon la 
gloire, du moins la fortune et la réalisation de ses 
rêves ambitieux, il ne trouva qu'une mort misérable. 

Or, ce fut à Mésabates, un de ses eunuques préférés, 
qu' Artaxercès^ selon la coutume des Perses, confia 
le soin de trancher la tête et la main droite de son 
frère, tué au cours de la bataille. A partir de ce jour^ 
Parysatis conçut une haine farouche contre l'eunu- 
que, car elle aimait, en dépit de sa trahison, ce fils 
révolté que la mort lui avait ravi et pour lequel elle 
n'avait jamais cessé de témoigner d'une coupable 
faiblesse. 

« C'était, dit Plutarque, une femme fort adroite, 
qui avait naturellement beaucoup d'esprit et qui 
jouait aux dés à la perfection... Un jour donc, s'avi- 
sant que le roi était inoccupé et qu'il ne pensait qu'à 
se divertir, elle lui proposa de jouer aux dés mille 
dariques. Le roi joua, perdit, et paya les mille dari- 
ques. Mais feignant d'en être fâchée et de se piquer 
au jeu, Parysatis le pressa de jouer encore, et de vou- 
loir bien cette fois jouer un eunuque. Le roi, ne soup- 
çonnant pas sa noire perfidie, y consentit, et il fut dé- 
cidé que chacun d'eux excepterait de son côté cinq 
de ses propres eunuques. Le gagnant ferait alors son 



l'eunuchisme DANS l'antîouité 119 

choix parmi tous les autres, et le perdant de\^rait le 
livrer aussitôt. 

« Ces conditions faites, ils se mettent à jouer. La 
reine apporte à ce jeu toute son application, y dé- 
ploie tout ce qu'elle a de science et d'adresse, et fa- 
vorisée d'ailleurs par les dés, elle gagne et choisit 
Mésabates, que par mégarde le roi n'avait pas mis 
au nombre des exceptés. 

« Aussitôt qu'elle l'eût en son pouvoir, Parysatis 
livra l'eunuque aux bourreaux, et leur ordonna de 
l'écorcher tout vif, de le coucher ensuite en travers 
sur trois croix dressées à deux pieds de distance 
l'une de l'autre, d'étendre enfin sa peau sur des 
pieux fichés en terre tout auprès. Tout cela fut exé- 
cuté. 

« A la nouvelle de ce cruel supplice, le roi entra 
dans une violente colère, mais elle, sans s'en mettre 
autrement en peine, le plaisanta sur son inconceva- 
ble sensibilité : « Vraiment, je vous trouve bien déli- 
cat de vous fâcher pour un méchant décrépit d'eunu- 
que. Et moi qui ai perdu mille dariques, que j'ai bel 
et bien payés, je ne dis mot cependant, et je m'es- 
time satisfaite ^ » 

Le roi ne fit donc aucun éclat : la vengeance expé- 
ditive de Parysatis était alors un trait de mœurs trop 
commun pour qu'il fût en droit de paraître s'en sou- 
cier outre mesure. 

Dès cette époque les eunuques étaient chargés de 
veiller à la fidélité des femmes. Leur présence dans 
le gynécée ne pouvait en effet porter ombrage aux 
princes et aux grands. 

1, Plutarque. Vie des hommes illustres. Traduc. Dacier. 



1-0 LES EUNUQUES 

Hérodote, Xénophon ont du reste vanté leur fidé- 
lité éprouvée à l'égard de leurs maîtres. Pourtant ils 
y manquèrent quelquefois puisqu'on fut amené à re- 
connaître que la disparition des facultés viriles chez 
les individus privés seulement des testicules était des 
plus imparfaites, et que l'eunuque ainsi mutilé 
n'était pas sans offrir de sérieux inconvénients. 

L'opération primitive se compléta en conséquence 
de l'excision de la verge et l'on émascula entièrement 
les gardiens de harem pour les empêcher d'assouvir 
les désirs qui persistent assez souvent en eux. 

C'est encore, à l'heure actuelle, le procédé qu'em- 
ploient les Turcs, et la tradition attribue l'initiative 
de cette prudente mesure au sultan Amurat III. Cer- 
tain jour en effet, le sultan avait aperçu un cheval 
hongre occupé à saillir une jument. Cette constata- 
tion l'ayant plongé dans la plus grande perplexité, 
il fit le jour même enlever à ses eunuques le complé- 
ment de leurs organes générateurs, pour plus de sé- 
curité personnelle. Ce n'est là du reste qu'une légende, 
carie procédé de Féviration totale est bien antérieur 
au x\f siècle. 

En tout cas, semblable opération paraissait devoir 
mettre à l'abri du soupçon la fidélité des eunuques. 
Et ne serait-ce pas de cette fidélité si chèrement ac- 
quise que le terme sous lequel on les désigne tire- 
rait son origine ? Saint Épiphane dérive en effet 
eunuque du verbe ejvocîv (^avoir de bons sentiments). 
De même Scaliger {Exerc. 277.3) £•-» voCv k'/eiv, honani 
nientem habere *. 

1. Il est plus prudent toutefois de s'en tenir à l'étymologie 
généralement adoptée, qui fait dériver ce mot de 'é'jvrj, lii^ 
s/ = 17, garder. Eunuque, sjvoOyo:, ne signifie donc pas autre 



l'eunuchtsme dans l'antiquité 121 



Dans l'Egypte ancienne, il y avait également des 
eunuques, et l'on a prétendu que ce furent les Baby- 
loniens et les Perses qui importèrent en ce pays la 
coutume de la castration, lors de leurs premières 
incursions sur les rives du Nil. 

Les peintures murales et les bas-reliefs sont 
moins explicites à ce sujet que ceux découverts à 
Ninive. Il est en effet très difficile, comme l'a fait 
remarquer Breasted, d'identifier les eunuques sur les 
monuments que le temps a épargnés : on ne peut se 
baser sur l'absence de barbe pour établir un témoi- 
gnage approximatif, le visage de tous les personna- 
ges étant absolument glabre. 

Rosellini déclare cependant en avoir trouvé sur 
certains monuments, et Lepsius donne une peinture 
de deux eunuques, copiée sur une tombe à Beni-Has- 
san, qui montre clairement leur état, selon lui, en 
raison de leur aspect imberbe et de leur adiposité. 

Malgré la difficulté d'identification des personna- 
ges, il n'en est pas moins démontré que les eunuques 
existèrent de tous temps chez les Égyptiens, et quel- 
ques-unsde leurs souverains mêmes furent descastrats. 

Fut-il également eunuque, cet Akhounaton qui 
suscita une révolution religieuse en Egypte, et ren- 
versa les statues des autres dieux pour leur substi- 
tuer le culte du soleil ? C'est, en tous cas, une phy- 

chose que gardien de la chambre à coucher. Comme ce servi- 
teur était châtré, l-jvou^/oç et ses dérivés ont pris le sens de 
mutilé, impuissant, stérile. Cette déviation du sens étymologi- 
que est du reste fréquente dans toutes les langues. 



l'22 LES EUNUQUES 

sionomie curieuse. L'historien Mariette, tout en le 
déclarant homme, pensait qu'il avait peut-être été 
fait prisonnier au Soudan et mutilé, ce qui eût expli" 
que ses formes efféminées, pareilles à celles d'un 
castrat. Tel est en effet le caractère invariable des 
représentations que l'on possède de ce roi égyptien. 
« Plusieurs de ses statues lui prêtent une grâce 
alanguie, presque maladive, qui ne manque pas de di- 
gnité ^ » « Toujours est-il que ce soi-disant eunuque 
aima à la passion sa femme Nofrîtîti - et qu'il en eut 
six filles. 11 mourut jeune et son corps fut inhumé 
dans la montagne, à Test d'El-Amarna, au fond d une 
gorge où son tombeau est demeuré perdu jusqu'à 
nos jours. C'est tout auprès que fut découvert un 
buste du souverain iconoclaste, récemment acquis 
pour le musée du Louvre par les soins éclairés de 
M. G. Bénédite, et qui constitue l'un des plus purs 
joyaux de l'art égyptien. La tête affinée, empreinte 

1. Maspero. Hist. anc, des peuples de VOrient. 

2. M. Bénédite a même voulu voir dans cet amour une ori- 
gine possible de la mutilation subie par Akhounaton : « On 
peut supposer qu'Akhounaton, influencé et en quelque sorte 
comprimé dans sa jeunesse par sa mère Tii, épris ensuite 
d'une passion désordonnée pour sa femme qu'il assied sur ses 
genoux et caresse sans le moindre respect humain devant 
toute sa cour, puis pleinement satisfait de n'avoir procréé que 
des filles, homme de gynécée par-dessus tout, ait poussé l'a- 
berration et le déséquilibre jusqu'à vouloir changer de sexe : 
ces choses-là ne sont pas sans exemple. Aussi bien le roi, dans 
une pensée de complète égalité, descend au niveau de sa femme 
qu'il élève par contre, en Tinvestissant du droit de partager 
ses insignes. » 

(G. Bénédite, A propos d'un buste égyptien, in Monuments 
et mémoires publiés par l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, t^-- fasc. du tome XIII.) 



L EUNUCHISME DANS L ANTIQUITE 



ll>3 



d'une mélancolie étrange, est coiffée du lourd kho- 
prasli ou casque de guerre qui accentue encore son 




FiG. 10. — Le roi Akhounaton. (Buste du Musée du Louvre.) 



124 LES EUNUQUES 

attitude fléchissante, son expression lassée : telle 
quelle, l'œuvre est un spécimen des plus curieux 
de cet art réaliste où excellèrent parfois les Égyp- 
tiens (fig. 10). Mais le problème reste entier : Akhou- 
naton était-il eunuque, comme le pensait Mariette, ou 
non ? Ou bien son gynécomorphisme relevait-il d'une 
tare physiologique ? La question ne sera sans doute 
jamais résolue. 

Il convient de rappeler ici une particularité obser- 
vée en Egypte aussi bien que chez les Hébreux : les 
officiers du palais qui occupaient auprès des pharaons 
les charges les plus élevées, ceux qu'on appelait des 
eunuques, n'étaient sans doute désignés de la sorte 
que parce que les premiers titulaires de ces emplois 
avaient été de véritables castrats. Plus tard, ils n'eu- 
rent plus à subir cette dégradante mutilation, réservée 
désormais aux prêtres de certains collèges. Ainsi Puti- 
phar, qui est pourtant qualifié dans la Genèse eunuque 
de Pharaon et prince de l'armée, était marié et père 
d'une fille nommée Asenech. 

Un des premiers, Voltaire semble avoir suggéré cette 
idée que le mot « eunuque » était devenu peu à peu 
synonyme d' « attaché aux princes». « 11 se peut, 
écrit-il à propos de certains passages de la Genèse, 
que dans des temps très postérieurs le mot eunuque 
fût devenu un titre d'honneur et que les peuples, 
accoutumés à voir ces hommes dépouillés des mar- 
ques de l'homme, parvenus aux plus grandes places 
pour avoir gardé des femmes, se soient accoutumés 
enfin à donner le nom d'eunuques aux principaux 
officiers des rois orientaux : on aura dit l'eunuque 
du roi, au lieu de dire le Grand Ecuyer, le Grand 
Echanson du roi. » 



l'eunuchisme dans l'antiquité 125 



A l'exemple de l'Egypte, et parce qu'elle était une 
des premières nations occidentales avec laquelle les 
Orientaux prirent contact, la Grèce devait subir, elle 
aussi, l'influence de leur amollissante civilisation. Elle 
y était d'ailleurs préparée de longue date et le « vice 
grec », qui paraît s'être propagé à la faveur des exer- 
cices gymniques, n'était pas un vain mot. 

« Ce vice, dit Lucien, se répandit partout et on 
foula aux pieds les lois de la nature. Il se trouva un 
homme qui le premier prit son semblable pour une 
femme et sur lequel,par violence ou par ruse, il exerça 
sa lubricité, et c'est ainsi que deux individus du même 
sexe s'accouplèrent dans la même couche et n'eurent 
pas honte de ce qu'ils faisaient et de ce qu'ils lais- 
saient faire sur eux. 

Quelques-uns j dans le dernier abrutissement de cette 
vie abjecte^ allèrent jusqu'à s'enlever avec le fer les 
parties qui leur donnaient le caractère d^hommes, et 
crurent mettre le comble à leur voluptueuse infamie 
en s' arrachant les signes de la virilité . 

Mais ces malheureux ne restaient pas plus long- 
temps hommes et un type équivoque d'un sexe double 
leur faisait bientôt perdre le caractère de leur nature 
primitive ; ils ne savaient même plus à quel genre 
ils appartenaient. La force de la jeunesse ne les épui- 
sait que plus vite, et pendant qu'on les comptait 
encore parmi les adolescents, ils étaient déjà des 
vieillards ; il n'y avait pas pour eux d'âge intermé- 
diaire. » 

C'étaient ces êtres ambigus, qui dans la Grèce asia- 



126 LES EUNUQUES 

tique servaient de mignons aux princes et même aux 
grandes dames, car « aucun genre de volupté ne leur 
était inconnu ». Ils se réunissaient en grand nombre 
dans certains endroits de prédilection, dans les ther- 
mes en particulier, et les bains d'Halicarnasse offrirent 
longtemps un abri tutélaire à leurs pratiques. 

L'art plastique des Grecs, surtout dans l'école de 
Praxitèle, s'inspira des formes molles et féminines, 
des musculatures enveloppées de ces eunuques qu'on 
désignait du nom à^androgynes ou de gynccndres . 
L'une des plus célèbres représentations que nous en 
ait laissées la statuaire antique est celle d'un favori de 
l'empereur Adrien, le bel Antinoiis. Lorsqu'il mou- 
rut, des temples furent élevés à sa mémoire dans toute 
l'étendue de l'Empire, et l'empereur, inconsolable, 
fit reproduire son image par les artistes les plus 
fameux. 

Du reste, on est obligé de reconnaître que cette 
forme de dépravation sévissait plus particulièrement 
dans un milieu élevé. Le peuple, les échelons infé- 
rieurs de la société grecque, pour s'abandonner de 
temps à autre aux plus honteuses débauches, présen- 
tait là comme partout ailleurs un fond de simplicité 
chaste qui était le sûr garant de son intégrité morale. 

Au dire de Philostrate, les eunuques étaient même 
un objet de réprobation pour la masse des Grecs. 
Toutefois, ces derniers se servirent sans aucun scru- 
pule des esclaves mutilés à l'étranger ou dans leurs 
propres colonies. Le mépris qu'ils étaient censés leur 
inspirer ne l'emportait point sur leur amour du né- 
goce et les Grecs furent de bonne heure les pour- 
voyeurs habituels de toutes les nations de l'antiquité. 

A cette époque le commerce des castrats était tenu 



à 



l'eunuchisme dans l'antiquité 127 

pour l'un des plus lucratifs et il existait de véritables 
entrepôts d'eunuques dans les îles de Chio et de 
Déios^Ceux qui se livraient à ce trafic ne s'occupaient 
guère de la vente des autres esclaves, et l'histoire 
d'Hermotime, que rapporte Hérodote % paraît prou- 
ver que les malheureux qui étaient passés par les 
mains de ces traitants leur vouaient parfois une haine 
tenace, d'ailleurs justifiée : 

« Hermotime Pédasien, qui fut le plus considéra- 
ble des eunuques de Xerxès, avait tout jeune été 
vendu à un certain Pannonius, de lîle de Chio. Cet 
homme vivait d'un commerce infâme : il achetait les 
jeunes garçons de bonne mine, les faisait eunuques 
et les menait à Éphèse, où il les vendait très cher ; 
car la fidélité des eunuques les rend, chez les Barba- 
res, plus précieux que les autres hommes. Pannonius 
qui vivait, dis-je, de ce trafic, fit eunuques un grand 
nombre de jeunes garçons et, entre autres, Hermo- 
time. 

« Cet Hermotime ne fut pas malheureux en tout : 
conduit de Sardes aa roi, il parvint, avec le temps, 
auprès de Xerxès, à un plus haut degré de faveur que 
les autres eunuques. 

« Tandis que le roi était à Sardes et qu'il se dispo- 
sait à marcher avec ses troupes contre Athènes, Her- 
motime étant allé pour quelques affaires dans un can- 
ton de la Mysie cultivé par les habitants de Chio, y 
rencontra Pannonius. L'ayant reconnu, il lui témoi- 

1. « Deliaci manu recisi. » (Pétrone. Satyric.) 

Le marché d'Ephèse était également très renommé et les Sar- 
des et les Perses venaient s'y approvisionner de ces serviteurs 
ncomplets. 

2. Hérodote (liv. VIII). 



128 LES EUNUQUES 

gna beaucoup d'amitié, et commençant par un grand 
détail des biens qu'il lui avait procurés, il passa 
ensuite à ceux qu'il promettait de lui faire par recon- 
naissance s'il voulait venir avec toute sa famille 
demeurer chez lui. 

« Pannonius, charmé de ses offres, se rendit chez 
Hermotime avec sa femme et ses enfants. Quand 
celui-ci l'eût en sa puissance avec toute sa famille : 
« O le plus scélérat de tous les hommes, lui dit-il, 
toi qui gagnes ta vie au plus vil métier, quel mal 
t'avions-nous fait, moi et les miens, à toi ou à quel- 
qu'un des tiens, pour m'avoir privé de mon sexe et 
m'avoir réduit à n'être plus rien ? T'étais-tu donc 
imaginé que les dieux n'auraient aucune connais- 
sance de ton action ? Scélérat ! par un juste châti- 
ment, ils t'ont fait tomber entre mes mains au moyen 
d'un appât trompeur, afin que tu ne puisses te plain- 
dre du châtiment que je vais t'infliger. » 

« Après ces reproches il se fit amener les quatre 
enfants de Pannonius, et le força à les mutiler lui- 
même. Pannonius s'y voyant contraint le fit, et cet 
ordre fut exécuté. Hermotime obligea ensuite les 
enfants à faire la même opération à leur père. C'est 
ainsi que fut puni Pannonius et qu'Hermotime se 
vengea. » 

De même qu'en Orient, les Grecs surent mettre à 
profit l'inclination naturelle des eunuques envers les 
enfants: ils étaient chargés d'instruire les fils de leurs 
maîtres et leur servaient de mentors. Le plus grand 
nombre de ces eunuques pédagogues étaient des 
esclaves venus de l'étranger et, dans la comédie grec- 
que, ils portent généralement le nom de leur pays 
d'origine : Gela, Daos, Syros. 



l'eunuchisme dans l'antiquité 129 

Dès cette époque, pourtant, quelques écrivains se 
refusaient à leur reconnaître une intelligence élevée, 
et Lucien, qui les avait en souverain mépris, les 
exclut de la profession de philosophe qu'il considé- 
rait comme bien au-dessus de leurs moyens intellec- 
tuels. 



« Roma quod inverso delectaretur amore 
Nomen ab inverso nomine fecit amor ^. » 



Bien qu'ils paraissent s'être répandus de bonne 
heure chez les Phéniciens et les Carthaginois, on 
ne trouve pas d'emplois d'eunuques à Rome, tant que 
la puissance romaine demeure limitée à la péninsule 
italique. Mais lorsque le pouvoir impérial commença 
de s'étendre vers l'Orient, des rapports plus cons- 
tants s'établirent entre les Romains et les peuples 
vaincus, et les eunuques, ces « agents de l'Orienta- 
lisme », importèrent dans la péninsule, comme aupa- 
ravant en Grèce, les mœurs des contrées d'où ils 
provenaient. 

Les plus anciens de ces immigrants furent les 
prêtres de Cybèle ou d'Isis, ceux qu'Horace qualifie 
mendici, mendiants, interprètes de songes, passant 
volontiers pour simples d'esprit, mais en réalité para- 
sites dangereux et habiles intermédiaires fort prisés 
des femmes et de leurs amants. 

N'étaient-ils pas d'ailleurs tout désignés pour un 

1. Rome, qui se délectait dans l'amour à rebours, a fait 
amour de son nom retourné. (Jean Dorât.) 

9 



130 LES EUNUQUES 

pareil office, ces ministres d'une déesse que les cour- 
tisanes vénéraient comme leur protectrice, et dont 
le temple leur servait de lieu de rendez-vous ? 

Peu à peu le nombre des eunuques alla se multi- 
pliant dans le monde latin et, grâce à eux, la « luxure 
asiatique », pour employer le mot de saint Augustin, 
gagna le peuple qui avait asservi le monde, et donné 
l'exemple des plus hautes vertus civiques. 

Encore ne faudrait-il pas charger leur mémoire de 
tous les crimes, et doit-on se rappeler que Tarquin 
le Superbe faisait déjà castrer des enfants pour mieux 
satisfaire ses goûts hors nature. C'étaient du reste les 
iils de Romains du premier rang que l'on exilait dans 
quelque île éloignée lorsque leurs récriminations 
devenaient par hasard trop bruyantes. 

Quelle que soit l'authenticité du fait, il n'en demeure 
pas moins que, dès l'instant où l'usage de la castra- 
tion se fut établi dans les mœurs de Rome, elle pro- 
gressa rapidement et les eunuques ne tardèrent pas 
à supplanter les affranchis dans la faveur impériale. 

Nombre d'émasculés prirent part aux orgies de 
Néron. L'empereur osa même épouser en grande 
pompe l'un d'entre eux, Sporus, revêtu du voile 
nuptial, comme il avait naguère épousé son affran- 
chi Doryphore ; et Juvénal nous apprend que ce fou 
couronné ne craignait pas de paraître dans sa litière 
sur la voie Flaminie, ayant à ses côtés son castrat 
Sporus auquel il prodiguait publiquement ses ca- 
resses. 

Semblables folies souillèrent également le règne 
de Titus, qui s'entourait d'un troupeau d'eunuques 
et de gitons, exoletomm et spadonum grèges. On 
vit même un Gracque épouser solennellement l'un 



l'eunuchisme dans l'antiquité 131 

de ces débauchés, car des prêtres osaient prêter la 
main à ces infamies. 

L'on compte du reste les empereurs qui ne s'y 
soient pas abandonnés: après César, Octave, Tibère, 
Caligula, tous donnèrent au monde le spectacle de 
leurs orgies. « Rome, écrivait Juvénal*, est devenue 
le rendez-vous où accourent en voiture, en bateau, 
tous ces gens qui se grattent la tête d'un seul doigt »; 
geste qui passait à Rome pour habituel aux libertins, 
et qui était en tout cas familier au vainqueur des 
Gaules. (Jeannel) 

Dans cette civilisation corrompue, les eunuques 
occupaient déjà une place importante ; mais lorsque 
Byzance devint à son tour capitale de l'Empire, ces 
mêmes eunuques, que l'intrigue avait élevés jusqu'aux 
marches du trône, virent soudain leur rôle devenir 
prépondérant. 

Les mœurs,un instant asservies à ladiscipline exacte 
que leur avait imposée l'empereur Trajan,se relâchè- 
rent en effet sous Héliogabale, plus encore que par 
le passé. Ce singulier empereur aux joues rougies de 
fard, à la robe traînante, qui témoigna d'une passion 
insensée pour son eunuque préféré, Hiéroclès, avait 
toujours pour escorte quelques-uns de ces êtres mu- 
tilés auxquels il distribuait les postes les plus en vue. 

Certain jour il lui prit fantaisie de céder l'Empire 
à un esclave aux formes athlétiques qu'il avait épousé 
en imitation du fils d'Agrippine. Enfin on a vu que 
ce prototype de l'inverti avait comblé la mesure de 
ses extravagances erotiques en se faisant lui-même 
émasculer ^. 

l.Sat.îX. 

2. Voir p. 28. _ 



132 LES EUNUQUES 

A la grande louange d'Alexandre Sévère qui monta 
ensuite sur le trône, Lampride ^ nous apprend que 
« ce prince chassa d'auprès de lui les eunuques et 
voulut qu'ils servissent sa femme à titre d'esclaves. 
11 n'en garda que quelques-uns et donna les autres 
en présent à tous ses amis, avec la permission, s'ils 
ne contractaient pas de bonnes mœurs, de les faire 
mourir sans qu'il fût besoin pour cela de l'autorité 
d'un jugement. 

Tandis qu'Héliogabale avait été l'esclave des eunu- 
ques, Alexandre Sévère en réduisit le nombre, et 
borna leur service dans le palais aux bains des fem- 
mes. 11 leur ôta non seulement les charges de rece- 
veurs et d'intendants qu'Héliogabale leur avait don- 
nées, mais aussi celles qu'ils exerçaient auparavant. 
Il disait que les eunuques étaient un troisième genre 
de l'humanité ; qu'ils ne méritaient pas d'être em- 
ployés, ni même regardés par des hommes, et qu'ils 
étaient à peine dignes de servir des femmes de dis- 
tinction. » 

Mais sous Constance 11 ils rentrèrent à nouveau 
en faveur et l'empereur leur accorda le droit de tes- 
ter. L'eunuque Eusèbe, son favori, emplit le palais 
de ses compagnons d'infortune et il leur assura les 
places les plus lucratives. Ce fut à partir de cette 
époque qu'on vit déjeunes patriciens, issus de famil- 
les illustres, ambitionner une mutilation qui semblait 
leur donner un accès plus facile aux emplois élevés. 

Ainsi l'histoire des castrats se retrouve partout 
dans l'histoire de Rome et de Byzance; l'écrivain 
P. Adam a dit l'influence considérable qu'ils exer- 
cèrent sur l'esprit de l'impératrice Irène: «... C é- 

1. Lampride. Vie d* Alexandre Sévère, ch. XXIL 



l'eunuchisme dans l'antiquité 133 

taient eux qui régentaient la vie du palais, de cette 
cité énorme, de ses églises, ses trésors, ses trois 
mondes militaire, ecclésiastique, administratif*. » 

Plus tard, lorsque le parti militaire eut porté Cons- 
tantin au pouvoir, les principaux eunuques furent 
relégués dans les couvents de déportation, dans les 
montagnes du Taurus pour la plupart. Un monass 
tère situé à Topos se composait entièrement de ces 
hommes incomplets. 

Cependant la pédérastie ou, pour employer un 
terme plus récent, l'homosexualité, dont les eunuque 
s'étaient trop fréquemment montrés les fervents apô- 
tres, avait envahi toutes les classes du monde latin. 
Les poètes même avaient chanté ces amours étran- 
ges, et après Virgile, Catulle, Tibulle ne rougirent 
pas davantage de montrer un attachement excessif 
envers de trop chers amis. Ces mœurs étaient à ce 
point répandues qu'au temps des Bacchanales, les 
hommes se livraient davantage à la débauche entre 
eux qu'avec les femmes: Pliira vironim inter sese 
quam femîiiarum esse stupra ^. 

A Rome, une rue entière, la rue des Toscans, était 
habitée par des invertis sexuels, désignés du nom 
de pathicij pœdicones, qui n'avaient d'autres moyens 
d'existence que l'exploitation des vices de leurs con- 
temporains: 

In lusco vico, ihl siint homines qui ipsi sese venditant. 

(Plaute, Ciircul, 490.) 

Encore cet infâme commerce n'était-il pas tou- 

1. P. Adam. Irène et les eunuques. Paris, 1906. 

2. Tite-Livc, XXXIX,13. 



134 LES EUNUQUES 

jours des plus rémunérateurs, et Juvénal ne ménage 
pas ses railleries à un certain Névolus que des amis 
peu généreux ont abandonné dans un complet dénû- 
ment : « Quel maigreur I lui dit-il. Un malade, en 
proie depuis longtemps à la fièvre quarte, ne saurait 
être plus mal en point. » 

Les pathici portaient pour la plupart la chevelure 
longue 1, mais ils s'épilaient avec soin tout le reste 
du corps. « Des hommes faisaient également métier 
d'épiler les jeunes garçons qui tenaient à ressembler 
à des femmes et à les remplacer au besoin ^ » 

C'étaient également ces barbiers, tonsores, qui se 
chargeaient d'émasculer les enfants pour les prosti- 
tuer ensuite ou les vendre au plus offrant. Vers le 
ii« siècle, à Rome, on pouvait se procurer un jeune 
esclave mutilé pour la somme d'un talent environ. 

Bon nombre d'invertis professionnels étaient donc 
des eunuques, spadones. Leur costume, en harmonie 
avec leur métier, se composait généralement d'une 
longue toge traînante ou de vêtements souples et 
demi-transparents. Leur figure imberbe, leur voix 
féminine étaient choses très recherchées d'une cer- 
taine catégorie de débauchés. 

Cependant la conscience publique réprouvait de 
pareils égarements et la voix de quelques écrivains 
ne cessait de les flétrir \ Mais les racines du mal 
étaient profondes. En vain Horace, dans une de ses 

1. «... Pueri capillstti ». (Pétr. Saiyric.) 

2. Sénèque. 

3. « Sœvior armis. 

Luxiiria incubuil, vicliimque iilciciiiir orheni. » 

... Plus meurtrière que le glaive, la luxure s'abat sur nos 
têtes et venge les peuples vaincus. (Juvénal, VI.) 



l'eunughisme dans l'antiquité 135 

odes, avait flétri la troupe méprisable des eunuques^, 
et la verve de Catulle s'était aiguisée au récit des 
complaisances de Nicomède pour César; en vain la 
vie honteuse de ce dernier avait provoqué de la part 
de Curion cette insolente boutade que le maître de 
Rome était à la fois « le mari de toutes les femmes 
et la femme de tous les maris 2. » Il fallut en défini- 
tive la menace d'une répression légale pour mettre 
un frein à l'extension de la sodomie et de la prosti- 
tution masculine. 

La loi Scatinia, promulguée par le Sénat à propos 
d'un certain C. Scatinius, accusé d'attentat sur le 
fils du patricien C. Metellus, prononça donc contre 
ceux qui se livraient à la pédérastie une peine de dix 
mille sesterces d'amende. Et les eunuques n'étaient 
pas les derniers à encourir les rigueurs de la loi^ 

Par la suite, Domitien interdit que les jeunes gar- 
çons fussent prostitués avant leur septième année. 
L'empereur Justinien,à son tour, fit étroitement sur- 
veiller ceux que l'on soupçonnait de passions hon- 
teuses. « La déposition d'un témoin, quelquefois 
d'un enfant, quelquefois d'un esclave, suffisait, sur- 
tout contre les riches, et contre ceux qui étaient de 
la faction des verds * . » 

L'opportunité de telles mesures suffit à faire com- 
prendre les débordements de la société romaine à 
cette époque. Pourtant l'eunuque, qui était dans 

1. « Contaminato ciim grege turpium 
Morbo virorum... » (Horace.) 

2. Suétone. Duodecim Csesares. J, Cœsar, lib. 11'^ 

3. «.... Semivir ipse 

Scatiniam metiiens. » (Ausone, Epig. 89.) 

4. Montesq. Espr, des Lois, XII,6. 



136 LES EUNUQUES 

l'Empire un élément de débauche, et non des moin- 
dres, était en principe commis uniquement au ser- 
vice des femmes, comme chez les peuples orien- 
taux : leur unique vertu devait être de conserver 
pure la couche conjugale ^ Du moins était-ce sous le 
couvert de ces fonctions que les traitants avaient 
fait pénétrer l'eunuchisme dans Rome. 

Le fait est que les eunuques formaient une partie 
indispensable de l'appareil somptuaire des riches 
matrones et des courtisanes. Ils veillaient auprès de 
leur couche, les accompagnaient aux bains ou à la 
promenade, portaient leur parasol ou leur éventail, 
et leur tenaient compagnie jusque dans leur litière. 
L'élégance d'une femme marchait de pair avec la 
quantité plus ou moins considérable d'esclaves 
mutilés qu'elle traînait à sa suite ; et ce luxe 
étrange finit par prendre de telles proportions que le 
législateur dut encore intervenir pour le régle- 
menter. 

Déjà la loi Aquilia ordonnait des poursuites contre 
celui qui s'était rendu coupable du crime de castra- 
tion envers l'esclave d'autrui. Mais ce fut en réalité 
l'empereur Domitien qui promulgua les premiers 
édits prohibitifs à cet égard : Castrari mares vetiiit. 
D'ailleurs, à en croire Xiphilin et Dion Gassius, le 
motif de l'interdiction n'était nullement louable. Do- 
mitien n'aurait agi de la sorte qu'en haine de son 
frère Titus, dont la passion pour les eunuques était 
chose notoire. 

Nerva confirma cet édit par un décret, et quelques 



1. « Unica virtus 

Esset in eunichis, thulamos servare pndicos. » 



l'eunuchisme dans l'antiquité 137 

années plus tard une loi de Tempereur Adrien punit 
avec la dernière rigueur quiconque avait la témérité 
d'enlever à un homme ses testicules, parce qu'en 
même temps on lui ôtait « la force, la santé, et tout 
ce qu'il a de meilleure » Un sénatus-consulte du 
même empereur punissait de la confiscation de la 
moitié de son patrimoine celui qui livrait son esclave 
ad Ccistranduin. 

A Byzance, au moment où le commerce des eunu- 
ques faisait l'objet d'une spéculation considérable, 
l'empereur Constantin prononça contre les auteurs 
du crime de castration la peine capitale, en y adjoi- 
gnant la confiscation de l'esclave castré et même de 
la maison où la castration s'était effectuée^ 

Mais la législation romaine subit sur ce point d'im- 
portantes modifications. Au vi^ siècle, sous Justinien, 
la peine du talion était réservée à ceux qui auraient 
commis ou seulement favorisé une tentative de cette 
nature ; les coupables, dépouillés de leurs biens, 
étaient relégués dans l'île de Gypséis, en Ethiopie \ 

Des mesures aussi rigoureuses n'étaient que trop 
justifiées par les hécatombes effroyables qu'occasion- 
nait alors la mutilation. L'empereur affirme en effet 

1. NemOy liberiim serviimve,invitum sinentemve castrare dé- 
bet; neve qiiis se sponte castrandiim prœbere débet. (Digeste. 
Leg. IV, § 2. Lib. XLVIII, tit. VIII, Ad legem Corneliam de 
Sicariis.) 

Laloil, Cod.£'H7i«c/M's, ajoute: Si qiiis post hanc sanctionem 
in orbe romano eunuchos fecerit, capite piiniatiir. 

La loi IV, § I, eod, tit. punissait également de mort celui 
qui avait fait l'opération, et celui qui s'y était librement sou- 
mis. 

2. Leg. I De Euniichis^ IV. 
3.Novella 142. 



138 



LES EUNUQUES 



dans une de ses remarques juridiques qu'il ne survi- 
vait pas plus de trois individus sur quatre-vingt-dix 
opérés. 

Le dernier état de la loi romaine à ce sujet est 
fixé par la novelle 60, contenant une constitution 
de l'empereur Léon. Cette constitution prononçait 
d'abord le retrait d'emploi, au cas où celui qui appe- 
lait un homme de Part pour pratiquer cette opéra- 
tion sur un esclave, eût été attaché à la maison im- 
périale. En outre, elle substituait à la peine du talion 
une amende de dix livres d'or, et la relégation pendant 
dix années. Quant à l'opérateur, il encourait la peine 
du fouet, celle du bannissement pendant le même 
laps de temps, et ses biens étaient confisqués. 

Ces peines, du reste, ne s'appliquaient qu'aux cas 
de castration commis dans l'empire romain, in orbe 
rojnano, le commerce des eunuques en Orient et 
chez les peuples barbares demeurant autorisé comme 
une nécessité inhérente aux mœurs et aux traditions. 

Aussi l'empereur Léon qui avait interdit le trafic 
des eunuques de nation romaine ne crut-il pas de- 
voir l'interdire pour les esclaves barbares mutilés en 
dehors des limites de l'Empire ^ 

Ces derniers étaient donc les plus nombreux à 
beaucoup près, et à l'époque de la décadence, ils 
emplirent le palais impérial aussi bien que les de- 
meures luxueuses des patriciens. Le temps était passé 
où les citoyens rentraient chez eux précipitamment 
s'ils avaient croisé en route quelque eunuque, pré- 
sage de malheur. 

Leur présence était chose désormais admise, et 

1. Lct?. II. De eunvchis. 



l'eunughisme dans l'antiquité 139 

de même qu'ils avaient été l'un des facteurs de la 
débauche masculine, de même ils apportèrent sou- 
vent la corruption au foyer conjugal. Au surplus, la 
tâche était aisée : les femmes n'avaient-elles pas 
journellement sous les yeux l'exemple du mari, af- 
franchi ou courtisan, qui les délaissait pour courir à 
d'autres amours ? 

Abandonnée de l'époux, la femme devenait aisé- 
ment une proie facile à la débauche : « Elle compte 
les heures de la journée par le nombre de ses adul- 
tères, écrivait Sénèque, et un jour entier lui suffit à 
peine pour rendre visite à tous ses amants. » 

De ce nombre, les eunuques eux-mêmes n'étaient 
pas exclus : 

«.. .. et spado mœchus erat *. » 

L'aptitude au coït, sinon à la fécondation, des sujets 
que l'on avait privés de leurs testicules après la pu- 
berté jetait en effet une particularité connue et fort 
appréciée des dames romaines, ad securas libidina- 
tiones (saint Jérôme). 

^ Il en est, dit Juvénal, qui trouvent les baisers de 
l'eunuque d'autant plus délicieux qu'elles n'appré- 
hendent pas une barbe importune, et n'ont pas be- 
soin de se faire avorter » 

« Cependant, afin que la volupté n'ait rien à y 

1. « L'eunuque lui-même était adultère. » (Mart., VI, 2.) 

2. « Feminse ab illo (spadone) sine metu volupiatem eapie- 
bant ; enimvero, quum illius membriim excreverat^ testes 
taiitum adimebantur, et sic, semina sterilis^ mentula tamen 
potens, officiiim offerebat amicœ qiiœ partus calamitatem pos- 
tea non timebat. » 



140 LES EUNUQUES 

perdre, elles ne livrent leurs organes au fer du méde- 
cin qu'après leur entier développement et lorsqu'ils 
portent déjà les signes de la puberté ^ » 

Il semble donc que les femmes aient montré un 
profond dédain pour les conseils de saint Basile, 
leur recommandant de ne pas se fier aux mutilations 
en apparence les plus complètes : « Les eunuques 
sont bien souvent, disait-il, comme les bœufs privés 
de leurs cornes et susceptibles cependant de donner 
de temps à autre quelques coups de tête. » Recom- 
mandation pour le moins superflue à l'adresse de 
femmes trop notoirement instruites sur ce point ^ 

On ne castrait pourtant pas toujours les gens à 
Rome pour en faire des invertis sexuels ou le jouet 
des plaisirs féminins. Une épigramme de Martial nous 
montre un Grec, du nom de Baccara, atteint d'une 
lésion grave de son organe. L'opération semble 
indispensable : Baccara va être fait Galle, prêtre de 
Cybèle. 

Il échappera d'autant moins au sort qui l'attend, 
ajoute malicieusement le poète, que le chirurgien 

1. « Sunt quaa eunuchi imhelles, a,c mollia semper 

Oscilla délectent, et desperatio harbœ, 
Et quod abortivo non est opiis. » 

« nia voliiplas 

Summa iamen, quod jam calida matiira juventa 
Inguina tradiintur medicis, jam pectine negro. » 

(Juvénal.) 

2. Le poète Martial a également raillé ces mœurs dissolues: 

« Cur tantiim eunuchos tua Gellia quverit, 
Pannice '^ Vull fiitiii Gellia, non parère. » 
« Tu te demandes, Pannicus, pourquoi ta chère Gellia re- 
cherche tant les eunuques ? C'est qu'elle veut se distraire sans 
avoir d'enfants. » 



l'eunuchisme dans l'antiquité 141 

auquel il s'est adressé se trouve être, par hasard, son 
rival en amour ^ 

En réalité cette amputation de l'organe viril était 
rarement effectuée dans un but médical ^ Mais on 
la pratiquait sur les esclaves dont on voulait faire 
des eunuques complets. Ils étaient toutefois peu 
nombreux en raison de la mortalité énorme qu'en- 
traînait alors l'émasculation totale. Il faut dire que 
l'opération n'était pas toujours faite par des chirur- 
giens, mais par des traitants — mangones — plus 
ou moins habiles. Dans le Bas-Empire, c'était en 
général des Arméniens qui se chargeaient de cet 
office, « l'Arménien dont l'acier toujours sûr sait 
changer le sexe de l'homme,... et tarissant dans son 

1. Curnndiim penem commisit Baccara Grœcus 
Rivait meâico : Baccnra Galliis erit. 

(Mart. liv. lY.Ad Panniciiin.) 

2. Aujourd'hui encore, dans nos pays du moins, une sembla- 
ble intervention est des plus rares. Par contre, il n'en serait 
pas de même en Afrique, et en particulier au Soudan, où les 
maladies vénériennes revêtent un caractère de gravité excep- 
tionnelle. Les fêtes de Ramazan y sont un prétexte à toutes 
sortes d'orgies. Aussi est-ce vers cette période de l'année que 
les affections de cette nature font le plus de victimes parmi la 
population : 

« L'hôpital de Kassala était riche de cent victimes de cet 
amour impur, la veille du Ramazan ; mais pendant ce mois de 
pénitence, le chiffre s'éleva à sept cents à la fois. Le docteur 
en chef de la province me répétait souvent : « Aujourd'hui 
j'ai fait dix ablations complètes, hier quinze, soixante en cinq 
jours, » Pendant toute cette période d'abstinence, la mutila- 
tion, par suite de maladies incurables, mortelles, va ce train-là. 

« Le saint mois de Ramazan suffirait pour peupler d'eunu- 
ques tous les sanctuaires féminins de l'Egypte. » 

(R. du Bisson. Les femmes, les eunuques et les guerriers du 
Soudan.) 



142 



LES EUNUQUES 



double réservoir la source de la fécondité ravir à la 
fois à sa victime le nom d'époux et le titre de 
père ^ » 

Devant les dangers et les aléas de Téviration 
complète, les opérateurs se bornaient le plus souvent 
à l'ablation des testicules. Il existait par conséquent 
dans Fantiquité différentes manières de faire des 
eunuques, et ils étaient classés de la façon suivante, 
selon le genre de mutilation qu'ils avaient subie : 

l^ Les Castrati (xâipw, je coupe, castro, je châtre) 
chez lesquels on avait effectué Fexcision totale des 
organes génitaux, quihus ferro exsecta, sunt omnia. 
Cette variété d'eunuques présentait le maximum 
de garanties de frigidité et d'impuissance requises 
pour la garde et le service des femmes. Aussi coû- 
taient-ils fort cher. Actuellement, en Orient, leur 
prix est sextuple de celui des eunuques ordinaires. 

2" Les Spadones (anacs, extraho, j'extirpe). Ces 
eunuques étaient privés des testicules (quibus avulsi 
sunt colei). Ils étaient de tous les plus nombreux 
dans l'empire et les marchands d'esclaves les choisis- 
saient parmi les jeunes garçons les plus beaux et les 
mieux conformés. C'était cette sorte d'eunuques qui 
était surtout en faveur auprès des femmes... et de 
leurs maris. 

S'^Les Thilbiœ (biië&jpremo, je îroissé) quorum testi- 
culifantum distorti et compressi^.Ce procédé de cas- 
tration dont parle IIippocrate3,et aussi Paul d'Égine% 
consistait dans le froissement et l'écrasement des 

1. Claudien, Invectives oonire Eutrope. 

2. Glossar. eroticiim. 

3. De geniliira. 

4. Op, VI, 68. 



l'eunuchisme dans l^ antiquité 143 

glandes séminales. Elle était appliquée en général 
à de tout jeunes enfants. On les mettait d'abord dans 
un bain d'eau tiède ; au bout d'un instant, l'opérateur 
— et c'était bien souvent la mère ou la nourrice — 
froissait les testicules entre les doigts pour en meur- 
trir la substance et désorganiser peu à peu les élé- 
ments glandulaires. 

Un autre procédé consistait à tordre, par un mou- 
vement de vrille imprimé à la racine des bourses, les 
vaisseaux spermatiques, afin d'empêcher l'afflux du 
sang et de favoriser l'atrophie de l'organe. Procédé 
analogue au histournage employé en art vétérinaire, 
mais procédé incertain, et qui n'était pas toujours 
une garantie suffisante contre les « coups de corne » 
auxquels faisait allusion saint Basile : Pithias, l'amie 
d'Aristote, était fille d'un eunuque bistourné *. 

1. Suidas. Lea;ic, 859. — Dans la plupart des cas, le bistournage 
n'amène pas une atrophie absolue du testicule; il reste dans 
les bourses un noyau plus ou moins volumineux, vestige de 
la glande. Dans la langue des éleveurs, ce reliquat testiculaire 
se nomme marron. Les bœufs bistournés chez qui le marron 
est bien développé sont particulièrement recherchés des agri- 
culteurs, bien qu'ils se prêtent moins à l'engrais, mais ils se- 
raient peut-être plus vigoureux. Ceci indique que les fonctions 
sécrétoires ne sont pas totalement abolies chez ces animaux, 
et il s'ensuit qu'ils ont conservé plus ou moins les caractères 
de mâles parce que la glande, alors même qu'elle ne produit 
plus de spermatozoïdes, continue de jouer son rôle régulateur 
essentiel sur le développement général de l'organisme. 

Nous reviendrons sur ce point dans le dernier chapitre de 
ce livre. Ajoutons toutefois qu'il en va de même chezl'homme : 
l'atrophie congénitale des testicules peut en effet ne pas se 
compliquer de modifications sexuelles secondaires, s'il persiste 
dans les testicules atrophiés quelques cellules actives . C'est 
ainsi qu'il existe dans l'eunuchisme naturel ou chez les eunu- 



144 LES EUNUQUES 

Marcellus Empiricus affirme que Tapplication pro- 
longée de suc de ciguë sur le scrotum amène un 
résultat identique ^ 

L'opération se faisait aussi chez les adultes, mais 
on les insensibilisait au préalable, soit en leur admi- 
nistrant de l'opium, soit en déterminant chez eux 
une syncope, comme on le faisait pour les enfants, 
par la compression des carotides ^ 

4° Les Thlasiœ (eXaSIat) à qui l'on coupait le cordon 
et les vaisseaux spermatiques, « de sorte que les par- 
ties viriles restent bien à la vérité, mais si flétries 
qu'elles ne sont d'aucun usage. » 

Ces différentes sortes d'eunuques qui trop sou- 
vent, en dépit de la morale, suppléèrent le sexe fai- 
ble jusque dans ses attributions les plus intimes, rem- 
plirent également sur les théâtres de Rome les 
emplois de femmes, auxquels les destinaient tout 
particulièrement leur voix aiguë et leurs allures fé- 
minines. Les Romains exigeaient en effet de la fic- 
tion scénique une exactitude rigoureuse et l'acteur 
était tenu de présenter tout l'aspect extérieur de son 
personnage. A leurs yeux le théâtre devait être 
l'image même de la vie. Ils n'eussent pas toléré par 
exemple qu'on terminât sur le moment le plus im- 
pressionnant d'une scène amoureuse; il n'est besoin, 
pour s'en convaincre, que de lire ce qu'Ausone dit 
des représentations théâtrales, ou ce que le poète 



ques bistournés des degrés en rapport avec raltération plus 
ou moins considérable de la fonction interne. 

1. Marc. Emp. De medicam. empiricis. 

2. Le terme hébraïque Kaioïit (écrasé) servait à désigne^ 
cette variété d'eunuques. 



l'eunuceiisme dans l'antiquité 145 

Prudence raconte de la scène du cygne et do Léda 
jouée devant le public. 

Le doute n'est guère permis en conséquence sur 
le réalisme des jeux du cirque et du théâtre. Et le 
public n'en était plus à s'étonner lorsque, dans les 
représentations relatives au mythe d'Attis importé à 
Rome, l'acteur chargé du rôle de l'amant de Cybèle 
poussait le souci de la vérité jusqu'à s'amputer en 
scène les organes génitaux \ 

En réalité c'était quelque malheureux, condamné 
à la peine capitale, qu'au moment opportun on sub- 
stituait à l'acteur en renom, et qui obtenait ainsi la 
vie sauve et parfois la liberté, au prix de sa virilité 
perdue ^ 

Mais la castration ne fut pas la seule mutilation 
sexuelle en usage chez les Romains. Lorsque des 
édits trop sévères, au gré des traitants, tentèrent 
d'enrayer les incessants progrès de l'eunuchisme, 
une forme particulière de mutilation, Vinfihulation, 
qui ne tombait pas sous le coup de la loi, fut appli- 
quée fréquemment aux esclaves. 

1. Tertullien. Apol. 15. 

2. Le personnage de l'eunuque fut porté pour la première 
fois au théâtre, à Rome, par Térence, en imitation d'une pièce 
grecque de Ménandre. La comédie de Térence obtint un suc- 
cès considérable : deux représentations eurent lieu le même 
jour et la pièce rapporta à son auteur huit mille petits sester- 
ces, soit seize cents francs environ, somme la plus élevée qu'on 
eût jusque-là payée à un auteur dramatique. Il est même 
question, dans Plutarque, de vingt mille sesterces. 

Depuis, différents auteurs ont repris le même sujet, mais 
sans qu'il retrouvât jamais l'accueil enthousiaste du début. En 
1654, La Fontaine en donna une imitation, et plus tard Brueys 
et Palaprat en tirèrent une comédie plus que médiocre qui fut 
représentée sous ce titre : Le Muet. 

10 



146 



LES EUNUQUES 



Effectuée à l'origine sur de jeunes enfants pour leur 
conserver la santé par l'abstention d'excès trop pré- 
coces, cette opération fut réservée par la suite et à 




FiG. 11. — Chanteur romain infîbulé. 
Statuette en bronze du Musée del Collegio romano. 

(Winckelmann, Monumenii anlichi mec/i7i. Rome, 1767.) 



l'eunughisme dans l'antiquité 147 

peu près exclusivement aux comédiens et aux chan- 
teurs. Elle leur était même imposée par les direc- 
teurs de spectacles, intéressés à ce que la débauche 
n'altérât pas la valeur de leur voix (fig. 11). 

Les gladiateurs étaient de même infîbulés, afin de 
conserver leur vigueur intacte. On sait combien 
l'abus des plaisirs vénériens abat la force corpo- 
relle. Moïse ne défendait-il pas déjà aux Hébreux 
d'avoir rapport avec leurs femmes à la veille d'une 
bataille? Aussi, dans les quelques jours qui précé- 
daient une épreuve d'importance, les athlètes étaient 
consignés dans les écoles de gladiateurs et la vue 
même des femmes leur était interdite. 

Voici, d'après Celse \ en quoi consistait l'infîbu- 
lation : « On tire le prépuce et l'on marque, à gau- 
che et à droite, avec de l'encre l'endroit que l'on veut 
percer ; ensuite on laisse retomber le prépuce. Si les 
marques se trouvent vis-à-vis le gland, c'est une 
preuve que l'on a trop pris de prépuce, il faut faire 
les marques plus bas. Si elles se trouvent en-dessous 
du gland, c'est en cet endroit qu'on doit placer la 
boucle ; c'est là qu'il faut percer le prépuce avec une 
aiguille enfilée d'un fil. On noue ensuite les deux 
bouts de ce fil, on le remue tous les jours jusqu'à ce 
que les cicatrices des trous soient affermies. Alors 
on ôte le fil et l'on passe une boucle qui sera d'au- 
tant meilleure qu'elle sera plus légère, » 

C'était là du reste, à en croire les Satiriques, une 
faible barrière opposée aux ardeurs des matrones et 
des courtisanes dont quelques-unes se ruinaient pour 
satisfaire aux exigences de leurs amants, baladins 
ou chanteurs pour la plupart. L'anneau qui les infi- 

1, Gelse^ ch. XXV, liv. VII. Infibulandi ratio. 



148 LES EUNUQUES 

bulait n'était pas à l'abri des morsures de la lime et 
il ne servait guère qu'à faire coter à plus haut prix 
leurs faveurs 1. 

On rencontre encore, à l'heure actuelle, dans cer- 
taines peuplades d'Afrique, des prêtres infibulés^ 
Chez les Skoptzy, on a signalé également des cas 
analogues \ L'infibulation n'en est pas moins devenue 
un procédé d'exception, bien qu'un jour Dupuytren 
ait été obligé d'amputer le prépuce d'un malheureux 
à qui sa maîtresse avait infligé cette mutilation hu- 
miliante. 

Elle employait à cet usage de minuscules cadenas 
d'or ciselé, dont elle gardait la clé avec un soin ja- 
loux; l'amant infortuné n'avait pas été infibulé de 
la sorte à moins de vingt reprises différentes, et il 
avait eu cette admirable résignation d'endurer, à cer- 
tains moments, jusqu'à trois cadenas ainsi suspendus 
à son prépuce. Mais à la longue ces ornements d'un 
nouveau genre avaient occasionné de si graves ulcé- 
rations de l'organe que la transformation de ce chré- 
tien trop chéri en fils d'Israël put seule conjurer 
l'éventualité d'accidents plus graves. 

1. Die inihi simpliciter, comsedis et eitharsedis 
Fibula quid prestat ? Carius ut futuant. 

« Dis-moi franchement: cette boucle des comédiens et des 
chanteurs, à quoi leur sert-elle, sinon à se vendre plus cher? » 

(Mart. XIV, 215.) 

2. Cf. page 45. 

3. Rappelons enfin que dans un ouvrage paru à Halle en 1827 
un disciple de Malthus, le conseiller allemand Weinhold, pro- 
posait l'infibulation do tous les individus mâles n'ayant pas les 
ressources suffisantes pour prendre femme et subvenir aux 
besoins de leur famille. 



CHAPITRE V 

MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 



« Un remède est mauvais, s'il en coûte 
quelque chose à la nature. » 

Publ. Syrus. 



De tous les remèdes imprévus, employés depuis 
des siècles par les empiriques, il n'en est peut-être 
pas de plus surprenant que l'application de la cas- 
tration à la cure des hernies. 

La pénurie des connaissances physiologiques jus- 
qu'au début du xix^ siècle explique la facilité avec 
laquelle cette opération était pratiquée autrefois. 

Au moyen âge, en effet, l'on était encore indécis 
sur le rôle à attribuer aux testicules, « aux génitoi- 
res », disait Rabelais, dans l'acte de la génération S 
C'était l'époque où le fameux alchimiste italien, Pierre 
d'Abano, mettait en œuvre toutes les subtilités de sa 
dialectique en vue de savoir s'ils étaient ou non in- 
dispensables à la reproduction de l'espèce. 

Sous la Renaissance, et jusqu'à Ambroise Paré, 

1. Certains déclaraient même les testicules impropres à la 
production de la semence. Pourtant dès la fm du xvi^ siècle la 
plupart dos anatomistes décrivent les testicules comme les glan- 
des formatrices de la matière fécondante. 



150 LES EUNUQUES 

ropération de la hernie était toujours accompagnée 
de l'ablation des testicules, que l'on croyait indispen- 
sable à la cure radicale. Dans les cas de hernie 
étranglée, la castration, tout au moins unilatérale, 
passait également pour être l'unique chance de salut ; 
et on allait même jusqu'à castrer les enfants en ma- 
nière préventive pour éviter chez eux l'apparition de 
cette infirmité^ la tradition voulant que les eunuques 
en fussent exempts. C'était là une opinion courante, 
et Ramazzini ^ assurait que les chanteurs eunuques 
n'avaient pour ainsi dire jamais de hernies. 

Le « père de la chirurgie moderne », A. Paré, 
s'éleva avec force contre les superstitions sur les- 
quelles s'appuyait cette stupide pratique, et il recom- 
mandait de ne pas priver l'homme de « ce qui fait la 
paix du ménage ». 

Fabrice de Hilden^ nous a rapporté l'histoire de ce 
moine qui « feignit d'être hernieux au nombril pour 
se faire châtrer, et muni de l'ordre de son prieur, 
courut se faire opérer par un châtreur très fameux 
dans tout le pays, lequel était fort téméraire à cause 
de son ignorance dans la théorie de l'art. » 

Mais le nombre des charlatans empiriques qui mi- 
rent à profit la crédulité populaire et se livrèrent au 
métier de châtreur, au détriment de leurs concitoyens, 
ne fut jamais aussi considérable qu'au xviii^ siècle. 
« Munis d'un rasoir et de mains lourdes à ongles 
crochus, ces prétendus chirurgiens détruisent la fé- 
condité virile, en retranchant les organes qui en 
renferment les sources, quoique l'art prescrive de 
les conserver dans le plus grand nombre de cas. » 

1. Ramazzini, Morbis arlif. p. 621. Édit. Genève. 

2. Opéra oinn., 1616. 



MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 151 

tJn seul de ces empiriques avait impunément mutilé 
plus de deux cents individus dans la ville de Bres- 
lau, et Pierre Dionis, le chirurgien de Marie-Thé- 
rèse, raconte qu'un châtreur nourrissait un énorme 
chien des testicules qu'il enlevait. 

Haller put également observer, dans les cantons 
suisses, quantité d'hommes qui avaient été opérés 
dans leur jeunesse et étaient privés d'un testicule. 

A maintes reprises, Sabatier avait déploré qu'on 
n'usât pas de mesures énergiques en présence de ces 
faits monstrueux. Ce ne fut toutefois qu'en 1676 
qu'il eut la satisfaction de voir la Société royale de 
médecine se décider à agir efficacement. 

A la suite de plaintes portées au ministère par les 
intendants de Paris et du Languedoc, au sujet de la 
quantité de jeunes gens que cette mutilation rendait 
impropres au service militaire, la Société de méde- 
cine chargea Vicq d'A^zyr, Andry et PouUetier de la 
Salle d'un rapport sur ce genre d'abus et sur les 
moyens d'y remédier. Ce rapport est édifiant. 11 nous 
montre à quel degré était parvenue l'audace de ces. 
chirurgiens improvisés. 

«... Messieurs les évêques de Montauban et de 
Saint-Papoul ayant appris que plusieurs chirurgiens 
s'étaient annoncés à son de trompe dans leurs dio- 
cèses comme possédant un moyen préservatif assuré 
contre les hernies, lequel n'était autre chose que la 
castration, ils se sont empressés de l'apprendre à 
M. l'Intendant. La somme exigée pour ces opérations 
par chaque homme est de trente-cinq livres. M. l'é- 
vêque de Saint-Papoul nous apprend, d'après un 
examen fait par ses ordres, qu'il y a plus de cinq 
cents enfants d'opérés dans son diocèse. Ce prélat 



152 LES EUNUQUES 

avait fait distribuer dans les campagnes des banda- 
ges élastiques que les opérateurs en question ont eu 
l'audace d'enlever et d'emporter avec eux... Il est 
inutile d'insister sur l'atteinte que de semblables pro- 
cédés portent à la population/Indépendamment des 
dangers qui naissent de l'opération^ les sujets mêmes 
qui sont les mieux traitéS;,et auxquels il reste encore 
un testicule, ont au moins perdu la moitié de leur 
force et de leur virilité ^ ; ils courent alors les plus 
grands risques de devenir tout à fait impuissants s'ils 
sont: exposés à subir certaines opérations, et dans 
plusieurs autres circonstances où le testicule et ses 
annexes peuvent être blessés. » 

Suivent les noms de plusieurs de ces charlatans. 

Puis les rapporteurs concluent à la nécessité de 
remettre en vigueur l'édit de novembre 1634, par 
lequel Louis XIII défendait à toutes personnes«non 
reçues en la manière ordinaire des chirurgiens, de 

1. Ceci n'est pas parfaitement exact, car après l'ablation 
d'un testicule, la glande subsistante s 'hypertrophie le plus 
souvent et sa fonction devient plus active ; semblaJDle phéno- 
mène s'observe du reste après l'excision des autres glandes 
jumelles. C'est pourquoi les sujets monorchides , c'est-à-dire 
possédant un seul testicule, ne présentent pas dans leur orga- 
nisme les mômes particularités que les castrats. Kolb, qui 
vécut quelque temps chez les Hottentots, où se pratique la 
castration unilatérale, ne les a pas trouvés moins robustes ou 
moins prolifiques que les autres nègres. 

Parfois cette conformation n'est pas le résultat d'une muti- 
lation sexuelle. 11 existe en effet des monorchides de naissance: 
Gotta, le dictateur Sylla, le tartare ïamerlan étaient monor- 
chides. Von Glcichen parle également d'un médecin dont l'aïeul 
et le père n'avaient qu'un seul testicule ; lui et tous ses frères 
étaient marqués de la même singularité. (Cf. Von Gleichen. 
DisscrL. sur la (jénérulion. Paris, an Vil.) 



MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 153 

faire l'opération des descentes ». Le rapport demandait 
également le maintien de l'article 104 des statuts 
de J 699, interdisant aux chirurgiens reçus en qualité 
de herniaires de faire aucune opération ou incision, 
sOus quelque prétexte que ce fût, sans avis préa- 
lable d'un des maîtres de la Communauté des chirur- 
giens. La cure des hernies, par la méthode de la cas- 
tration, devrait être interdite à l'avenir, et la castration 
elle-même ne devrait être pratiquée, dans aucune 
circonstance, sans que déclaration en fût d'abord 
faite à l'Intendant de la province. 

Des mesures rigoureuses contribuèrent, à partir 
de ce moment, à enrayer le mal, mais il n'en per- 
sista pas moins jusque dans la première moitié du 
siècle dernier, puisque Delpech écrivait alors : « Cet 
horrible abus subsiste peut-être dans toute sa force 
dans un département de l'Empire. Nous avons la cer- 
titude qu'une femme, domiciliée dans les Ardennes, 
ôtait les testicules des enfants lorsqu'ils descendent 
dans le scrotum ; qu'elle faisait cette opération avec 
mystère et sous prétexte d'opérer une hernie ; enfin, 
que ces mutilations, bien juridiquement prouvées, 
sont restées impunies, et que cette femme a opéré 
pendant plus de vingt ans son art destructeur. » 

Cette pratique stupide et inhumaine remontait du 
reste à une antiquité reculée. La hernie fut toujours 
une infirmité des plus répandues, et à Rome au temps 
de Martial, il y avait déjà des spécialistes herniaires 
qui procédaient de façon identique. 

Encore ceux qui pratiquèrent la castration à celte 
époque ne possédaient-ils pas tous une science appro- 
fondie en l'art, comme semble le prouver la fâcheuse 



154 



LES EUNUQUES 



aventure survenue à un aruspice atteint de hernie 
scrotale. 

Certain jour, un paysan était venu lui demander 
le secours de ses lumières avant de faire offrande 
d'un bouc à quelque divinité de l'Olympe, et le prê- 
tre avait vivement insisté sur la nécessité absolue 
d'enlever au préalable les testicules de l'animal, afin 
d'empêcher que sa chair devînt fétide. C'était là une 
précaution indispensable, pàraît-il, pour s'assurer 
les bonnes grâces du Dieu, dont le goût ne s'ac- 
commodait sans doute pas des fumets trop violents. 

Or, au moment où le prêtre se penchait sur l'au- 
tel, le paysan s'aperçut qu'il était porteur d'un scrotum 
énorme, distendu par une volumineuse hernie, et, 
dans son respect peut-être excessif des rites sacrés, 
il n'hésita pas à trancher tout aussitôt la tumeur et 
à châtrer le pauvre aruspice qui de Toscan qu'il 
était devint Galle : 

«Hic modo qui Tiiscus fiierai niinc Gallus aruspes K » 

Ce ne fut pas seulement comme traitement de 
la hernie qu'on proposa l'ablation des testicules. 
« Voici, écrivait Ancillon en 1707, une autre espèce 
de gens qui se font eunuques ; ce sont des hommes 
qui craignent la lèpre ou la goutte, et qui, pour jouyr 
de l'avantage qu'il y a à en être exempt, aiment 
mieux perdre ceux qu'ils pourroient tirer de leurs 
parties viriles. Il est certain que la lèpre n'attaque 
pas les eunuques. » 

Ajoutons que cette croyance dans l'immunité des 
eunuques à l'égard de certaines maladies était déjà 

1. Martial. 



MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 155 

répandue chez les Anciens. Dans son récit de la peste 
d'Athènes, Thucydide dit littéralement : « Le mal 
descendait dans les parties honteuses et à l'extrémité 
des bras et des jambes, et beaucoup n'échappaient 
à la mort que par la perte de ces parties ^ » Et sans 
doute ne faut-il pas entendre par là que la gangrène 
les envahissait, mais que les malades faisaient eux- 
mêmes le sacrifice de leurs organes sexuels ; opi- 
nion que viennent confirmer ces vers de Lucrèce : 

Et graviter partim metnentes limina leti 
Vivebant, ferro privatei parte virili. 

« Craignant le seuil redoutable de la mort, ils 
abandonnent au fer la dépouille de leur virilité ^. » 

Ainsi mutilés, ils n'avaient plus rien à craindre du 
terrible fléau, et eux seuls présentaient cette précieuse 
immunité. Aristote ne manque pas de l'attribuer 
aux modifications de tempérament chez les indivi- 
dus châtrés, dont la frigidité repousse la force des 
exhalaisons chaudes : « Telle la froide salamandre 
éteint les charbons ardents sur lesquels on la place.» 

Archigenes ^ nous apprend que des lépreux et des 
malades atteints d'éléphantiasis se mutilaient en vue 
d'éviter la propagation de leur mal, coutume qui se 
perpétua du reste en Europe jusqu'à l'époque de la 
Renaissance, puisque dès le xiv« siècle les lépreux 
étaient désignés du nom de crestat qui signifie châ- 
tré, en gascon. 

La castration était également au dire d'Hippo- 

1. Thucyd. Historise, 1. II, ch. 49. 

2. Lucr. De natura, 1. YI. 

3. Archig. 1 III, ch. 125. 



156 



LES EUNUQUES 



crate ^ et d'Aristote 2, le remède préventif le plus 
certain contre la goutte. Nul n'ignore en effet qu'une 
nourriture trop recherchée et l'abus des plaisirs de 
Vénus constituent « la recette complète de la po- 
dagre ». 

La chasteté forcée des eunuques et leur sobriété 
habituelle les en garantissait donc, bien que Galien 
ait cité quelques exemples d'eunuques devenus gout- 
teux des suites de leur intempérance. 

L'historien Mézeray, dans sa Vie de Philippe-Au- 
guste, nous dit avoir lu « qu'il y avait des hommes 
qui appréhendaient si fort la ladrerie, cette vilaine 
et honteuse maladie, qu'ils se châtraient pour s'en 
préserver. » 



* 
¥ ¥ 



Il semble qu'on ait aussi appliqué la castration, 
dès les premiers siècles de notre ère, au traitement 
des maladies nerveuses et mentales. Le D"^ Pélikan 
n'attribue-t-il pas d'ailleurs à la castration la ra- 
reté de la folie chez les Skoptzy? Cette opinion peut 
paraître paradoxale au premier abord : on sait en 
effet quel lourd tribut les mutilations génitales, la 
perte des testicules en particulier, apportent à la pa- 
thologie mentale et aux formes tristes d'aliénation. 
Mais on doit tenir compte du fanatisme religieux qui 
le fait agir et empêche les Skopets de s'affliger 
outre mesure d'une infirmité que d'autres hommes 
jugeraient irréparable \ 

1. Hipp. Aphor., s. 6. 28. 

2. Arist. Prohl. 

3. Il n'est pas en effet de fonction dont la privation porte au 
moral une atteinte plus profonde que la privatipn des fonctions 



MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 157 

La chorée, l'épilepsie, diverses formes de vésanie, 
le satyriasis et en particulier la manie, aiguë ou chro- 
nique, furent donc traitées par ce procédé. On avait 
déjà observé que l'excitation génitale détermine un 
redoublement de violence chez les maniaques ; de 
plus, divers auteurs, entre autres Forestus ^ et 
Ettmûller * prétendirent, comme Pavait fait Are- 
génitales : « Fût-il un vieillard, dit Richerand, à qui la partie 
enlevée est inutile, l'individu ainsi mutilé ne recouvre jamais 
son hilarité. Ses qualités viriles disparaissent peu à peu pour 
faire place à une pusillanimité extrême... De l'homme il ne 
porte que le nom, il n'en a même plus l'apparence extérieure.» 
Le délire mélancolique ne tarde pas à s'emparer du pauvre 
mutilé et souvent la folie ou le suicide sont le terme de cette 
crise mentale. 

Disons toutefois que pareille déchéance ne s'observe guère 
que dans nos pays, où l'eunuque, vu sa rareté, est un objet 
de perpétuelle raillerie de la part de l'entourage. Mais en Afri- 
que ou en Orient, dans ces régions où l'état de castrat consti- 
tue une position aussi honorable qu'une autre, et où la castra- 
tion n'est guère pratiquée que sur des enfants, les accidents 
de ce genre sont exceptionnels. 

Depuis quelques années les chirurgiens se sont préoccupés 
de porter remède aux troubles psychiques consécutifs à l'abla- 
tion des testicules, en remplaçant l'organe supprimé par un 
testicule fictif, de matière variable, par ce qu^on a pu appeler 
un «testicule moral». Tuffier, l'un des premiers, employa des 
boules de métal ayant la forme de la glande; mais, en raison 
de leur poids, elles devenaient bientôt une cause de gêne per- 
manente pour le malade, et le plus souvent elles occasionnaient 
des fistules. Depuis, on a utilisé des testicules artificiels en 
agathe, en ivoire (Hamonic), en soie ou en caoutchouc. M. Rey- 
nier fait ordinairement la prothèse testiculaire avec des olives 
de sonde œsophagienne, et il a toujours vu ces corps bien tolé- 
rés ; certains de ses opérés les conservent depuis huit ou dix 
ans. 

1. Forest. lib X, obs. 24, 

2. Ettmûll. Opéra, tome II, p. 2. 



158 LES EUNUQUES 

tée s que la rétention du sperme peut suffire à 
déterminer la manie. On s'explique donc qu'on ait 
songé à améliorer ces malades par la castration. 
Quelques observations de ce genre sont consignées 
dans divers auteurs, notamment dans les œuvres de 
Rivière ^ et de Lanzoni ^ 

De nos jours encore, quelques chirurgiens anglais 
s'appuyant sur ce fait d'observation que les épilepti" 
ques, dans plus de la moitié des cas. sont des ona- 
nistes, et qu'il existe chez eux un état d'excitation 
permanent du centre génital, appliquèrent la castra- 
tion au traitement curateur de l'épilepsie. 

Une première expérience de cette nature faite en 
1859 par le D»" Holthouse \ de Westminster, ne fut 
suivie d'aucune espèce d'amélioration dans l'état de 
Fopéré. Mais dix ans plus tard l'ablation des testicu- 
les pratiquée sur un épileptique masturbateur donna 
un résultat merveilleux : les crises s'espacèrent de 
plus en plus et finirent par disparaître tout à fait ^ 

Or, la même année, en 1869, un maréchal-ferrant, 
devenu épileptique à la suite d'abus génésiques, 

l.Aretée. Biut.^ lib. 11, ch. V. 

2. « Il s'agit d'un adolescent atteint de manie ; les remèdes 
les plus énergiques avaient été employés pour la guérison, à 
tel point qu'on était venu successivement à l'emploi de l'anti- 
moine, au trépan et à l'artériotomie des temporales. Aucun de 
ces remèdes n'ayant agi, je conseillai la castration qui amenda 
tous les symptômes ; la folie furieuse cessa de suite, le délire 
mélancolique persistant seul, jusqu'à transformation de la ma- 
nie en mélancolie. » (Lazarus Riverius. Opéra omnia, 1679.) 

3. « Un enfant, âgé de 7 ans, atteint de manie, sur lequel 
on avait en vain essayé de nombreux remèdes, fut guéri par 
la castration. » (Lanzoni, Opéra omnia, II, 1738.) 

4. Médlc. Times and Gazette, 29 janv. 1859. 

5. Df Mackenzie Bacon, in the Practioner, 1869, II, p. 334. 



MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 159 

ayant entendu dire que pour guérir il fallait se sou- 
mettre à la castration, se coupa d'abord les deux 
testicules, et plus tard le pénis, avec un rasoir. Il 
guérit très bien de ses blessures, mais il resta sujet 
à ses crises d'épilepsie *. 

Il semble donc qu'il ne faille pas, d'un cas isolé 
de guérison, conclure d'emblée, comme l'a fait le 
D^ Bacon, à la nécessité de la castration de tous les 
épileptiques. Ce serait aboutir aune pétition de prin- 
cipe et les sophismes ne valent pas mieux en méde- 
cine qu'en philosophie. 

Signalons, à titre documentaire, qu'en 1886, Wil- 
liam Brovs^n a publié l'observation d'un homme de 
vingt-cinq ans, non épileptique, mais sujet à des ac- 
cès fréquents de fureur agressive. Un jour il se 
trancha à l'aide d'un couteau le testicule gauche, et 
il mit le droit à nu. Coïncidence ou non, cette muti- 
lation fut suivie de la guérison de l'état mentaP. 

L'hypertrophie de la prostate a paru également, il 
y a quelques années, devoir être justiciable de la 
castration. On s'était basé, en l'espèce, sur l'atro- 
phie considérable que présente cette glande chez les 
eunuques. Mais les multiples inconvénients d'une 
semblable méthode et en particulier les désordres 
psychiques survenus chez nombre de malades l'ont 
fait définitivement abandonner '. 

1. D' Marech. Jahrbûcher Schmidt, t. CL, p. 32. 

2. Annales méd. psych., 1886. 

3. La statistique de Burns, publiée en 1896, accusait 148 cas 
de castration pour hypertrophie prostatique, depuis la pre- 
mière intervention faite par Ramme trois ans auparavant. 
Mais dès cette époque, malgré l'amélioration incontestable qui 
suivait l'opération, on commença à songer que les testicules 
peuvent avoir leur utilité chez les prostatiques même âgés. La 



J60 LES EUNUQUES 

De même on a utilisé le châtrement pom* guérir 
les pertes séminales : la répétition trop fréquente de 
ce que Voltaire appelait « une bonne fortune de ca- 
pucin » déterminant un état morbide qui, si Ton n'y 
prend garde, conduit rapidement à l'hypochondrie 
et parfois au suicide. 

Nous ne saurions non plus passer sous silence ce 
projet de la castration des criminels, signalé dans un 
précédent chapitre ; projet qui a pour but non pas 
tant de supprimer les crimes commis que de garantir 
la société contre la possibilité de crimes à venir, par 
la suppression de la descendance éventuelle d'indi- 
vidus tarés ou dégénérés. 

Procédé Spartiate s'il en fût, mais qui a été égale- 
ment proposé pour faire disparaître le crétinisme de 
la surface du globe. 

Des vues semblables sont trop en désaccord avec 
les idées actuelles, elles répugnent trop à nos mœurs 
pour pouvoir rencontrer quelque chance de se voir 
accueillir. « Où serait, a-t-on dit, la liberté, où serait 
la dignité de l'espèce humaine, le jour où un nouveau 
code jugerait de l'opportunité de notre existence? » 

Cependant les Américains, peuple jeune et prati- 
que entre tous, par conséquent moins accessible à 
des considérations d'ordre sentimental, ne craigni- 
rent pas de reprendre ces idées, agitées en France 
plusieurs siècles auparavant^ au bon vieux temps où 



résection des canaux déférents se substitua momentanément à 
la castration, et à l'heure actuelle on intervient directement 
sur la glande, pour en faire l'ablation si possible, lorsque son 
aufi^mentation de volume devient un péril constant pour le 
malade. 



MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 161 

l'on essorillait les voleurs, dans l'espoir de les rendre 
stériles. 

Ce fut tout d'abord le D"" Agnew qui proposa la 
peine de la castration contre les criminels erotiques. 
Une semblable mesure, en supprimant les désirs, ne 
devait pas manquer, au dire de son auteur, de donner 
les meilleurs résultats. 

Puis, en février 1888, le D^' Orpheus Everts vint 
lire devant l'Académie de Médecine de Cincinnati un 
volumineux rapport « dont l'ampleur de vues n'était 
contrebalancée que par la barbarie du procédé des- 
tiné à en assurer la réalisation. »La castration y était 
indiquée comme le plus important facteur de réno- 
vation sociale; elle devait contribuer à diminuer dans 
des proportions considérables les charges de la so- 
ciété en réduisant à une expression ipfime le nombre 
des déclassés, des non-valeurs. 

Pour atteindre ce but, que fallait-il ? Se pénétrer 
d'abord de cette idée que dans tout criminel il y a 
un malade, et, partant de ce principe, opérer la cas- 
tration de tous les gens de cette sorte, atteints de 
tares dûment reconnues transmissibles par hérédité. 

En somme, la castration ainsi comprise non seule- 
ment devenait un moyen de défense de la société 
vis-à-vis des « sauvages de la civilisation », mais 
encore tendait à assurer la régénération morale d'une 
partie de la race, par la suppression de ses éléments 
gangrenés. 

Pour efficace que soit la méthode, on a fait obser- 
ver qu'elle était, au moins en partie, superflue : les 
criminels ne sont-ils pas en général les rejetons 
d'individus malades ou intoxiqués, le plus souvent 
d'alcooliques? Ce sont ces derniers surtout qu'il con- 

11 



16'2 LES EUNUQUES 

viendrait de soumettre à l'opération en question. 
Quant à leurs descendants, à ceux qui fournissent le 
plus lourd contingent à la criminalité, ce sont des 
dégénérés à la première génération et qui ne présen- 
tent guère, comme tels, d'aptitudes à se reproduire. 
Aussi la castration des criminels ou des crétins ne 
semble-t-elle pas devoir, de longtemps encore, trou- 
ver asile auprès des nations civilisées. Une telle pro- 
position n'en est pas moins venue grossir le nombre 
déjà respectable des motifs que médecins ou empiri- 
ques ont invoqué concernant l'emploi de la castration 
dans la cure des maladies ^ 

Ces motifs, on vient de le voir, ne firent jamais 
défaut. Et il convenait en vérité que devant une telle 
ardeur à castrer les malades, ceux-ci prissent à leur 
tour leur revanche, un jour ou l'autre, sur les méde- 
cins. L'initiative en devait venir, cette fois encore, du 
Nouveau Monde. Au reste, la chose ne date pas d'hier : 
elle remonte à la découverte de l'Amérique, et c'est 
à l'aumônier de la flottille commandée par Christophe 
Colomb qu'on en doit la relation. 

Lors donc qu'un indigène de l'île de Saint-Domin- 
gue venait à passer de vie à trépas, ses parents allu- 
maient un grand feu, puis le mort était étendu sur la 
braise encore rouge et recouvert de cendre. A quelques 
heures de là, la cendre était dispersée, tandis que les 
parents observaient avec la plus grande attention 
quelle direction suivait la fumée. Montait-elle droit 

1. Tout dernièi^emcnt encore un chirurgien américain, Van 
Méter, proposait l'éradication des maladies héréditaires, par 
la stérilisation des sexes chez les individus tarés. Stérilisation 
obtenue non plus par la castration qui retentit si fâcheusement 
sur l'état du castré, mais par la résection du canal déférent 

our l'homme, et de la trompe utérine pour la femme. 



MÉDECINE EMPIRIQUE ET CASTRATION 163 

dans le ciel, c'est que la mort était survenue à son 
heure : rien n'aurait pu tirer le malade de ce mau- 
vais pas. Descendait-elle au contraire sur la case du 
médecin, tous aussitôt se précipitaient de ce côté, et 
se saisissant du malheureux Esculape, rendu respon- 
sable du décès,ils se mettaient en devoir de lui cre- 
ver les yeux et de le châtrer, car, pensaient-ils, ces 
sortes de gens ne pouvaient mourir d'autre manière. 
Les mœurs, depuis lors, se sont modifiées, même 
à Saint-Domingue. On fait montre, à l'égard des 
médecins, de plus d'indulgence de nos jours, et heu- 
reusement pour eux, les erreurs de diagnostic ne 
comportent plus d'aussi cruelles représailles. 



CHAPITRE VI 

LES EUNUQUES CÉLÈBRES 

«... Quant à co qu'on dit ordinairement 
que ces sortes de gens sont mous et sans cou- 
rage, Gyrus n'en convenait pas. Il se fon- 
dait sur Texemple des animaux : des chevaux 
fougueux qu'on a coupés cessent de mordre, 
paraissent moins fiers et n'en sont pas moins 
propres à la guerre. Les taureauxpsrdent leur 
férocité, ils souffrent le joug, sansrien perdre 
de leurs forces pour le travail. Les chiens 
sont moins sujets à quitter leurs maîtres et 
n'en sont moins bons ni pour la garde, ni 
pour la chasse. Il en est ainsi des hommes 
à qui on a ôté la source des désirs, ils n'en 
sont ni moins adroits, ni moins avides de 
gloire. Ils montrent au contraire tous les 
jours que l'émulation n'est point éteinte 
dans leur âme. » 

(XÉNOPHON, Cyropédie, liv. VII.) 

Xénophon fut un des rares auteurs qui apprécièrent 
à leur valeur les mérites des eunuques, mais quel 
mal d'autres n'ont-ils pas dit de ces malheureux mu- 
tilés ? Quels qualificatifs peu bienveillants n'a-t-on 
pas employés à leur adresse ! Tous les écrivains mo- 
dernes, à quelques exceptions près, sont d'accord 
sur ce point : le castrat est un être dégradé au mo- 



LES EUiNUOUES CÉLÈBRES 165 

rai comme il l'est au physique, et la duplicité, les 
instincts sanguinaires, la lâcheté et la jalousie cons- 
tituent le fond même de son tempérament. 

Les Anciens ne portèrent pas sur leur compte un 
jugement moins défavorable : Glaudien les taxe d'avi- 
dité, et dans ses Portraits, Polémon d'Athènes dit 
qu'ils sont pour la plupart indiscrets, cruels, bons 
à tout. Les Satiriques latins, qui peignirent les mœurs 
de la décadence, ne manquèrent pas non plus de s'é- 
tendre sur le rôle infâme joué par les eunuques à 
Rome. En réalité, ils ne furent alors ni meilleurs ni 
pires que les citoyens auprès desquels ils allaient 
trafiquer de leur corps, et Ton pourrait à juste rai- 
son se demander qui était le plus méprisable, de 
rhomme libre qui s'abaissait à ces turpitudes ou de 
l'esclave qui en vivait. 

Par contre^ on sait que les Perses ou les Assyriens 
avaient en haute considération leurs eunuques, d'in- 
telligence cultivée pour la plupart^ et qui pouvaient 
prétendre, en raison de leurs talents, à dqs charges 
enviables. Les plus hautes fonctions civiles oumilitai- 
res leur étaient ouvertes, et ils ne laissèrent pas de 
répondre, en maintes circonstances, à la confiance 
qu'on leur témoignait. 

Xénophon estim.ait du reste que tout sujet, fût-il 
eunuque, qui est fidèle à son maître, est digne d'oc- 
cuper une place importante. Les castrats, privés des^ 
affections qui échoient en partage aux autres hom- 
mes, étaient seuls. capables, à son avis, de se dévouer 
sans réserve à ceux dont ils pouvaient attendre des 
biens, des honneurs, de la protection. Et il rapporte, 
comme un exemple de leur rare fidélité, et de la 
sensibilité dont ils sont capables au spectacle des 



166 



LES EUNUQUES 



malheurs d'autrui, le trait de trois d'entre eux qui 
se tuèrent pour ne pas survivre à leur maître Abra- 
date et à sa femme Panthée: « Par les soins du prince, 
on rendit aux morts les honneurs funèbres avec la 
plus grande pompe, et il fut édifié à leur mémoire un 
vaste monument.... Sur une colonne fort élevée sont 
les noms du mari et de la femme, en caractères syriens, 
et sur trois colonnes plus basses, on lit cette inscrip- 
tion : « Ici sont les eunuques. * » Enrésumé, ils pos- 
sédaient de réelles qualités, au dire de l'historien 
grec. 

Bayle ^ n'en prétend pas moins que c'est « le 
dernier attentat du despotisme de confier le gouver- 
nement à ces malheureux. » Il ajoute même : « Par- 
tout où leur pouvoir a été excessif la décadence et 
la ruine sont arrivées. » Il est vrai que le célèbre cri- 
tique semble entrer en contradiction avec ses propres 
idées lorsqu'ailleurs il convient que « si on eût fait 
Henri IV eunuque, il eût pu effacer la gloire des 
Alexandre et des César. » C'est là un paradoxe sans 
autre portée du reste, et Voltaire a su rappeler à ce 
propos que César fut beaucoup plus débauché 
qu'Henri IV ne fut amoureux. 

Il est évident que la moralité n'a rien à voir avec 
la valeur guerrière, et si l'histoire s'est enrichie du 
nom de conquérants glorieux, tels César, Henri IV, 
Louis XIV, que la pureté de leurs mœurs ne signala 
pas particulièrement à l'admiration des peuples — 
on n'en doit pas moins reconnaître que nombre de 
généraux surent faire preuve, eux aussi, du plus ar- 
dçnt courage, bien qu'un sort néfa^'j^te les eût dépouil- 

<i'. Xénoph. Cyrop., 1. VII > |ill'ïXi> 

-2., Baylû. Dicl. hisL.el criliq . '' / ..*: , 



LES EUrsUOLES CELEBRES 167 

lés de leurs organes virils. Les brillantes qualités pri- 
vées qui valurent au plus populaire de nos rois le 
sobriquet de Vert-Galant n'étaient cependant pour 
rien, on en conviendra, dans l'origine de leurs suc- 
cès. Ces généraux ne se montrèrent pas pour cela 
moins braves ni moins énergiques. 

Les aptitudes morales, le caractère même de l'eu- 
nuque sont donc bien sous la dépendance des mê- 
mes causes qui façonnent l'esprit de chacun de nous. 
Leur puissance intellectuelle ne relève pas dans des 
proportions moindres du milieu où elle se développa. 

A cet égard, les mœurs asiatiques sont d'un pré- 
cieux enseignement : elles montrent l'inanité des 
épithètes malveillantes trop souvent prodiguées aux 
castrats. Quel abîme ne sépare pas cependant ces 
eunuques, gloire du monde antique, conseillers avi- 
sés ou généraux habiles, de ces misérables nègres de 
Nubie vendus aujourd'hui aux Turcs pour la garde 
des harems I Quelle comparaison a-t-on pu raisonna- 
blement établir entre eux ? Ceux-ci ne sont que de 
lamentables épaves humaines ; ceux-là furent parfois 
des esprits d'élite, et si d'aventure quelques-uns mi- 
rent leurs qualités au service des plus vifs appétits 
ou des passions les plus basses, ils ne firent après 
tout que tomber dans des faiblesses comfmmes au 
reste de l'humanité. 

Pourquoi les eunuques ne présenteraient-ils pas, 
d'ailleurs, ce mélange de qualités et de défauts qui 
peuvent, selon l'heure et les circonstances, prêter au 
même individu une attitude héroïque ou le faire 
montrer au doigt par ses concitoyens ? Rien ne s'y 
oppose, et l'histoire des castrats n'est pas, en défini- 
tive, si différente de celle des autres hommes. C'est 



168 LES EUNUQUES 

pourquoi, à côté de ceux qui ne se firent guère con- 
naître que par leurs vices, il en est d'autres qui lais- 
sèrent un nom justement céJobre. 

Un aperçu de la vie de quelques-uns viendra à 
l'appui de ces idées générales, et nous devons con- 
sacrer les pages suivantes à des détails biographi- 
ques qui valent, en somme, par leurs conclusions, 
relativement à la personnalité si décriée des castrats. 

Quelque part Lucien signale un certain Pliiletœ- 
ros, eunuque paphlagonien, que Lysimaque nomma 
gouverneur de Pergame. Il gouverna, paraît-il, avec 
beaucoup de prudence et de sagesse et s'éteignit, 
entouré de la vénération de ses sujets, vers l'âge de 
quatre-vingts ans. 

C'était aussi un eunuque, ce philosophe disciple de 
Platon, Hermias, qui s'était emparé du pouvoir à 
Atarnée. Arislote, qui était son ami, offrit des sacri- 
fices à ses mânes lorsqu'il eût été livré aux Perses 
et mis à mort. Il composa un poème en son honneur, 
et peut-être même épousa-t-il sa fille à quelque 
temps de là. Hermias était en effet un eunuque bis- 
tourné et vraisemblablement l'opération qu'an lui 
avait fait subir n'avait pas aboli en lui toute faculté 
génératrice. 

On sait que plusieurs eunuques furent patriarches 
de Constantinople. Du reste, dans l'histoire du Bas- 
Empire romain, on trouve encore d'une part un con- 
quérant victorieux doublé d'un administrateur re- 
marquable, Narsès, de l'autre un vil esclave, Eutrope, 
dont les exactions ont laissé leur trace sanglante dans 
les fastes de Byzance. 

Esclave d'un maître arménien qui l'avait fait muti- 
ler tout enfant, Eutrope entra plus tard dans les 



LES EUNUQUES CÉLÈBRES 169 

rangs des eunuques palatins. Ce fut le point de dé- 
part de sa fortune, et l'empereur Théodose, séduit 
par son intelligence et sa fervente piété, lui confia en 
mourant son fils Arcadius. Sur cet esprit faible et 
borné, Eutrope sut prendre dès le début une autorité 
considérable, et ce fut lui en réalité qui gouverna 
l'Empire, non sans faire pâtir ses sujets de maints 
abus de pouvoir. 

Cependant, il commet une lourde faute, qu'il va 
payer de sa vie: confiant en son omnipotence, il 
donne pour compagne à Arcadius, Eudoxie, la fille 
d'un général franc, mort au service de l'Empire. La 
jeune hasilissa ne tarde pas à tenir tête à l'eunuque, 
dont l'influence l'a élevée à la dignité impériale ; elle 
veut à son tour personnellement diriger l'État, et 
intrigue si bien qu'elle arrache à l'empereur la dis- 
grâce de son ministre. 

Cela équivaut à un arrêt de mort pour Eutrope. Il 
n'ignore pas en effet quel souffle de colère son nom 
seul soulève parmi le peuple: chacun le méprise ou 
le hait; Claudien n'a-t-il pas déjà écrit contre lui une 
satire vengeresse ^? 

L'eunuque sent gronder l'orage et tout éperdu il 
se réfugie dans le sanctuaire de l'église métropoli- 
taine, où l'éloquence de saint Jean Chrysostome ^ 
apaisant miraculeusement la fureur de la populace 
retient les glaives prêts à s'abattre sur la tête du 
misérable. Il fut momentanément exilé à Chypre ; 
mais Eudoxie qui n'avait pas éteint dans son cœur 
tout ressentiment envers le favori déchu, le fit bien- 
tôt après ramener à Chalcédoine et décapiter. 

1. Claud. Invectives contre Eutrope. 

2, Saint Jean Ghrysoslome. Homélie pour Eutrope, 



170 LES EUNUQUES 

Toute différente fut la carrière de Narsès, eunu- 
que d'origine arménienne comme Eutrope, et que la 
faveur de l'impératrice Théodora avait fait nommer 
chambellan. On n'ignore pas quel éclat jeta dans 
l'histoire de Byzance le règne de Justinien et de 
Théodora^, malgré les mœurs relâchées qu'on prêta 
à l'impératrice. « L'eunuque Narsès, a dit Montes- 
quieu \ fut encore donné à ce règne pour le rendre 
illustre. » Les multiples qualités dont il fit preuve 
suffisent à confirmer cette élogieuse appréciation: 
lors de la sédition Nika ce fut lui qui par son sang- 
froid et son habileté vint à bout des meneurs et 
étouffa l'insurrection que les troupes impériales 
avaient été impuissantes à réprimer. 

Ce jour-là Justinien lui dut son trône, et quelques 
années plus tard, lorsque les Goths envahirent la pé- 
ninsule italienne et qu'ils eurent défait plusieurs gé- 
néraux romains, Narsès reçut le commandement 
général de l'armée. En deux campagnes successives, 
il parvint à rejeter l'ennemi hors des bornes de l'em- 
pire, ce qui lui valut à la fois le gouvernement mili- 
taire de l'Italie et le titre de patrice. 

La mort de Justinien, survenant sur ces entrefai- 
tes, ébranla son crédit, et l'on conte que l'impératrice 
Sophie, femme de Justin II, après l'avoir injuste- 
ment destitué, lui fit remettre une quenouille, seule 
arme, disait-elle, qui pût convenir aux gens de sa 
sorte. L'invasion des Lombards, appelés par Narsès 
dans la péninsule, fut la réponse du célèbre eunuque, 
qui mourut à Rome l'année suivante. 

Malheureusement tous les castrats ne furent pas 

1. Montesquieu. Grand, eldécad, des Romains, XX. 



LES EUNUQUES CÉLÈBRES 171 

des Narsès et certains, parmi eux, ne laissèrent que 
le souvenir d'une exécrable cruauté. Déjà un eunu- 
que, Halotus, avait préparé, sur l'ordre d'Agrippine, 
le champignon vénéneux dont trépassa l'empereur 
Claude. Ce crime contribua, sans doute, à ternir leur 
renommée. 

Ce ne fut pas le seul, au reste, dont ils se rendirent 
coupables, et saint Nicéphore de Constantinople 
conte les exactions d'un certain Stéphanus, eunuque 
d'origine perse, établi préfet du fisc sous le règne de 
Justinien IL Ce Stéphanus s'était adjoint un moine 
apostat du nom de Théodore, qu'il avait placé à la 
tête du Trésor public. L'un et l'autre commirent 
bientôt toutes sortes d'excès, usant de proscriptions 
et faisant subir aux citoyens les plus affreux suppli- 
ces- Leur cruauté atteignit même un patricien, Léon- 
tius, que les événements portèrent, peu après, au 
pouvoir suprême. Son premier soin fut d'ordonner 
qu'on se saisît des deux acolytes, et ils furent brûlés 
vifs devant le palais, aux applaudissements de la 
multitude. 

Ailleurs qu'à Byzance, il y avait également des 
eunuques pourvus de hautes situations. Dans les 
Actes des Apôtres *, il est fait mention d'un eunuque 
très en faveur auprès d'une reine d'Ethiopie, et qui 
avait été converti par l'apôtre Philippe, au cours d'un 
voyage à Jérusalem. 

A la cour d'Egypte, beaucoup, on l'a vu, deve- 
naient de grands dignitaires : l'un d'entre eux, Po- 
thin, gouverna le pays pendant la minorité de Pto- 
lémée XII Dionysos, et prit part au meurtre de 

1. VIII, 27, 39. 



172 LES EUNUQUES 

Pompée 1. César, contre lequel il avait fomenté une 
émeute à Alexandrie, le fit mettre à mort. 

D'ailleurs, le vainqueur des Gaules n'aimait guère 
les gens de cette espèce, depuis qu'un autre eunu- 
que, Ganymède, ayant réussi à le couper de ses com- 
munications, l'avait tenu quelque temps assiégé dans 
Alexandrie. Certains ont prétendu que ce même Gany- 
mède n'était eunuque qu'à demi, et qu'il obtint les 
faveurs de là plus jeune fille du roi. 



¥ ¥■ 



Au ix° siècle, un eunuque nègre, nommé Kafour,à 
qui le roi x\bou-Bekr avait confié le soin d'élever ses 
enfants, profita de cette circonstance pour s'emparer 
du trône à la mort de son souverain. Il gouverna 
l'Egypte pendant vingt ans et protégea les belles- 
lettres. Le célèbre poète Motenabbi a écrit des poé- 
sies en son honneur. 

L'activité des eunuques ne s'est du reste pas bor- 
née à la politique ou à l'art militaire. On a dit que 
Favorinus, le brillant sophiste gaulois de la fin du 
i^"" siècle, était châtré. En réalité il devait être cryp- 
torchide ou peut-être hermaphrodite. Sa face imberbe 
et sa voix aux notes aiguës le rendaient tant soit 
peu ridicule dans un temps où les philosophes affec- 
taient de porter la barbe longue, et s'étudiaient à 
user d'un débit imposant et viril. Néanmoins, son 
intelligence vive, son scepticisme éclairé le firent 
connaître, et ses œuvres, que le temps n'a pas entiè- 
rement dispersées, ne se ressentent en rien de l'in- 

1. Plutarq, Pom/?ee, 77. — Appicn, Bell, civil, Il 84. — Csesar' 
III, 108. 



LES EUNUQUES CELEBRES 173 

jusle disgrâce que lui avait imposée la nature. Encore 
cette disgrâce ne suffit-elle pas toujoLirs à le mettre 
à l'abri de certains soupçons, car il disait volontiers, 
en manière de plaisanterie : « Il est trois choses dont 
je m'étonne: Gaulois, de parler si bien le grec; eunu- 
que, d'avoir été accusé d'adultère ; adversaire de 
l'empereur, d'être encore en vie ^ » 

Au xvi« siècle, quelques eunuques surent égale- 
ment moissonner sur les champs de bataille des lau- 
riers glorieux. Ce fut d'abord un renégat italien mu- 
tilé par les infidèles, Hassan- Agha, qui devint dey 
d'Alger et défendit vaillamment la ville contre Char- 
les-Quint. Disons toutefois qu'une providentielle 
tempête vint opportunément au secours de Feunu- 
que, et anéantit une partie de la flotte. Charles-Quint 
lui-même faillit périr dans le désastre. 

Plus connu encore est Ali (fig. 12), général qui 
commandait l'armée de Soliman II, lors de l'inva- 
sion de la Hongrie par les Turcs en 1556. L'historien 
de Thou rapporte un mot du valeureux castrat au- 
quel un courrier venait apprendre qu'une ville était 
tombée aux mains des chrétiens : « Insensé I dit 
tout à coup le général au courrier qui se lamentait, 
de quoi me parles-tu ? De quelle fâcheuse nouvelle 
viens-tu m'entretenir ? Voilà, ajouta-t-il en montrant 
la place de sa mutilation, voilà ce qui est une perte 
vraiment déplorable pour moi, puisqu'elle m'a privé 
de ce qui me faisait homme ! » 

Vers la même époque, en Perse, sous la dynastie 
sévéfie, les eunuques jouirent d'une influence consi- 
dérable. Un surtout, Sarou-Taki-Khan Mirza, qui 

1. Philostr. Vie des Sophistes. — Suid. — Lucr. 



174 



LES EUNUOUES 




HaliTascia Ge:,ne.ralb deli^ EsBRCi'iro 
Ottom^^^no in'B^antsilnania. 



FiG. 12, — Ali, général de Soliman TI. 
(Cabinet des Estampes.) 



LES EUNUQUES CELEBRES 175 

devint premier ministre du Chah, est demeuré célè- 
bre ; quelques historiens ne l'ont-ils pas comparé à 
Richelieu ? En tous cas, à l'exemple du ministre de 
Louis XIII, il se jBt de nombreux ennemis en brisant 
les cabales des grands, et plusieurs furent impitoya- 
blement mis à mort par son ordre. Oléarius nous l'a 
dépeint comme un personnage intelligent et plein de 
zèle, mais autoritaire et vindicatif. 

L'époque de sa mutilation n'est pas bien établie, 
mais les circonstances qui Tentourèrent sortent de 
la banalité courante et méritent d'être rapportées. 
Sarou-Taki était soldat. Or, les parents d'un jeune 
garçon dont il avait, paraît-il, abusé, ayant porté 
plainte à Chah Abbas-le-Grand, celui-ci les autorisa 
à se venger eux-mêmes en mutilant le coupable. Mais 
Sarou-Taki prévint l'exécution en se châtrant de ses 
propres mains, puis il vint « présenter au roi les 
marques de son repentir dans un bassin d'or. » Ab- 
bas, apitoyé, lui fît donner des soins et l'attacha, une 
fois guéri, au service du palais \ 

Gomme on Ta vu % Aga-Mohammed Khan, fonda- 
teur de la dynastie régnante des Kadjars^ avait été 
mutilé à l'âge de cinq ans par ordre d'Adil Chah. 
Par la suite, l'usurpateur Kérim Khan ayant su re- 
connaître ses hautes qualités, le garda auprès de lui ; 
il avait souvent recours à la sûreté de son jugement 
dans les affaires les plus importantes. 

A la mort de Kérim, en 1779, Aga-Mohammed se 
sentit en état de s'emparer du pouvoir, but de son 

1. Un anonyme amis en roman les aventures du vizir sous 
le titre de Sarou-Taki et Ali-Beck. (Lorient^ Paris, 1752.) 

2. Cf. page 91. 

3. Il eut pour successeur son neveu Feth-Ali. 



176 LES EUNUQUES 

ambition depuis longtemps. Excellent cavalier, rompu 
à la fatigue par des chasses fréquentes, rapidement 
il quitte Ghiraz, rejoint sa tribu, pour bien dire d'une 
traite, à Astérabad, dans le Mazendéran, et avec 
l'aide des siens, des membres de la puissante tribu 
des Kadjars, il parvient à monter sur le trône de 
Perse. 

D'une activité extraordinaire, il réorganise l'armée, 
établit sa domination sur le Mazendéran, le Gbilan 
et l'Irak, soumet le Kirman, le Fars, la Géorgie et 
une partie du Khorassan, quand il est assassiné, 
en 1797, au début d'une seconde campagne en Géor- 
gie, où les troupes russes avaient pénétré. 

Il faut convenir que ces prouesses guerrières 
cadrent mal avec les idées couramment admises sur 
la couardise, la lâcheté proverbiale des eunuques. 
Nous pourrions néanmoins en multiplier les exem- 
ples, et naguère encore le D"" Petit écrivait, à propos 
du gouverneur d'Adoua : « Cet homme, mutilé par 
vengeance, n'en continue pas moins d'être un des 
plus braves soldats à la guerre, un des plus intelli- 
gents et des plus sages au conseil et de remplir les 
fonctions de sa place sans faiblesse et sans rien qui 
indique, au physique ou au moral, une transformation 
aussi grave dans son économie. » 

Mais l'Orient n'a pas le monopole exclusif des cas- 
trats. On raconte que Paracelse, le père de la méde- 
cine hermétique, était eunuque. Le fait n'est rien 
moins que prouvé, bien que son adversaire, Eraste, ait 
donné à entendre qu'un porc, de mœurs anthropo- 



LES EUNUQUES CELEBRES 177 

pliages, s'était chargé de cette opération*. D'autres 
ont dit que Paracelse avait été châtré à l'âge de trois 
ans. Tout cela est fort incertain, mais ce qui semble 
à peu près établi, c'est qu'il était imberbe, de plus, 
qu'il exécrait les femmes et que sa mysoginie lui 
valut même une assez fâcheuse réputation. 

N'a-t-on pas fait eunuque également le célèbre 
« simpliciste » Robin, arboriste et apothicaire attitré 
de trois rois de France. Ce fut lui que l'École de 
Médecine de Paris chargea de l'organisation de son 
jardin botanique. 11 introduisit également dans nos 
pays la culture de l'acacia et il mit en vogue les tubé- 
reuses, dont il préférait écraser les cayeux plutôt que 
d'en faire don à ses amis. Ce trait de jalousie profes- 
sionnelle, fort connu de ses contemporains, donna 
même lieu à une satire latine qu'un médecin adressa 
à Jean Robin avec cette dédicace : 

« Johanni Robino, toliiis propagiiiis inimico nato » 

Par allusion au dragon fabuleux qui gardait le jar- 
din des Hespérides, Gui Patin avait surnommé le 
farouche apothicaire: eunuchus Hesperidum. Mais le 
mot eunuchus signifie-t-il simplement gardien jaloux 
ou bien doit-il être pris ici au sens propre ? 

A ce propos, Bonaventure d'Argonne, qui sous le 
pseudonyme de Vigneul-Marville publia au xvii^ siè- 
cle de curieux « Meslanges d'histoire et de littéra- 
ture », rapporte expressément que Robin était eunu- 
que, opinion à laquelle Moréri s'est rangé sans plus 
ample informé. Les biographies plus récentes nient 
cependant la castration de Robin et n'y voient qu'un 

1, Éraste. Dispiii. de medlca, nova Paracelsi, I, 237. 

12 



178 LES EUNUQUES 

contresens de Vigneul-Marville sur le mot de Gui 
Patin. De plus, quoi qu'on ait dit à ce sujet, il est 
parfaitement établi que Robin eut un fils, Vespasien, 
qu'il associa à ses travaux et qui plus tard lui succéda 
dans sa charge; d'aucuns ont prétendu, il est vrai, que 
Vespasien n'était que le frère ou le neveu de Jean. 

En réalité, Jean Robin avait été bel et bien marié. 
Il eut même, de son mariage avec Catherine Duchâ- 
tel, trois fils : Vespasien, Jacques et Etienne ^ De la 
part d'un eunuque, on ne pouvait raisonnablement 
exiger davantage. 

Sans doute est-ce encore à une fausse interpréta- 
tion de texte qu'il faut attribuer la réputation analo- 
gue qui fut faite au poète Gombauld, ce vieillard 
« maniéré et coquet » habitué de la chambre bleue 
d'Arthénice. Aucun contemporain, il est vrai, n'a 
parlé de cette mutilation. Seul, Tallemant des Réaux 
a écrit dans ses « Historiettes » au sujet du poète : 
« Il est grand et droict et a assez de cheveux. Quoy- 
que vieux, il a encore bonne mine. Il est vray qu'es- 
tant un peu ridé, il a tort de ne porter qu'un filet de 
barbe ; cela est cause que dans la comédie des « Aca- 
démistes ^ » il y a : 

« Gombauld, pour un chastré, ne manque pas de feu. » 

Il n'en faut pas davantage pour créer une réputa- 
tion. 

En 1795, une chanson courut à travers Paris. Elle 
commençait par ces vers plus que médiocres : 

Maurcpas devient tout puissant, 

V'ià c'que c'est que d'être impuissant. 

1, H. Fisquet. Bioçfr. génér. de Hoefer . 

2. De Saint-Evremond. 



LES EUNUQUES CÉLÈBRES 179 

Or, celui qui fut ministre de Louis XV, puis de 
Louis XVI, était-il en réalité impuissant, voire même 
eunuque, ainsi qu'on l'en soupçonnait ? La question 
reste en suspens. A la vérité , l'arrivisme souriant et 
impertinent qui caractérise la noblesse du xviii" siè- 
cle fut le trait dominant de son caractère, mais il 
s'y joignait chez lui une sécheresse de cœur toute 
particulière qu'on s'empressa d'attribuer à tort ou à 
raison, à son organisme incomplet. En dépit du ma- 
riage, d'ailleurs stérile, de Maurepas, et d'une pater- 
nité clandestine que l'intéressé se gardait bien de 
nier, cette opinion resta accréditée à la Cour comme 
à la ville, et elle s'est perpétuée jusqu'à nous. 

Enfin l'on a dit que Boileau et Bufîon étaient, eux 
aussi, des eunuques. Tous deux furent atteints, il est 
vrai, de la même maladie, la pierre, mais ils n'étaient 
châtrés ni l'un ni l'autre. Boileau, qui avait été fort 
mal taillé à Tâge de quatre ans, souffrit sa vie durant 
des suites de son infirmité. Quelquefois en effet il 
arrive que les opérations portant sur les voies urinai- 
res sont suivies de frigidité plus ou moins complète, 
ainsi qu'il advint à Pierre III après une lithotritie. Il 
a été fait mille contes de cet accident survenu à Boi- 
leau, et les biographes y substituèrent même la ri- 
dicule histoire d'un duel avec un dindon qui aurait 
guéri, pour le reste de ses jours, le futur poète de 
tout désir amoureux. 

Quant à Buffon, d'un mariage contracté en 1762 
avec M'^*^ de Saint-Belin, il eut un fils, colonel de ca- 
valerie, qui périt sur Péchafaud révolutionnaire 
quinze jours avant la chute de Robespierre. 

En dépit de la légende, certains de ces prétendus 
eunuques firent donc souche fort honorable. Mais 



IbU LES EUNUQUES 

celui qui fut très réellement castré et que ses mal- 
heurs, plus encore que ses talents, ont rendu illustre 
entre tous, ce fut Abélard, l'immortel amant d'Hé- 
loïse (fig. 13). Au moment où il connut cette der- 
nière et devint son précepteur, le célèbre moine 
avait trente-huit ans. «Il sut toucher de telle manière 
le cœur d'Héloïse et lui mit le feu au corps si furieu- 
sement par sa belle plume et sa belle voix que la 
pauvre femme n'en put guérir de sa vie \ »La répu- 
tation d'Abélard était alors considérable: rival heu- 
reux de Guillaume de Ghampeaux dans ces thèses 
publiques chères aux subtils dialecticiens de l'époque, 
il était devenu le chef incontesté de l'École de Paris. 
Sa renommée, comme théologien, était universelle, 
et les disciples se pressaient en foule autour de la 
chaire où le maître professait avec un si vif éclat. 

Mais bientôt l'astre parut subir un sensible déclin. 
La passion d'Abélard pour la nièce du chanoine Ful- 
bert emplissait son cœur et occupait son esprit tout 
entier: « Le plaisir me dominait tellement, écrit-il-, 
que je ne pouvais plus me livrer à la philosophie, ni 
donner mes soins à mon école... Je faisais mes le- 
çons avec abandon et tiédeur, mon esprit ne produi- 
sait plus rien. Je me bornais à être l'écho des ancien- 
nes traditions, et s'il m'arrivait de composer des vers, 
c'étaient des chansons d'amour et non des axiomes 
de philosophie. » 

A quelque temps de là, cet amour ne tarde pas 
à porter ses fruits, et Héloïse s'aperçoit qu'elle 
va être mère. Éperdue, redoutant de ne pouvoir ca- 
cher désormais la vérité aux yeux de son oncle, elle 

1. Bayle. Dict. hisl, et crit, 

2. Hisl, calamit. 



LES EUNUQUES CELEBRES 



181 




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FiG. 13. — Abélard (Gab. des Estampes), 



182 LES EUNUQUES 

se laisse enlever et conduire en Bretagne auprès de 
la sœur d'Abélard, Denyse. Là, elle met au monde 
un fils. 

Ces événements inattendus ont enfin tiré le cha- 
noine de sa trop confiante quiétude. Il pleure, il me- 
nace : Abélard, touché de sa douleur, s'offre à épou- 
ser Héloïse, mais à la condition que cette union soit 
tenue secrète, car le mariage était regardé à cette 
époque comme indigne de l'état philosophique et 
des graves méditations qu'il comporte. 

Cependant l'amante héroïque refuse de compro- 
mettre à ce prix l'avenir et la gloire réservés à celui 
qu'elle aime. Par des raisons admirables de désinté- 
ressement et de tendresse, elle lui représente que les 
hommes de génie n'ont que faire de s'embarrasser 
d'une famille, qu' Abélard doit l'abandonner à son 
triste destin et se consacrer tout entier à son idéal 
de science et de philosophie. La tendresse virile du 
moine sait réduire à néant ce magnanime sacrifice 
et tous deux regagnent Paris où, après une nuit pas- 
sée en prières, un prêtre bénit leur union au pied des 
autels. Désormais les époux ne devaient se voir qu'à 
de rares intervalles, mystérieusement, afin que nul 
ne soupçonnât jamais ce qui s'était passé. 

Mais les événements se précipitent: au mépris de 
la discrétion promise, Fulbert s'empresse de tout 
divulguer, soulevant ainsi les protestations d'Héloïse 
qui se réfugie au couvent d'Argenteuil pour se déro- 
ber au ressentiment du chanoine. Ce dernier, ne 
voyant là qu'un expédient d'Abélard pour se débar- 
rasser définitivement de sa femme, forme aussitôt le 
projet de punir ce qu'il croit être une trahison. 11 gagne 
à sa cause un serviteur d'Abélard, il s'assure le con- 



LES EUNUQUES CELEBRES 183 

cours de quelques parents, et certaine nuit le moine, 
saisi, ligotté, mis dans l'impossibilité absolue de se 
défendre, est atrocement mutilé par les misérables. 
L'inconsolable Héloïse, à la suite de ce drame, 
prit définitivement le voile au couvent d'Argenteuii, 
qui lui avait donné asile. Son époux se retira alors à 
l'abbaye de Saint-Denis où, quelques mois plus tard, 
les clercs vinrent en foule le solliciter de reprendre 
son enseignement interrompu de manière si tragique. 



CHAPITRE VII 

LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 

« Les CRslraii d'Italie sont comme un 
instrument dont l'ouvrier a retranché le 
boispour lui faire produire des sons. » 

Montesquieu. 



Un rapport étroit unit le développement du larynx 
et celui des organes génitaux, et chez les individus 
qui, pour une cause quelconque, subissent un arrêt 
de croissance dans le dernier de ces appareils, on 
observe constamment l'arrêt parallèle de développe- 
ment des muscles et des cartilages laryngés. Il en 
résulte une modification complète du timbre et de la 
hauteur de la voix qui reste alors chez l'adulte ce 
qu'elle est chez la femme ou l'enfant, une voix de 
contralte ou de soprane. 

Le même phénomène se produit chez les eunuques, 
la suppression complète de la glande génitale ayant 
pour conséquence invariable un arrêt de développe- 
ment de l'appareil phonateur. Dupuytren eut l'occasion 
de disséquer le larynx d'un individu castré très jeune : 
cet organe était d'un tiers moins considérable qu'il ne 
Test habituellement ; les cartilages étaient peu déve- 
loppés, et la circonférence de la glotte avait un dia- 
mètre très inférieur à la normale. Semblables cons- 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 185 

tatations ont été faites par divers auteurs,, entre autres 
Godard K 

Mais ce qu'il faut noter en outre c'est que dans le 
cas où la castration a été effectuée après l'âge pubère, 
c'est-à-dire à une époque où le larynx a acquis son 
parfait développement, il se manifeste aussi, le plus 
souvent, un changement dans la qualité du son. La 
voix ne redevient pas juvénile, il est vrai, mais l'atro- 
phie qui suit l'opération agissant sur les différentes 
pièces du larynx, et en particulier sur sa musculature, 
les sons émis ont un caractère de discordance, d'iné- 
galité très caractéristique. 

Toutefois il semble exceptionnel que l'opération 
pratiquée chez l'adulte élève la voix d'une octave, en 
un temps relativement court, ainsi qu'on l'a prétendu. 

Quant aux eunuques castrés dans leur prime 
jeunesse, ils gardent, leur vie durant, une voix 
glapissante, aux notes aiguës de soprano, et cela 
donna l'idée de les utiliser pour imiter les voix 
de femmes au théâtre, les voix des anges dans les 
églises ^. 



1. E. Godard. Egypie et Palestine, Paris, 1867. 

2. On a observé chez certains individus un trouble particulier 
de la voix parlée, qu'on a désigné de voix eunuchoïde, carac- 
térisé par une exagération d'une octave environ sur le timbre 
habituel de la voix normale. Ce n'est pas là le résultat d^un 
trouble de croissance ou d'un défaut organique des organes 
laryngés ou génitaux; c'est un trouble fonctionnel dans l'émis- 
sion et la pose de la voix qui se rattache au phénomène de la 
mue. Il existe alors une véritable contracture des cordes 
vocales que l'on peut également constater sous l'influence de 
fatigue, de surmenage oratoire. 

« Cette manière de parler, aussi désagréable que ridicule 
disparait en quelques jours d'exercices phonateurs bien con- 



186 LES EUNUQUES 

Du reste, cette anomalie de développement était 
connue des anciens, et voici quelle explication Aris- 
tote en donnait : « Tous les animaux, quand on les 
châtre, changent et ils inclinent à la nature féminine ; 
comme la force nerveuse qui est dans le principe vient 
à se détendre, ils prennent une voix pareille à celle 
des femelles. Ce relâchement se produit alors comme 
il se produit dans la corde qu'on a d'abord tendue, et 
à laquelle on ôte le poids mis pour la tendre. On sait 
que c'est là ce que font les tisserands ; ils tendent la 
chaîne qu'ils travaillent en y accrochant des pierres 
qu'on appelle des laïes. C'est de la même manière 
que les testicules sont naturellement suspendus, rela- 
tivement aux canaux spermatiques ; et ces vaisseaux 
dépendent de la veine qui va du cœur à l'organe 
même qui met la voix en mouvement. Aussi, quand 
les canaux spermatiques viennent à changer, vers 
Vàge où ils commencent à pouvoir sécréter le sperme, 
cet organe change en même temps. Avec le change- 
ment de cet organe survient celui de la voix. La voix 
devient alors ce que quelques naturalistes appellent 
la voix de bouc, quand elle devient rauque et inégale. 
A la suite de ce changement, les progrès de l'âge 
développent et constituent la voix grave ou la voix 
aiguë. Quand les testicules sont enlevés, la tension 
des canaux se relâche, à peu près comme la corde 
et la chaîne se détendent quand on retire le poids. 
De môme cet organe étant détendu, le principe qui 



duits, et chose curieuse, ce n'est pas une voix de ténor que 
les sujets retrouvent, mais le plus souvent une voix de baryton 
et quelquefois même de basse. » (Ghéroin, Soc Méd. Chir., nov. 

1902.) 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 187 

met la voix en mouvement se trouve relâché dans la 
même proportion *. » 

Mais laissons Aristote et cette physiologie toute 
primitive. Ce que l'on constate, c'est que la voix de 
l'eunuque reste infantile : elle ne tombe pas d'une 
octave à l'époque de la puberté comme chez l'homme 
normal. De plus le registre vocal acquiert générale- 
ment plus d'étendue et son ampleur devient considé- 
rable. Cette particularité si marquante devait assurer 
aux eunuques une place considérable dans l'histoire 
du chant. 

A l'époque du Bas-Empire romain, les castrats 
étaient déjà admis, en qualité de chanteurs, dans les 
édifices religieux, où les femmes ne|pouvaient faire 
entendre leur voix, conformément à la parole de 
saint Paul qui voulait que la femme se tût à l'église. 
Une partie des chantres de la chapelle impériale 
était donc recrutée parmi les castrats. 

Macrobe, dans ses Saturnales, fait mention de ces 
chanteurs mutilés et l'historien Sozomène ^ rapporte 
qu'un eunuque du nom de Brisôn, homme de confiance 
de l'impératrice Eudoxie, fut chargé d'organiser des 
chœurs de fidèles orthodoxes, et de diriger l'exécu- 
tion des hymnes que saint Jean Chrysostome se 
réjouissait d'opposer aux réunions chorales des Ariens. 
Ces manifestations musicales n'allèrent pas sans en- 
traîner quelques désordres, et au cours d'une bagarre 
entre hérésiarques et fidèles, Brisôn reçut une pierre 
à la tête. Les chœurs des Ariens furent alors inter- 
dits, mais leurs adversaires purent continuer ces 
pieux exercices. 

i. Arist. Gêner. Anim., V, vi § 12. 
2. Sozomène. Hist. ecclés.,VlU, 8. 



188 



LES EUNUOUES 



Dès le xii« siècle, le nombre des eunuques chan- 
teurs s'accrut considérablement, et ils se répandirent 
un peu partout en Europe, témoin l'eunuque Manuel 
qui vint en 1137 s'établir professeur de chant à Smo- 
lensk, en compagnie de deux autres castrats. 

De l'Église grecque ils passèrent à l'Église romaine, 
et dès le xvi® siècle, ils emplissent les églises et les 
chapelles privées. En 1569, on en trouve six dans la 
chapelle du duc de Bavière, sous la direction du 
« divin » Orland de Lassus, le contemporain et le 
rival du réformateur de la musique sacrée, le célèbre 
Palestrina, celui qui devait révolutionner cet art par 
le plain-chant et l'éducation musicale des castrats. 

C'est vers la même époque en effet qu'ils firent 
leur apparition dans le chœur même de la chapelle 
pontificale. Jusque-là, à Rome, les parties de soprani 
étaient tenues par des falsetti ou hnuts-ténors qui 
chantaient en voix de fausset aigu. La plupart étaient 
espagnols. Les falsetti cédèrent difficilement la place 
à leurs adversaires, mais l'extraordinaire virtuosité 
des eunuques les fit adopter d'une manière définitive. 
L'un des premiers qui furent admis à la chapelle, 
Girolamo Rosini, fut cependant chassé par ses rivaux 
dès ses débuts. Le pauvre castrat découragé voulait 
abandonner son art et prendre l'habit de l'ordre 
sévère de saint François, dans lequel il était défendu 
de chanter, mais le pape ordonna qu'il reprît sa place 
à la chapelle pontificale. 

Quelques-uns de ces chantres mutilés jouirent 
d'une renommée très grande, deux d'entre eux sur- 
tout: Allegri, l'auteur du Miserere, et Francesco Grossi 
dit Siface. 

On peut se demander en raison de quelle para- 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 189 

doxale faiblesse l'Église, qui s'était montrée jadis si 
sévère dans la répression de reunuchisme,pût encou- 
rager, tout au moins par son silence, le commerce des 
castrats en Italie. Il est certain qu'on ne fit jamais 
expressément, sur l'incitation de l'Église, des eunu- 
ques pour le service des chœurs, mais nul n'ignorait 
que ceux qui se présentaient à la chapelle pontificale 
étaient les bienvenus, et que l'autorité ecclésiastique 
ne se livrait à aucune espèce d'enquête sur la manière 
dont la voix de soprano leur avait été conservée. 

Aussi, bien des parents pauvres ou simplement 
cupides faisaient-ils de bonne heure castrer leurs 
enfants mâles. Ceux qui n'obtenaient pas de situa- 
tion à la chapelle étaient toujours certains de trouver 
au théâtre un emploi de sopraniste. C'est ainsi qu'un 
commerce clandestin d'eunuques ne cessa de prospé- 
rer en Italie, et jusqu'au commencement du siècle 
dernier, on voyait dans les rues de Naples des en- 
seignes ainsi conçues : Ici on châtre proprement et à 
bon marché. 

11 en était de même par toute la péninsule et cer- 
taines villes, Macerata et Leccia entre autres, étaient 
infestées de ces trafiquants. Tout comme autrefois, 
des chirurgiens improvisés se recrutaient parmi les 
barbiers — nocini — qui n'hésitaient pas à inscrire 
au-dessus de leur porte l'indication de leur vile pro- 
fession : 

Qui si castrano maravigliosamente i piitti. 

En 1772, le duc de Wurtemberg fît venir de Polo- 
gne deux de ces chirurgiens qu'il chargea de lui 



190 LES EUNUQUES 

fournir à discrétion des soprani pour sa chapelle 
privée. 

Vers la fin du xviii^ siècle trois cents eunuques 
environ étaient encore employés en Europe dans les 
chapelles et les théâtres, et certaines années, plus de 
deux mille enfants subissaient la castration en Italie, 
principalement dans les états ecclésiastiques. 

Certains papes se rappelèrent cependant ce pré- 
cepte de saint Thomas d'Aquin que toute mutilation 
doit être interdite aux individus comme attentatoire 
à la souveraineté divine, et dès le xvi® siècle des édits 
de Grégoire XIV tentèrent d'abolir la pratique de la 
mutilation des enfants. 

Par la suite, Clément XIV défendit « toute prépa- 
ration au chant ayant pour but de donner une voix 
artificielle aux jeunes garçons. » Il proscrivit la cas- 
tration des États romains, mais cela ne l'empêcha 
pas de garder des eunuques dans la Chapelle. Cette 
contradiction entre l'acte et le verbe lui valut 
même de la part d'un littérateur italien, Parini, 
qui rédigeait la Gazette de Milan, une mystification 
dont toute l'Europe se divertit à l'époque. Un 
jour, il imprima sous la rubrique de Rome la note 
suivante : « Le Saint-Père Ganganelli, pour bannir 
à jamais le crime de la castration^ malheureusement 
trop répandu en Italie, ordonne qu'on ne reçoive plus 
ni dans les églises ni sur les théâtres des États romains 
aucun chanteur qui ait subi cette opération infa- 
mante. Il engage en outre tous les princes chrétiens 
à promulguer cette même défense dans leurs États. » 

Cette note supposée fit sensation et les félicitations 
arrivèrent de toutes parts au Vatican qui fut obligé de 
la démentir. 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SLXTINE 191 

Rien n'est plus curieux que les raisons invoquées 
dans un ouvrage purement doctrinal du reste, et non 
«de foi* », par un autre pape, Benoît XIV, pour 
justifier dans une certaine mesure l'incroyable tolé- 
rance du pouvoir spirituel à l'égard de la castration. 

Examinant donc l'usage que l'Église peut faire de 
la musique et du chant, sous la réserve expresse 
d'éviter le mélange du sacré et du profane, le pontife 
commence par rappeler l'Encyclique qu'il a publiée 
sur ce sujet en 1749 et qui traite amplement la ques- 
tion. 11 aborde ensuite la justification de l'emploi 
des eunuques dans la musique d'église, et telle est, 
en substance, son argumentation : « Des voix pieu- 
ses se sont élevées pour réclamer une condamnation 
solennelle de cette pratique qui, disent-elles, cause 
un grand scandale et contribue à donner à la musi- 
que sacrée un caractère de mollesse efféminée trop 
voisin de la licence mondaine qui règne au théâtre. 
Ces eunuques ne pourraient'ils pas être, à la rigueur, 
remplacés par des enfants? Ce serait abolir la seule 
raison qui perpétue un crime monstrueux dont sont 
victimes de jeunes garçons, souvent par la compli- 
cité de leurs parents 1 

Il faut tout d'abord se référer au premier canon 
du Concile de Nicée et aux canons des Apôtres. 
On y voit que l'Église a fait une sage distinction 
entre le castrat volontaire — absolument indigne — 
et la victime innocente d'une opération chirurgicale 
reconnue indispensable, ou d'une violence à laquelle 
elle n'a pu se soustraire. 

Il convient de rappeler ensuite la question qui 

1. De synodo diocesana, lib, XI, cap. VIÎ, 



192 LES EUNUQUES 

fut agitée par de nombreux casuistes au xvi« et au 
xvii® siècles : « Un père autorise la castration de son 
fils ; celui-ci y consent ; le médecin garantit que 
l'opération (laquelle n'a d'autre but que de faire en- 
trer l'enfant parmi les chanteurs d'église) ne sera pas 
mortelle : peut- on y procéder ? » Quelques casuis- 
tes ont opiné pour l'affirmative ^ mais la plupart ont 
répondu non. 

L'Église en effet a toujours condamné la castra- 
tion volontaire, même dans la personne d'Origène. 
Tout au plus pourrait-on, à l'exemple du pape Alexan- 
dre III^ laisser à un prêtre, victime de cette pieuse 
erreur, une partie de ses droits canoniques : le 
pontife se contenta d'mterdire à ce malheureux de 
dire la messe ^ Mais jamais l'Église n'a autorisé la 

1. La voix, disaient-ils, est une faculté plus précieuse que 
la virilité, puisque c'est par la voix et le raisonnement que 
l'homme se distingue des animaux. Si donc, pour embellir la 
voix, il est nécessaire de supprimer la virilité, on peut le faire 
sans impiété. Or, les voix de soprani sont tellement nécessai- 
res pour chanter les louanges du Seigneur qu'on ne saurait en 
mettre l'acquisition à un prix trop élevé. (Sayrus, Salonius, 
Mendoza, etc.) 

2. Un eunuque en effet ne saurait exercer la prêtrise ; toute- 
fois il convient de signaler, ne serait-ce qu'à titre de curio- 
sité, ce que Minon raconte, dans son Voyage en Italie : « Il 
faut que je vous dise, pendant qu'il m'en souvient, un assez 
plaisant secret qu'on a trouvé ici en faveur de certains prê- 
tres musiciens. Vous savez qu'un prêtre doit être un homme 
complet, et c'est une loi sans exception. Néanmoins comme 
on a remarqué que cette perfection du corps apporte quel- 
quefois du désagrément à la voix, et que d'un autre côté la 
douceur de la voix est d'une grande utilité pour mieux in- 
sinuer les choses, soit à l'église, soit à l'opéra, on a trouvé 
un milieu pour accommoder l'affaire et il a été convenu qu'un 
prêtre ajuste pour la musique pourrait exercer la sacrificature 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 193 

castration en vue du recrutement de ses chanteurs. 

Il y a lieu toutefois, ajoute cependant le pontife, 
de remarquer que la question peut être posée en ces 
termes : Le pouvoir civil, bien qu'il condamne dans 
ses lois la castration, la tolère en fait pour assurer à 
la musique d'église des CKécutants qui lui sont né- 
cessaires, dans l'état présent de son organisation. 
L'usage en est établi depuis longtemps dans la cha- 
pelle pontificale ; l'autorité ecclésiastique, qui n'a 
pas à intervenir dans cette opération, va-t-elle em- 
pêcher ce qu'une habitude communément répandue 
réclame ? 

Il est clair, répond Benoît XIV que les faits, ainsi 
présentés, ne nous mettent pas dans Vobligation de 
prononcer une défense absolue qui mettrait les évê-^ 
ques dans une position difficile en les exposant à per- 
dre une partie de Vaffection des peuples^ dont ils ont 
un besoin constant .. Qu'ils se règlent donc sur ce 
seul principe immuable : préserver la musique sa- 
crée des licences du théâtre, soit dans les airs, soit 
dans le choix des instruments^ soit dans l'attitude 
des exécutants. C'est en vertu de ce principe que 
nous avons interdit aux chanteurs de notre chapelle 
pontificale de jamais paraître sur une scène profane. » 

En résumé, le pape ne croyait pas devoir empié- 
ter sur les attributions du pouvoir civil, et dans Fin- 



aussi bien qu'un autre pourvu qu'il eût ses nécessités ou, si 
vous aimez mieux, ses superfluités dans sa poche. Je ne vou- 
drais pas m'engager à produire l'acte de ce règlement qui peut 
n'avoir été donné que de vive voix ; mais, quoi qu'il en soit, 
je sais de source certaine que la chose existe comme jo vous 
la dis, » 

15 



194 LES EUNUQUES 

térêt du bel canto, il consentait à fermer les yeux sur 
ce qui se passait ; cela donna même à Voltaire l'oc- 
casion de faire observer qu'au xvm® siècle, il n'y 
avait plus que le Grand Turc et le pape qui se livras- 
sent à la fabrication des eunuques. L'esprit frivole 
de l'époque n'étant sans doute pas étranger à cette 
coupable faiblesse, et les mœurs, plus fortes que les 
lois qui punissaient de mort la castration, avaient 
fait tomber cette pénalité en désuétude. 

Il faut bien dire aussi — et ce n'est pas là une 
excuse, mais une explication — que, grâce aux 
eunuques, l'art du chant avait atteint une perfection 
jusqu'alors inconnue. 

Les castrats recevaient en effet une éducation mu- 
sicale très sûre, et tout enfants, ils entraient dans 
l'une des nombreuses écoles de chant qui florissaient 
à celte époque en Italie. Là, ils s'initiaient pendant 
de longues années à toutes les difficultés de la lec- 
ture, et la plupart finissaient par acquérir, avec une , 
science impeccable, une facilité étonnante d'impro- 1 
visation sur un thème donné. Leur virtuosité était 
sans égale et on peut dire qu'après eux le chant en- 
tra en décadence. Aussi leurs contemporains ne leur 
ménagèrent-ils pas les éloges les plus exaltés, et 
tous ceux qui ont parlé des eunuques chanteurs van- 
tent le brillant, la légèreté, la force et l'étendue de 
ces voix qui, convenablement ménagées, duraient 
fort longtemps. 



Sur la scène, les caslrati remplissaient les rôlej 
de femmes, bien qu'à un certain moment Clément XF 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 195 

eût prescrit aux directeurs de théâtres de faire tenir 
ces emplois par des femmes et non plus par des eu- 
nuques travestis. 

Du reste, beaucoup possédaient une voix de côn- 
trâlte et ils pouvaient également remplir d'autres rô- 
les, où ils réussissaient presque toujours à merveille. 
C'est ainsi que le xvii^ et le xviii' siècles assistent à 
l'apogée de la gloire des eunuques chanteurs. 

Déjà Louis XIII attache un certain nombre d'« in- 
commodés », comme on disait alors, à la chapelle de 
la Cour. « Ce fut feue M*^' de Longueville, raconte 
Tallemant des Réaux, qui s'avisa la première, ne 
voulant pas prononcer le mot de châtré, de dire cet 
incommodé, en montrant un châtré (du nom de Ber- 
tod), qui chantait fort bien et qui vint à la Cour du 
temps du cardinal de Richelieu. « Mon Dieu ! made- 
moiselle, disait-elle à M"^ de Senecterre, que cet in- 
commodé chante bien ! » Depuis on appela ainsi tous 
les châtrés de ces comédies en musique que le car- 
dinal Mazarin faisait jouer. » 

Un autre castrat célèbre, ce fut Balthazar Ferri, 
surnommé le « roi des musiciens » qu'une foule en- 
thousiaste alla recevoir à trois milles de Florence, 
lorsqu'il y revint après avoir quitté le service du 
prince Wladislas de Pologne. 

Citons encore Matteuci qui conserva, jusqu'à qua* 
tre-vingts ans passés, la flexibilité de voix d'un jeune 
homme ; enfin, un élève de Porpora, Carlo Broschi 
dit Farinelli, dont le génial talent parvint à guérir 
de sa mélancolie le roi d'Espagne Philippe V. « Sa 
voix était considérée comme une merveille parce 
qu'elle était si puissante, si sonore, si parfaite et si 
riche dans son étendue, tant au grave qu'à l'aigu j 



196 LES EUNUQUES 

qu'on n'en a point entendu de semblable.. . L'art de 
conserver et de reprendre la respiration avec tant de 
douceur et de facilité que nul ne s'en apercevait a 
commencé et fini en lui ^ » Il triompha d'abord dans 
toute l'Italie, et à Vienne, où l'empereur Charles VI 
l'accompagnait parfois au clavecin. En 1734, il se 
rendit en Angleterre, puis il passa en Espagne où il 
resta vingt-cinq ans, et où il fut mêlé de très près à 
la politique. 

Ce fut la reine d'Espagne qui eut cette heureuse 
inspiration de faire venir Farinelli et de tenter la 
guérison de Philippe V en faisant chanter devant lui 
le célèbre castrat. Le succès dépassa son espérance : 
le souverain mélomane manifesta la joie la plus 
vive, félicita l'exécutant dans des termes émus et 
finalement lui demanda ce qu'il désirait qui lui fût 
accordé. « Je prie Votre Majesté de daigner se ren- 
dre en personne à son conseil », répondit l'eunuque. 
Le prince, surpris, jeta un regard sur la reine, sur 
ses courtisans, il comprit leur touchante tentative et, 
sans ajouter une parole, il partit présider le Conseil 
des ministres. 

A partir de ce moment, la neurasthénie profonde 
dont il souffrait alla s'atténuant, il s'attacha de plus 
en plus à celui qu'il considérait comme son sauveur, 
et Farinelli acquit à la Cour une influence considé- 
rable. Plus tard il se retira dans sa patrie, avec une 
pension de quatre-vingt mille livres qui lui fut conti- 
nuée par Ferdinand VI et Charles II, et il alla finir 
ses jours aux environs de Bologne, dans un palais 



1. Le Chant, ses principes et son histoire, TIi. Lemairc et 
Lavoix filfe, Paris, 18 81. 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 



197 



spiendide qu'il devait à la libéralité de son protec- 
teur \ 

Sans atteindre à la renommée de Farinelli, cer- 
tains castrats jouirent également d'une haute répu- 




FrG. 14. — Un castrat célèbre, Guadagni. 
(D'ap. une ancienne gravure.) 

tation, entre autres Monticelli, Majorano plus connu 
sous le pseudonyme de Gaffarelli, Senesino, et sur- 
tout Guadagni (fig. 14), qui interpréta à Vienne dans 

1. L'existence extraordinaire de Carlo Broschi a été portée 
sur la scène dans un opéra comique, la Part du diable; elle a 
également fourni le sujet d'un vaudeville intitulé Farinelli. 



198 LES EUNUQUES 

un style inimitable le rôle d'Orphée que Gluck avait 
spécialement écrit à son intention. Guadagni était 
venu à Paris en 1754 et il s'était fait entendre au 
concert spirituel d'abord, puis à la Cour. Vers 1770, 
il se trouvait à Vérone lorsque TÉlectrice de Saxe, 
charmée de son talent, Pemmena à Munich. Il y sé- 
journa quelque temps et, en 1776, il passait à la Cour 
de Prusse. L'année d'après il se rendit à Padoue, et 
ce fut là qu'il passa les vingt dernières années de sa 
vie, usant avec générosité de sa grande fortune. On 
admirait surtout en Guadagni le sens du pathétique 
joint à une intensité d'expression toute particulière. 

En 1809, un mezzo-soprano qui est resté inégalé, 
Grescentini (fig. 15), chanta devant Napoléon le rôle 
de Roméo, de Romeo et Giuletta^ de Zingarelli. Après 
la grande scène qui se termine sur l'air «Ombra ado- 
rata »on raconte que l'empereur, transporté d'admi- 
ration pour un aussi beau talent, fit remettre à l'ar- 
tiste l'ordre de la Couronne de Fer, en témoignage 
de la grande satisfaction qu'il avait éprouvée. 

Cependant, dès le milieu du xviii® siècle, quelques 
amateurs de musique avaient compris tout ce qu'il y 
avait de dangereux pour l'art véritable dans cet abus 
que les eunuques faisaient de leur prodigieuse faci- 
lité : « Nos acteurs, écrivait Algarotti ^, pensent que 
toute l'habileté consiste dans des éclats et des sau- 
tillemens de voix de note en note, et que le chant 
brille infiniment moins dans le simple et le naturel 
que dans le difficile et l'extraordinaire... Croire qu'il 
faut toujours surprendre les auditeurs par des diffi- 
cultés inouïes, c'est chercher à fatiguer leur atten- 

1, Essai sur Vopéra, traduit de l'italien du comte AlgaroUi, 
par M***. Paris, 1773. 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 



199 



tion, c'est prendre pour la fin ce qui n'est que le 
moyen. La raison éclairée apprend à chanter simple- 
ment, et non à chanter de la gorge, à rendre des 
sons pinces comme ceux de la harpe. Quand on né- 
glige ces règles essentielles et qu'on ne connoît pas 
le véritable goût du chant, on court risque de déna- 




FiG, 15. — ^ Grescentini (Gab. des Estampes). 

turer la plus belle musique, de lui ôter sa force et 
sa majesté, de la rendre efféminée et licencieuse, 
d'en affaiblir l'expression par un tas de roulades, de 
cadences, de martellemens, de balancemens, d'éclats 
et de chutes. On peut même lui donner une immense 
uniformité, en prodiguant les mêmes traits sur tou- 



200 LES EUNUQUES 

tes sortes d'airs, et il est bien à craindre que par le 
masque dont on les couvre, ils ne se ressemblent 
tous, comme ces femmes qui, avec leur rouge et leurs 
mouches, paraissent être toutes de la même famille. » 

C'est la meilleure critique que l'on ait faite de 
l'art des sopranistes et de l'École de chant italienne; 
et en 1759, Voltaire écrivait au comte Algarotti : 
« Votre Essai sur Vopéra, a amené la réforme du règne 
des castrats... » 

Néanmoins, il fallut plus d'un demi-siècle encore 
avant que leur succès commençât de s'épuiser sur 
les scènes des différents pays d'Europe, jusqu'au jour 
où Rossini ayant écrit pour le castrat Velluti la par- 
tition d'un opéra ^, le sopraniste, suivant la coutume 
de son école, en prit si fort à son aise avec les mé- 
lodies du maître qu'elles devinrent méconnaissables 
et que la pièce n'eut qu'une seule représentation. 

A partir de ce moment^ du reste, l'art musical 
subit avec les œuvres de Gluck, de Spontini, une 
évolution considérable, et les malheureux virtuoses, 
ne trouvant plus guère à employer leurs talents, dis- 
parurent peu à peu de la scène. 

Mais quelques-uns demeurèrent attachés au chœur 
de la chapelle pontificale: le dernier capellmeister de 
la Sixtine, Mustapha, était universellement connu. 
Léon XIII cependant avait réprouvé, lui aussi, l'em- 
ploi des castrats, et Pie X a renouvelé l'interdiction 
et défendu d'en accepter au Vatican. 

On n'en raconte pas moins qu'il s'en trouve encore 
trois ou quatre et parmi eux l'un des plus célèbres 
chantres de la Sixtine, Moreschi. C'est là une asser- 

1. Aurcliano in Pa? mira, représente à Milan en 1814. 



LES CASTRATS DE LA CHAPELLE SIXTINE 201 

tion des plus contestables et même, en 1903^ à Lyon 
où il était allé se faire entendre, Moreschi n'hésita 
pas à actionner devant les tribunaux le directeur 
d'un journal local qui avait adjoint au nom du célè- 
bre artiste Fépithète de castrat. Moreschi prouva qu'il 
était marié, voire père de plusieurs enfants, et il 
obtint sans difficulté gain de cause. 

A l'heure actuelle, la plupart des exécutants de la 
Sixtine sont en effet mariés^ et M. le comte B... qui 
est fort renseigné sur les choses de Rome, nous 
affirme que ces magnifiques voix de soprani et de 
contralti, en tous points semblables à la voix des an- 
ciens eunuques de la chapelle, appartiennent à des 
hommes parfaitement virils, tel Gavazzi qui a femme 
et enfants. Il n'y a plus aujourd'hui d'eunuques chan- 
teurs en Italie; le dernier serait mort il y a quelques 
mois. On les a remplacés à nouveau par des falsetli, 
dont l'École ne cessa jamais de fonctionner à l'om- 
bre de la chapelle pontificale alors même que les 
castrats y régnaient en maîtres. 

Ainsi les premiers chantres du Vatican ont eu leur 
revanche ; ils ont fait avec dom Perosi,le successeur 
de Mustapha, leur réapparition d'une manière qui 
paraît devoir être cette fois définitive. Semblable 
changement n'est-il pas plus conforme d'ailleurs à 
la dignité même de l'Église... et de l'humanité? 



CHAPITRE VIII 

LES EUNUQUES ORIENTAUX 



« La jalousie inventa l'art de mutiler 
les hommes pour s'assurer de la fidélité 
des femmes et de l'innocence des fil- 
les. » 

Voltaire. 



Avec la religion de Mahomet et la polygamie qui 
en est la conséquence, l'usage de la castration s'est 
perpétué en Asie et l'on ne cessa jamais d'y fabri- 
quer des eunuques. S'il apparaît toutefois comme 
certain que le Coran constitue la base de toute la 
civilisation ultérieure des sectateurs de l'Islam, il 
n'en serait pas moins injuste de vouloir rendre res- 
ponsable de l'eunuchisme la religion musulmane. 

Nous avons essayé de montrer que c'est là une 
institution dont il faut chercher la source à l'origine 
même des peuples de l'Orient, et qu'on retrouve par- 
tout, même chez les Hébreux. Gédéon n'employait-il 
pas des eunuques à la garde de ses nombreuses fem- 
mes ? Et après lui, David ? Et enfin Salomon dont 
le gynécée comptait des concubines par centaines ? 

Ces habitudes polygames n'étaient, à tout prendre, 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 203 

que le reflet de la tradition asiatique pieusement 
transmise par les Perses et les Mèdes. Il convient 
donc de considérer Mahomet, parmi les autres per- 
sonnages de l'Orient, comme Tun des plus réservés 
dans ses mœurs, puisqu'il n'eut guère, au cours de 
sa vie, qu'une quinzaine de femmes, et qu'il semble 
n'avoir jamais possédé d'eunuques à son service. 

Bien que la polygamie, du reste, soit de règle chez 
les musulmans, l'Islam ne laisse pas de condamner 
Pusage des eunuques. Le Livre des Lois, El Ktal, 
reconnaît bien que l'eunuchisme est un des rouages 
indispensables de l'organisation sociale en Asie, mais 
il accompagne cet aveu d'importantes réserves : 

« Nous avons trouvé l'institution des eunuques 
chez les Grecs, chez les Romains et chez les peuples 
qui nous ont précédés... L'eunuque est contraire à 
l'Islam, à ses principes et à sa morale.-Ê's^-ce que notre 
saint prophète a, eu besoin d^eunuques ? Est-ce que 
l'Arabe du désert et de la tente se sert de ces 
hommes incomplets ? 

« On ne peut que blâmer l'usage inconsidéré que 
les Turcs font des eunuques blancs et noirs, car cet 
usage tend à perpétuer l'abominable pratique de la 
castration. Mais qui ne sait que les Turcs ont depuis 
longtemps quitté le droit chemin de l'Islam pour 
suivre une route tortueuse qui finira par faire d'eux, 
s'ils n'y prennent garde, desschismatiques aveugles, 
indignes de la prépondérance religieuse et politique 
qu'ils ont voulu exercer sur les fils de l'Islam. » 

Les mahométans, on le voit, se sont chargés de 
faire eux-mêmes le procès de la détestable coutume 
qui sévit parmi eux. Ils ont du reste reproché à 
ceux qui introduisirent les premiers l'eunuque dans 



^Oi LES EUNUQUES 

la société orientale d'avoir contribué de la sorte à la 
corrompre par les mœurs des grands. 

Les eunuques constituent en effet un luxe coûteux^ 
permis aux seuls favorisés de la fortune, et Ion sait 
que la moralité des castrats n'est pas toujours à Pabri 
de la critique. Aussi ne faut-il pas s'étonner si la pé- 
dérastie, en partie grâce à eux, est devenue la plaie 
actuelle de l'Orient, après avoir été le chancre qui 
rongea les peuples anciens. 

« La loi, dit à ce propos du Bisson \ ne punit pas 
ce crime odieux. C'est une chose naturelle. Les 
harems sont pleins de ces jeunes hommes à l'œil 
langoureux, aux formes efféminées, au teint pâle, à 
la démarche lascive. » 

EtPexemple de ces mœurs vient, comme toujours, 
de ceux dont le devoir serait de les réprimer. En 
1854, le vice-roi d'Egypte, Abbas-Pacha, qui mourut 
à ce qu'on a prétendu, d'une apoplexie foudroyante, 
fut en réalité assassiné, puis mutilé par deux de ses 
mignons, sur l'instigation de la princesse Naslé. 

Souvent les voyageurs ont mentionné les mœurs 
déplorables des personnages du Caire ou d'Alexan- 
drie qui possèdent des négrillons châtrés. 11 en est de 
même à Constantinople. N'a-t-on pas prétendu jadis 
que bien des guerres contre les chrétiens n'avaient 
eu d'autre but que de procurer des enfants à la 
débauche des Turcs? 

En Perse, la plupart des poètes, Sadi, Rumi, ont 
exalté le culte des déviations sexuelles. Un mpnument 
de la littérature religieuse de l'Inde, le Kama-Sou- 

1. R. du Bisson. Les femmes, les eunuques et les guerriers 
du Soudan, 1868. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 205 

tra,, qui date du début de notre ère, parle égale- 
ment d'eunuques semblables à des courtisanes et 
qui vivaient du salaire accordé à leurs complai- 
sances ^ 

Aujourd'hui, ce vice se cache sous l'égide de la 
polygamie qui suffirait, à elle seule, à expliquer la 
pérennité de l'eunuchisme. On sait en effet que les 
Orientaux ont de tout temps résolu dans le sens de 
l'affirmative cette question de la pluralité des fem- 
mes. 

Du reste^ les bonnes raisons ou plutôt les mauvai- 
ses n'ont pas manqué aux défenseurs de la polyga- 
mie pour en justifier l'usage, sans songer qu'une 
institution semblable met la femme au ban de la 
société. 

Un des arguments le plus fréquemment invoqués 
pour en dissimuler les motifs réels, est celui-ci : dans 
les climats chauds où les femmes cessent de bonne 
heure d'être belles et fécondes, il convient que 
l'homme, resté vigoureux, remplace une épouse vieil- 
lie, inféconde ou malade, par une autre plus jeune, 
dans le but louable de sauvegarder l'avenir de sa 
race. 

En outre, l'intérêt social n'exige-t-il pas que soit 
compensé le temps perdu par les incommodités 

1, Le commerce pédérastique fait par des eunuques s'observe 
encore sur certains points de l'Inde. Cette classe spéciale d'in- 
vertis avait mêms en 1852 un roi résidant à Dehli ou à Furru- 
kabad ; les hommes formaient un groupe de cinq ou six, vi- 
vant dans une seule maison, sous la présidence de l'eunuque 
le plus âgé appelé (jrooroo.(Lacassagne,Art. Pédérastie da Dict, 
Encycl.) 

En 1855, à Lucknov^^ il y avait comme autrefois à Rome, 
une rue occupée par des eunuques se livrant à la prostitution. 



206 LES EUNUQUES 

naturelles aux femmes et par les grossesses ? 

On a même été jusqu'à invoquer l'observation des 
lois qui régissent le règne animal, où il n'existe 
en général qu'un mâle pour plusieurs femelles. Ce 
dernier argument, est-il besoin de le faire remarquer, 
n'est pas moins discutable que les autres. Cepen- 
dant on n'en a pas moins conclu que l'homme de- 
vait être naturellement polygame, puisque le nombre 
des peuples polygames était quatre fois plus consi- 
dérable que celui des peuples monogames. 

La vérité sur ce point est beaucoup plus simple, 
et il ne faudrait pas la chercher bien loin. Elle ré- 
side sans doute dans le tempérament sensuel des 
Orientaux, asservis à leurs instincts par l'ardeur du 
climat, le genre de vie^ et aussi l'atavisme. 

Leurs lois, moins favorables aux femmes que les 
noires, ont de tous temps incité les hommes à ne voir 
en elles que d'agréables instruments de plaisir et 
rien davantage. Comme la variété est l'un des stimu- 
lants les plus efficaces des passions amoureuses, 
on conçoit que le nombre des concubines dans un ha- 
rem soit en raison directe de la fortune de chacun. 
Et si l'Asiatique les fait aussi étroitement garder 
par des eunuques avec lesquels sa jalousie ombra- 
geuse croit n'avoir pas à compter, c'est parce qu'il 
les considère comme son absolue propriété, comme 
un bien dont il lui est loisible de disposer au gré de 
ses caprices et sur lequel il s'adjuge tous les droits. 
Il aime la femme avec une ardente sensualité, 
et c'est là ce qui rend compte de l'état de dégra- 
dation morale et d'esclavage auquel les Orien- 
taux ont réduit leurs compagnes. « Il se cache en 
effet dans toute sensualité un fond de haine, parce 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 207 

qu'il s'y cache un fond de jalousie bestiale *. » 
Malgré ou à cause de cette claustration, la fidélité 
ne paraît pas être la vertu dominante des musulma- 
nes. Quel attachement du reste ces malheureuses 
pourraient-elles montrer à l'égard d'un maître qui 
leur impose une servitude tyranuique, tout en les 
oubliant parfois dans le plus injurieux abandon ? 
Aussi ne faut-il pas être surpris de les voir engager 
une lutte sourde mais incessante contre leurs geôliers 
et chercher à leur dérober par tous les moyens un 
peu de cette liberté qui leur a été ravie. 

D'un pareil conflit entre la ruse féminine et le des- 
potisme de l'homme, ce dernier n'aurait pu sortir à 
son avantage s'il n'avait appelé à son aide 

«..Tccs monstres d'Asie 
« Que le fer a privés des sources de la vie ^. » 

Encore les eunuques deviennent-ils souvent, par 
esprit de lucre ou pour toute autre cause, les compli- 
ces des femmes. Et lorsque celles-ci peuvent en avoir 
un ou deux à leur discrétion, elles ne craignent pas 
de s'aventurer dans le sentier des amours interdites, 
où l'épaisseur de leurs voiles, l'uniformité de leurs 
vêtements les fait à ce point semblables les unes aux 
autres que le mari trompé peut les croiser sur son 
chemin sans seulement soupçonner l'étendue de son 
malheur. 

Les Orientaux n'en continuent pas moins à em- 
ployer des eunuques et à les considérer comme les 
gardiens les plus sûrs de leur honneur conjugal, 

1. P. Bourget, 

2. Voltaire. De la nature des plaisirs. 



208 LES EUNUQUES 

bien que les garanties de fidélité qu'ils paraissent 
donner soient parfois illusoires. 

Les eunuques d'Asie se subdivisent en effet, comme 
dans l'antiquité, en eunuques complets et incomplets. 
Ces derniers sont alors, ou bien des eunuques de 
naissance, c'est-à-dire des sujets cryptorchides chez 
lesquels les testicules, bien qu'existant en réalité, ne 
sont pas descendus dans les bourses, ou bien des 
individus ayant subi tout jeunes l'ablation ou le frois- 
sement testiculaire. Or, on sait que dans ce dernier 
cas, quelques vaisseaux séminifères peuvent échap- 
per à r atrophie résultant de Tattrition. De plus, 
nombreux sont les sujets cryptorchides en état de 
remplir vaillamment le devoir conjugal. 

C'est assez dire que les eunuques de cette sorte ne 
sont pas le moins du monde à l'abri d'intempestifs 
réveils de leur virilité, et les scandales qui peuvent 
s'ensuivre sont encore assez communs. En voici un 
exemple, entre cent : 

11 y a trente ans, naquit dans le harem du grand- 
chérif de La Mecque un enfant nègre qui lui fut pré- 
senté comme étant son propre fils. Le chérif était de 
race blanche, et la mère était une admirable Circas- 
sienne dont les chairs n'avaient rien à envier à l'éclat 
du plus pur Carrare. 

Justement ému, quoique confiant encore dans la 
vertu de ses femmes, le chef de la religion compulsa 
le Coran, mais en vain, car il n'y trouva pas Texplî- 
cation du phénomène. Aussi prenait-il difficilement 
son parti de l'aventure, lorsqu'un soupçon terrible 
traversa soudain son esprit. Il fit épier le chef de 
ses eunuques, un nègre superbe, lefe[uel fut surpris, 
dans un appareil qui ne permettait de conserver 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 209 

aucun cloute sur la nature des occupations auxquelles 
il se livrait, en dehors de celles qu'on lui avait 
attribuées. 

Ce fils de Cham n'avait jamais cessé de trahir la 
confiance de son maître, et il avait obtenu, à diffé- 
rentes reprises, les faveurs des femmes du grand- 
prêtre. Toutes pouvaient être soupçonnées : toutes 
furent mises à mort. Le chérif renouvela entièrement 
son harem, mais il prit cette fois pour le garder des 
eunuques dont la mutilation complète, dûment cons- 
tatée, était à ses yeux la garantie la plus sûre de la 
pureté de leurs mœurs. 

Cette dernière méthode d^éviration a prévalu chez 
les Turcs, bien qu'elle ne soit pas de règle générale. 
Et c'est peut-être un tort, car « si les femmes du 
harem n'étaient pas surveillées, elles se donneraient 
au premier venu. » Telle est du moins l'opinion de 
Godard *, qui signale l'eunuque comme l'habituel 
complice de l'inconduite féminine. 

Toujours vêtu avec recherche, et grand amateur 
de bijoux, l'eunuque constitue, si l'on peut dire, le 
domestique de distinction. C'est l'homme de con- 
fiance : il fait les achats, s'occupe de l'intendance de 
la maison, mais par-dessus tout son état en fait le 
commensal ordinaire des femmes. 

De même qu'à Rome et à Byzance, c'est lui qui 
les escorte lorsqu'elles se rendent aux bains, et 
l'on sait que toute musulmane d'un certain rang 
doit y faire acte de présence chaque vendredi, jour 
saint des enfants du prophète, et s'y venir puri- 
fier. 

1. E. Godard. Egypte et Palestine, 18&7. 

. 14 



210 



LES EUNUQUES 



L'eunuque (fig. 16) s'arrête dans la première salle, 
où les femmes déposent leurs babouches, et en atten- 
dant sa maîtresse, qui passe au hammam la plus 




Fig. 16. — Eunuque du Caire. 
(D'ap. une lithographie de Léveillé.) 



grande partie de cette journée de liberté, il va re-j 
joindre les autres eunuques dans une pièce spéciale 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 211 

OÙ chacun, selon ses goûts, s'abandonne à son ardeur 
du jeu ou à sa passion du haschich. 

Les femmes des hauts dignitaires, des marchands 
aisés, sortent également les autres jours de semaine 
pour se visiter entre elles, quelques-unes accompa- 
gnées de l'inévitable eunuque. 

Naguère encore les femmes des personnages opu- 
lents ne circulaient ainsi que dans des carrosses 
somptueux, surchargés de clinquant et chamarrés de 
dorures, aux stores baissés avec soin, et dont un 
eunuque à cheval surveillait jalousement chaque 
portière. 

Ce n'était pas la liberté, certes, mais ce n'en était 
pas moins un progrès réalisé sur les siècles précé- 
dents: au XVII® siècle, jamais les femmes ne sor- 
taient du harem sauf peut-être les sultanes et leurs 
dames d'honneur que le Grand-Seigneur, raconte 
Tavernier, faisait venir, quand il lui plaisait, dans 
les jardins du sérail, ou qu'il menait parfois à la 
promenade. Mais avec quel excès de précautions ! 
« Quatre eunuques noirs portent une manière de 
pavillon sous lequel est la sultane et le cheval qu'elle 
monte, à la réserve de la tête du cheval qui sort du 
pavillon dont les deux pièces de devant lui prennent 
le col et se joignent au-dessus et au-dessous. » 

Si les femmes, victimes de cet esclavage impitoya- 
ble, ne pouvaient guère quitter le harem, il était 
peut-être plus difficile encore aux profanes d'y péné- 
trer. « Il n'y a point de monastère de filles dans la 
chrétienté, pour régulier et austère qu'il puisse être, 
dont l'entrée soit plus étroitement deffenduë aux 
hommes... » 

Au siècle dernier pourtant, la discipline étroite qui 



212 LES EUNUQUES 

tenait fermées les portes des gynécées orientaux, 
s'est progressivement relâchée, et grâce à cette cir- 
constance différents voj^ageurs purent explorer ces 
sanctuaires jusqu'alors impénétrables et nous en 
révéler les secrets. 

Lady Montagne, une des premières, en franchit le 
seuil, et la chronique scandaleuse prétend même 
qu'elle poussa le souci de l'information jusqu'à se 
faire initier ah experio à toutes les pratiques amou- 
reuses du sérail. La princesse Belgiojoso qui vécut 
longtemps en Orient;, fut également admise dans 
l'intimité de nombreuses princesses; elle a écrit, sur 
leur genre de vie^ de piquantes révélations. 

Malgré tout, en Asie Mineure aussi bien qu'en 
Egypte, le harem est resté jusqu'à nos jours, comme 
le veut sa signification première, la chose sacrée, le 
« lieu interdit » confié à la garde des eunuques. 

Seuls les proches parents des femmes, aux jours 
de grandes fêtes religieuses^, lors de la naissance 
d'un fils ou à l'occasion de sa circoncision, sont ad- 
mis à leur faire une visite de courte durée. Autre- 
ment, les femmes turques vivent rigoureusement 
entre femmes ; jamais un homme, sauf leur gardien 
lorsqu'elles appartiennent à la classe riche, ne les 
accompagne ou les aborde. 

Récemment encore, les marchandes juives qui ve- 
naient proposer leurs étoffes ou leurs bijoux étaient 
reçues dans une pièce spéciale par les eunuques, qui 
servaient d'intermédiaires etréalisaient, surce genre 
de négociations, d'appréciables bénéfices. 

Exception faite pour le maître, et aussi pour lej 
médecin au cas d'absolue nécessité, l'entrée du ha- 
rem' reste donc formellement interdite aux hommes. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 213 

A de rares intervalles, pourtant, l'interdit est levé en 
faveur de quelque haut personnage venu pour ren- 
dre visite au sultan. C'est ainsi que l'empereur d'Al- 
lemagne, Guillaume II fut reçu au Nouveau-Sérail, 
lors de son voyage à Constantinople. 

Pour ce qui est du médecin, il ne peut être admis 
dans le harem qu'accompagné d'un eunuque qui 
s'empresse à cette occasion de faire rentrer toutes 
les femmes dans leurs chambres respectives. La 
consultation se borne le plus souvent à interroger 
la malade sommairement sur les effets de son mal 
et à lui tâter le pouls. Encore est-ce à travers un 
crêpe, de manière à éviter un contact trop intime '. 

Quelques musulmans fanatiques gardent pieuse- 
ment ces traditions surannées, et l'on rencontre 
encore, dans les rues de Stamboul comme à Alexan- 
drie, les femmes de certains harems, le visage com- 
plètement voilé du yachmak, enveloppées du féradjéi 
sorte de domino de couleur sombre, et escortées du 
vigilant eunuque. Mais la femme du peuple en Tur- 
quie n'a pas conservé ce respect pour le voile tradi- 
tionnel: elle relève une fois pour toutes l'étoffe noire 

1. Jamais on n'appelle un médecin pour un accouchement. 
C'est toujours aux compagnes plus âgées de la jeune mère 
qu'est dévolu le soin de la délivrer. 

Un chirurgien militaire, le D"^ Anselmier, a raconté jadis 
qu'ayant été appelé au Caire pour opérer d'un polype de l'uté- 
rus une favorite du vice-roi, il dut se contenter, comme aides, 
des compagnesde la favorite. « N'eussent été leurs lamentations 
quand elles virent l'opérée endormie et pareille à une morte, 
dit-il, tout aurait marché pour le mieux. » Afin de lui permet- 
tre de pénétrer sans danger dans le lieu interdit, Son Altesse 
avait pris soin de passer son propre collier autour du cou du 
chirurgien. 



214 



LES EUNUQUES 



qui la gêne et la plupart des femmes jeunes et jolies 
montrent ainsi à tout venant leur visage agréable. 

Les prescriptions les plus rigoristes se sont adou- 
cies avec le temps, et peu à peu. les mœurs euro- 
péennes s'infiltrent dans cet Orient mystérieux. Les 
femmes jouissent d'une liberté plus large de jour en 
jour; elles vont et viennent sans contrainte. 

On ne voit pour ainsi dire plus de ces vastes car- 
rosses dorés, peints d'oiseaux et de fleurs, qu'entou- 
rait l'escorte des eunuques. C'est en landau ou dans 
de luxueuses victorias que les hanoums élégantes cir- 
culent à travers les rues de la ville. Un voile transpa- 
rent estompe légèrement les traits de ces filles de la 
Géorgie au type d'une pureté incomparable; et les plis 
soyeux du djar *, flottant autour d'elles, dissimu- 
lent à peine la toilette de coupe européenne qui rem- 
place les somptueux vêtements d'autrefois *. 

1. Sorte de manteau à capuchon. 

2. Aujourd'hui les femmes du harem d'Abdul-Hamid reçoivent 
même des journaux de modes de Paris, bien que le chef d'os 
eunuques ne consente, dit-on, à les leur laisser voir qu'après 
avoir supprimé d'un coup de ciseau — inoffensives représail- 
les! — la tête de ces images impures. 

Beaucoup de musulmanes sont donc vêtues à l'européenne 
et il paraîtrait même que naguère un firman du sultan les au- 
torisa à sortir le visage découvert et le chef orné, si bon leur 
semblait, des plus récents modèles de Paris ou de Londres. 
Pareille licence n'eût pas manqué de soulever les protestations 
indignées des vieux musulmans respectueux des coutumes de 
l'Islam. Mais cette décision fut abrogée presque aussitôt, une 
jeune princesse ayant pris la fuite sur ces entrefaites en com- 
pagnie d'un attaché d'ambassade dont elle devint par la suite 
la très légitime épouse. 

L'aventure fil quelque bruit, malgré le soin qu'on prît de la 
tenir secrète, et pour éviter qu'elle se renouvelât, les mesures 



LES EUNUQUES ORIENTAUX *215 

Seules ou accompagnées d'une esclave, elles se 
rendent, en cet équipage tout moderne, dans les pro- 
menades et les magasins de Péra, qui évoquent suf- 
fisamment à leurs yeux les splendeurs des libres pays 
d'Occident. 

Chez elles, elles s'occupent volontiers d'art, de 
musique ou de littérature. 

C'est ainsi que l'existence de la femme, tout au 
moins en Egypte et en Asie Mineure, tend à se rap- 
procher de ce qu'elle est en Europe, et il semble bien 
que ce bouleversement total dans les mœurs résulte 
du discrédit notable où tombe de plus en plus la 
polygamie. 

L'Egypte actuelle, à l'exemple de ses gouvernants, 
semble y avoir à peu près renoncé, et bientôt le 
harem ne sera plus que l'appartement privé de la 
femme légitime « représentant à elle seule le gra- 
cieux génie du foyer \ » 

Les Turcs, eux aussi, paraissent devoir marcher, 
dans un avenir assez proche, sur les traces du valeu- 
reux Soliman qui, dit-on, engagea sa foi à la seule 
Roxelane. Le sultan lui-même^ bien qu'il garde son 
harem, lequel constitue pour lui un luxe tradition- 
nel, se contente, paraît-il, des quatre femmes légi- 
times que lui permet le Coran. Et comme chaque 
année, à l'occasion des fêtes, les gouverneurs de 
provinces lui adressent les plus belles filles de son 



anciennes furent remises en vigueur pendant assez longtemps; 
de nouveau les femmes furent surveillées, avec plus de sévé- 
rité encore que par le passé. Gela ne laissa pas de faire subir 
un temps d'arrêt à la question de l'émancipation féminine. 
1. Fathma-Alié. Les femmes musulmanes. Paris, 1896. 



216 LES EUNUQUES 

empire, il s'empresse de les marier à quelques-uns 
des innombrables fonctionnaires du palais. 

La plupart d'entre eux du reste sont monogames. 
Car si un mari, possédant une femme jeune et bien 
portante lui faisait l'injure d'en prendre une autre, la 
première épouse aurait légalement le droit de se re- 
fuser à vivre aux côtés de V « ortak », de la seconde 
femme que son mari aurait choisie. 

Contrairement aux lois anciennes qui autorisaient 
la polygamie sans restriction, le Cher'y musulman 
défend d'avoir plus de quatre femmes, et les condi- 
tions que comporte ce droit sont si difficiles à rem- 
plir que la plupart y renoncent. Chaque épouse doit 
en effet habiter une maison particulière ; chacune 
de ces maisons doit comprendre un nombre égal de 
chambres, dont les meubles et les tentures doivent 
être identiquement semblables et de même valeur. 
Bien plus, les vêtements, les bijoux doivent être 
les mêmes pour chacune des femmes légitimes. 

On conçoit que toutes ces conditions souvent irréa- 
lisables n'aient pas peu contribué à l'extinction par- 
tielle de la polygamie. Partielle, disons-nous ; il ne 
faudrait pas s'exagérer en effet l'importance de cette 
transformation dans les coutumes anciennes, surtout 
en ce qui concerne les classes privilégiées. Le pro- 
phète n'a jamais limité le nombre des concubines, 
et l'article du Coran qui autorise la possession d'au- ,1 
tant de courtisanes qu'on peut en nourrir n'a jamais 
été rapporté. Beaucoup de musulmans continuent 
donc, en toute sainteté, à passer auprès de leurs 
concubines les six jours de la semaine que la loi re- 
ligieuse ne leur enjoint pas de consacrer aux amours 
légitimes. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 217 

C'est dire que la polygamie n'est pas encore un vain 
mot dans la civilisation orientale, et que l'eunuque, 
son indispensable soutien, n'est pas tout à fait déchu 
de la situation prépondérante qu'il occupa dans les 
siècles passés. 

Dès le xvii^ siècle, à la Cour du Grand-Seigneur, 
ainsi qu'on nommait alors le sultan de Constantino- 
ple, il existait deux classes d'eunuques : les eunu- 
ques noirs, complètement émasculés, auxquels était 
attribuée la garde des femmes et qui étaient auto- 
risés à pénétrer à toute heure dans leurs apparte- 
ments — c'était même là un des devoirs de leur 
charge — et les eunuques blancs, chargés d'emplois 
divers dans les autres parties du sérail, et simple- 
ment « coupés », c'est-à-dire n'ayant subi que l'avul- 
sion testiculaire. 

Le nombre de ces eunuques était alors plus élevé 
peut-être qu'il ne l'est à l'heure actuelle. Et dans 
tout l'Orient, en Egypte, en Asie Mineure, aux Indes 
il n'était pas de particulier ayant quelque bien qui 
n'entretînt un ou deux eunuques attachés à son 
harem. 

Il en résultait un trafic des plus importants, et en 
l'année 1659 on émascula, dans le royaume de Gol-^ 
conde, jusqu'à vingt-deux mille individus. A la même 
époque, le roi de Boutan jetait chaque année plus 
de vingt mille mutilés sur les marchés d'esclaves. 
Seul de tous les princes indiens le Grand Mogol avait 
interdit cette barbarie dans ses États, mais il faisait 
venir des provinces voisines les eunuques dont il 
avait besoin. 

La misère favorisait singulièrement le recrutement 
de ces malheureux. Lorsque la disette venait à "sévir. 



218 LES EUNUQUES 

c'était même le plus souvent le père ou la mère qui 
livrait l'enfaut à des châtrèurs de profession. 

Si la victime était d'un certain âge, ils se conten- 
taient de lui enlever les testicules, mais sur un 
sujet tout jeune, l'opérateur pratiquait habilement 
l'éviration totale. Dans ce dernier cas, il n'en réchap- 
pait guère ; aussi en Turquie ou en Perse, les ven- 
dait-on jusqu'à six ou huit cents écus, tandis qu'un 
eunuque ordinaire dépassait rarement le chiffre de 
cent à cent cinquante. 

Les provinces de l'Inde fournissaient alors la pres- 
que totalité des eunuques de race blanche ou cui- 
vrée*. Quant aux noirs, ils venaient déjà de l'Egypte 
ou du Soudan. Leur prix était en rapport avec leur 
laideur, car, étant donné l'usage auquel on les des- 
tinait, ce qui passe d'ordinaire pour un défaut 
devenait une qualité fort prisée des traitants et de 
leur clientèle. 

Quelques-uns de ces eunuques devenaient tout 
puissants, mais non sans avoir franchi au préalable 
chacun des degrés de la hiérarchie particulière qui 
les régissait. 

A la Cour de Constantinople, quatre surtout béné- 
ficiaient de charges importantes : le grand chambel- 
lan (hazodahachi), l'intendant du Trésor, commis à 
la garde des joyaux de la couronne (khazinadarha- 
chi), le grand échanson (kilargihachi) et l'intendant 
général des palais {saraï-agasi). Enfin, à leur tête 
était le chef des eunuques da palais impérial {capi- 

i. Jusqu'au début du xix^ siècle, il existait dans les provin- 
ces méridionales de la Russie de grandes tribus de mahomé- 
tans, dont toutes les classes employaient des eunuques. Beau- 
coup étaient vendus sur les marchés turcs. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 219 

acfd OU capou-agasi) qui se tenait toujours dans le 
voisinage immédiat du sultan et remplissait près de 
lui les fonctions d'introducteur. Toutes les affaires 
de rÉtat passaient par ses mains avant d'être soumi- 
ses au souverain. Le grand-vizir lui-même ne pou- 
vait pénétrer auprès du sultan que présenté par le 
capi-aga. 

C'est dire le rôle considérable joué par ce per- 
sonnage dans l'empire. Du reste les coutumes se 
sont à peine modifiées sous ce rapport depuis trois 
siècles. 

Quelque considérable que fût sa puissance, le 
capi-aga ne franchissait jamais le seuil du harem. 
Au delà, les eunuques noirs, véritables gardiens des 
épouses et des concubines impériales, avaient seuls 
le droit d'accompagner le maître. Un des officiers, 
les plus considérables de La Porte, le kislar agasi 
ou Gizler agasi, les commandait. C'était un eunuque 
noir qui jouissait du même crédit et des mêmes pré- 
rogatives que le chef des eunuques blancs. 

Par l'entremise de ces nègres mutilés, les pachas 
désireux de s'assurer la faveur du souverain adres- 
saient des présents aux sultanes. Ils ne manquaient 
jamais à cette occasion de faire des cadeaux aux 
eunuques, dont quelques-uns amassaient des fortu- 
nes immenses. Après la mort de leurs propriétaires, 
ces richesses faisaient retour aux coffres du sultan. 

Plus tard, les eunuques noirs eurent deux chefs* : 
l'un pour le Nouveau-Palais, résidence des femmes 

\ 

1. L'eunuque en chef du harem est souvent désigné du terme 
de dari seadet agasi, qui signifie : chef de la maison de féli- 
cité. 



220 LES EUNUQUES 

du sultan régnant, l'autre pour le Vieux-Palais, 
occupé par celles de son prédécesseur. Parfois même 
cet emploi fut confié à des eunuques blancs, com- 
plètement émasculés, bien entendu. 

Le trésorier du harem est toujours choisi parmi les 
eunuques, mais les autres dignités qui leur étaient 
réservées ont disparu ou se sont transformées. Au 
commencement du siècle dernier, on créa de nou- 
veaux emplois ; les plus importants furent occupés 
par le premier eunuque de la sultane mère (validé 
acfasi), par l'eunuque gouverneur des princes [shah- 
zadèler agasi), le surveillant de la grande chambre 
des femmes [huink oda agasi), celui du petit divan 
{kutchuk oda agazi), enfin par les deux imans de la 
mosquée du harem. 

Depuis lors^ cette organisation n'a varié que sur 
quelques points de détail. 

De nos jours il n'y a plus guère au sérail que des 
eunuques noirs. Un firman du sultan datant déjà de 
quelques années a en effet interdit qu'on fît désor- 
mais des eunuques blancs dans l'Empire. Ceux qui 
restent sont de vieux eunuques à qui l'on abandonne 
la surveillance des veuves des princes défunts, logées 
à la pointe du sérail, dans le Vieux-Palais. 

Toutefois, le Grand- Eunuque ^ actuel est un eunu- 
que blanc. Il est, avec le chef de la religion et le 

1. En 1869,1e duc de Cossc-Brissac accompagnait en Egypte, 
pour l'inauguration de l'isthme de Suez, l'impératrice Eugénie 
dont il était le chambellan. De passage à Gonstantinople, le 
diip fut Tobjet de prévenances sans nombre de la part du 
Grand-Eunuque. Et comme un peu surpris, il lui demandait la 
raison de ses politesses excessives: — Oh ! monsieur le duc, 
répondit l'eunuque d'un air aimable, je sais les égards que l'on 
se doit entre confrères. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 221 

Grand-Vizir, une des trois Altesses du Royaume, une 
des forces de l'État, « la grande impuissance occulte». 
Son gouvernement s'étend sur les quatre mille fem- 
mes du harem impérial, et sur les six mille eunu- 
ques attachés à leur service. 

Il échappe à tout contrôle et ne relève que du sul- 
tan, aux côtés duquel il paraît le vendredi, à la pa- 
rade du Selamlik. Autrement c'est un personnage 
que nul ne peut approcher. La muraille infranchis- 
sable qui sépare du commun des hommes l'Altesse 
mutilée présente pourtant un point vulnérable : le 
Grand-Eunuque est un collectionneur très épris de 
dentelles anciennes. Il possède, dit-on, des pièces 
uniques au monde, et c'est à la faveur de cette cir- 
constance que J. de Bonnefon, porteur d'un point 
de rose rarissime, put obtenir de lui une audience 
particulière. Il observa donc de près pendant quel- 
ques instants l'étrange personnage, et en traça par 
la suite un portrait des plus curieux : « Il marche 
sur les talons, se tient cambré en arrière, les mains 
ouvertes et placées au haut des jambes aplat, comme 
si Son Altesse voulait garder furtive et secrète la 
profanation d'elle-même. Ces mains osseuses, noires, 
longues, posées ainsi à plat semblent être une im- 
mense feuille de vigne séchée et noircie. Aucune 
bague d'ailleurs ne les orne. 

Le Grand-Eunuque est de haute taille. Le buste 
très court est monté sur des jambes longues et grê- 
les. Le cou maigre et long porte une tête crevassée, 
branlante et poussiéreuse, la peau n'est pas noire, 
elle est terne comme serait un parchemin longtemps 
enseveli dans l'humidité d'un caveau. Les yeux sont 
marrons et l'orbe qui les entoure est d'un blanc 



222 



LES EUNUQUES 



bleuté. Ils ont des éclats intermittents comme en 
donnent les feux qui se meurent. 

Les lèvres sont énormes, des bourrelets gercés qui 
s'ouvrent sur des dents d'une blancheur brillante et 
d'une régularité parfaite. Les paupières se baissent 
parfois et longuement, et nulle expression ne peut 
rendre le comique de ces yeux fermés et baissés, 
mouvement adorable des vierges qui s'ignorent... 

Son Altesse se met à parler... Sa voix est quelque 
chose d'inouï, d'inimaginable. Oui a entendu ce son 
l'a pour toujours dans les oreilles : cela commence 
comme un parler d'enfant, par un zézaiement ; puis 
cela monte comme un sifflement de sirène. Puis cela 
s'interrompt et cela reprend avec un bruit de ho- 
quet. Et les notes s'interrompent, se brisent pour 
reprendre, se renouent pour se briser encore, avec 
des langueurs, des piaillements, des crépitements. 
Par moment, le son est pénétrant comme si une 
vrille perçait l'oreille de l'auditeur. Et tout à coup 
il semble qu'une autre voix éclôt, nouveau phénix, 
dans les cendres d'une autre voix. C'est la dislocation 
du son, la folie de la cacophonie, une sorte de cri de 
coq, qui finirait en roucoulement de pigeon. » 

Son âge? Il paraît soixante-dix ans et en a peut- 
être cinquante. Sénilité précoce, en rapport avec la 
mort prématurée de la plupart des eunuques, sur- 
tout de ceux qui ont subi l'opération complète. 

Mais telle est la règle: seuls, ces derniers sont ad- 
mis dans les appartements privés des femmes. On y 
tient la main avec une rigueur extrême ; plus encore 
depuis le jour où un faux eunuque qui avait réussi 
à s'introduire dans le harem y fut découvert et écor- 
ché vif. L'objet de son crime est exposé à la curio- 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 223 

site de tous, dans un globe de cristal taillé^ placé à 
l'entrée du Vieux-Sérail. 

En Turquie comme en Egypte, la plupart des eunu- 
ques sont des esclaves. Quelques-uns cependant ont 
été affranchis par leur maître, à moins qu'ils se soient 
tout simplement enfuis pour reprendre leur liberté. 

Certains font preuve d'un savoir assez étendu, et 
Godard a cité l'exemple de deux d'entre eux qui firent 
leurs études médicales et exercèrent même la méde- 
cine pendant quelques années. 

En général, on leur témoigne beaucoup de défé- 
rence, et au bazar où on les rencontre fréquemment, 
marchands et simples particuliers traitent fort hon- 
nêtement ces êtres anormaux. 

Tant qu'ils n'ont pas atteint douze ou quatorze ans 
les eunuques se distinguent difficilement des autres 
enfants de leur âge : mais déjà leur voix est frêle et 
d'un timbre au-dessus de la normale. « S'ils sont 
Abyssins, dit Godard, ils ont une jolie figure, et alors 
ils servent fréquemment aux plaisirs de leurs maîtres. » 
Parvenus à l'âge adulte, ils sont pour la plupart très 
grands et très maigres, avec des bras et des jambes 
d'une longueur démesurée. 

On a quelquefois jugé très sévèrement leurs pro- 
cédés à l'égard des femmes confiées à leur surveil- 
lance. Quelques écrivains leur ont même reproché 
de les traiter avec une cruauté révoltante, de les in- 
jurier, de les rouer de coups. Gela supposerait chez 
les eunuques des instincts de brutalité difficilement 
conciliables avec certains traits de leur caractère. 

Ce n'est pas à dire toutefois qu'ils n'aient jamais 
occasion de sévir; ils sont chargés de corriger les 
femmes lorsqu'elles ont commis quelque faute. 



224 LES EUNUQUES 

Gela rentre dans leurs attributions, et ce sont les 
mœurs du pays. De même lorsqu'ils voient un étran- 
ger s'approcher trop près du harem, ils se précipitent 
quelquefois sur lui le bâton levé : ils font encore ce 
qu'ils croient être leur devoir le plus strict en écar- 
tant Pintrus. Ils ignorent après tout quelles sont ses 
intentions et agissent en gardiens fidèles du dépôt 
qui leur est confié. 

Mais il n'en a pas fallu davantage pour accréditer 
cette légende de l'eunuque cruel et sanguinaire, re- 
prise à Fenvi par nombre d'auteurs, depuis Ménan- 
dre qui prétendait que l'eunuque est une variété de 
bête féroce. 

D'où proviennent tous ces serviteurs mutilés ? Avant 
le firman du sultan, on en fabriquait en quantité no- 
table en Turquie et dans les provinces tributaires. Il 
paraît du reste que la mortalité était énorme chez les 
opérés : elle atteignait 98 0/0. 

C'est dans la Haute-Egypte et des pays limitro- 
phes, la Nubie, l'Abyssinie, le Darfour, le Soudan, le 
Kordofan, que sont envoyés aujourd'hui par toute 
l'Asie les eunuques destinés à peupler les harems. 

La traite continue de régner en souveraine des 
confins de l'Abyssinie aux plages de la Méditerranée. 
Au Soudan, des nomades pillards, les Djellah, s'em- 
parent des malheureux enfants qui gardent les trou- 
peaux sur la montagne. Des châtreurs nègres les 
leur achètent pour les revendre ensuite, après les 
avoir mutilés, sur le marché turc, si toutefois la vic- 
time ne succombe pas à l'opération ou à ses suites. 

Quant aux procédés employés, ils sont restés aussi 
primitifs que par le passé. L'enfant est étendue terre 
ou sur une table, les parties liées à leur base au 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 225 

moyen d'une corde sur laquelle on opère une trac- 
tion énergique ; l'amputation faite àPaide d'un rasoir, 
la plaie est ensuite pansée avec du petit plomb {hrsas 
handoiikia, plomb à fusil), des substances astringen- 
tes, de l'huile bouillante, ou du miel chaud. Ce der- 
nier procédé est celui qu'emploient les Gallas. 

Une fois l'hémorragie arrêtée, on fixe dans l'urè- 
thre, jusqu'à parfaite guérison, une sorte de clou en 
plomb, d'une longueur de cinq centimètres, légère- 
ment recourbé, et terminé par une extrémité renflée. 
Cette tige métallique pénètre dans la vessie ; elle est 
reliée par des fils à une bande de linge qui ceint le 
ventre et les reins, et maintenue par un morceau de 
toile fixé à la ceinture en avant et en arrière (fig. 17)» 

L'opération, comme bien on pense, est plus ou 
moins bien faite, et elle peut laisser après elle des 
cicatrices vicieuses, ou des chéloïdes cicatricielles. 

Parfois les châtreurs utilisent un moyen plus bar- 
bare encore. Aussitôt après l'ablation des organes, ils 
introduisent dans l'urèthre non plus un clou, mais 
un morceau de roseau saillant de deux pouces, afin 
que les fonctions urinaires s'accomplissent sans in- 
terruption. On applique ensuite un emplâtre sur la 
plaie, et le patient est enterré jusqu'au cou dans le 
sable chaud et seC; tandis que les assistants piéti- 
nent le sol autour de lui. Cette manœuvre a pour 
effet de réduire le blessé à l'immobilité la plus com- 
plète, que l'on considère comme un élément essen- 
tiel de succès. 

Dans les quelques heures qui suivent, une fièvre 
intense ne manque pas de se déclarer. Pendant trois 
jours, le blessé n'absorbe que de l'eay, avant d'être 
alimenté au moyen de «liquides sains et fortifiants». 

15 



'2-26 



LES EUNUQUES 



A une semaine de là, en moyenne^ on l'exhume. 
L'hémorragie n'est plus à redouter, et un mois 
après, la cicatrisation est définitivement obtenue. 




i 



FiG. 17. — a) Clou de 5 centimètres de longueur, en plomb, 
destiné à empêcher l'incontinence d'urine. — b)Le clou en 
place dans l'urèthrc, maintenu par une ficelle, liée autour des 
reins. (D'ap. Godard.) 



Sur cent opérés — et ce sont pour la plupart des 
enfants de six à douze ans — quatre-vingt-dix suc- 
combent. Mais ce serait là, suivant certains voya- 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 227 

geurs, une estimation trop pessimiste : d'après Thé- 
venot, il en survivrait à peu près un quart. Un sur 
sept, au dire de Chardin. Clot-Bey, qui fut médecin 
en chef du pacha d'Egypte, dit qu'un bon tiers ré- 
siste à l'opération ; c'est également l'opinion de 
Paulitschke. 

Croirait-on qu'à Karthoum, il y a à peine quelques 
années, des pharmaciens se livraient encore à ce 
triste métier ? Quelques-uns même y acquirent, avec 
une réputation peu enviable d'opérateurs habiles, 
des fortunes énormes. On cite notamment un phar- 
macien qui avait grade de lieutenant et qui fut nommé 
capitaine pour ce genre de services rendus à sa 
patrie. 

Longtemps le monopole à peu près exclusif de la 
fabrication des eunuques appartint aux moines 
coptes dont les couvents disséminés de Siout à Gui- 
zeh constituaient les centres de production les plus 
renommés. 

Le principal établissement de ce genre était situé 
sur la rive gauche du Nil^ près d'Abou-Girghé, sur 
le Djebel-Etter, la Montagne-aux-Oiseaux, ainsi dé- 
nommée à cause des ibis qui y ont en grand nombre 
élu domicile. 

Plusieurs couvents s'étagent sur les flancs de cette 
montagne, semblables à des citadelles. C'est là que 
les bons moines avaient établi le dépôt central des 
malheureux mutilés. Les négriers les fournissaient 
d'enfants volés ou achetés à vil prix au Soudan. Le 
grand sacrificateur était un évêque copte. 

Aucun de ces détails n'était ignoré du gouverne- 
ment qui fermait les yeux et laissait faire. Bien plus, 
chaque année le vice-roi achetait aux moines deux 



228 LES EUNUQUES 

cents eunuques à la fois ; témoin le cadeau annuel 
fait au sultan. 

En résumé, on a calculé que, bon an mal an, 
rÉgypte africaine fournissait, il y a quarante ans à 
peine, dans les trois à quatre mille eunuques. Ce 
chiffre, depuis lors, s'est un peu abaissé. Toutefois, 
il fallait, pour l'atteindre, sacrifier près de trente 
mille sujets mâles. Rien n'indique, malheureusement, 
qu'une telle situation doive prendre fin dans des dé- 
lais plus ou moins proches, malgré les ligues qui 
se sont constituées pour la répression de l'esclavage. 
Car — est-il nécessaire de le répéter? — l'évolution de 
l'eunuchisme reste étroitement dépendante de la 
polygamie, et en dépit des apparences, la polygamie 
n'est pas encore à la veille de s'éteindre. 



En Perse, l'eunuque noir est toujours abyssin. 
Autrefois, paraît-il, il en venait en assez grand nom- 
bre du Maroc, mais la castration ne se pratiquerait 
plus dans cette partie de l'Afrique. Tous sont d'une 
maigreur remarquable et d'une taille au-dessus de 
la normale, comme les eunuques que l'on rencontre 
au Caire. Ils offrent un saisissant contraste avec les 
eunuques blancs, pour la plupart glabres et gras\ 

1. Cela tient à ce que ces derniers sont des cryptorchides ou 9 
bien des individus qui ont été mutilés à Tâge d'homme, lors- || 
que leur croissance était à peu près terminée, tandis que les 
nègres du Soudan ou de l'Abyssinie ont été châtrés bien avant 
répoque de la puberté. Ils présentent en conséquence le déve- 
loppement anormal qui suit la suppression précoce des testi- 
cules, et en particulier cette longueur exagérée des membres 
iiiférieurs, souvent signalée (V. 'p. 272). 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 



229 



Ces derniers sont tous des eunuques incomplets. 
Quelques-uns sont de pauvres diables, qui se sont 
résignés à l'opération, pour obtenir une place à 
Vanderoun ^ roj^al. Le plus souvent ils se châtrent 




FiG. 18. — Eunuques de randeroun royal. 

(D'après des photographies communiquées, 
par M. le Dr Feuvrier.) 



1. Partie de l'habitation réservée aux femmes. 



230 LES EUNUQUES 

eux-mêmes, car le crime de castration commis par 
un tiers, même avec le consentement du patient, en- 
traîne en Perse, aussi bien qu'en France, des pour- 
suites et un châtiment sévère. ' 

D'autres ont agi par ambition, dans l'espoir d'at- 
tirer plus aisément sur eux l'attention du souverain 
et de se faire octroyer ses faveurs. Espoir qui n'est 
pas, somme toute, absolument chimérique, dans ce 
pays où la fortune des sujets dépend uniquement 
des caprices du maître et où la toute-puissance du 
chah peut, du jour au lendemain^ faire d'un porteur 
d'eau un ministre d'État. 

Pourtant, la plupart des eunuques blancs sont, 
pour employer une expression des Pères de l'Église*, 
des « eunuques de naissance », c'est-à-dire des her- 
maphrodites ou des cryptorchides. Tous, ou pres- 
que tous, sont des invertis sexuels, ce qui ne les 
empêche pas d'avoir leur anderoun particulier, à 
l'exemple des eunuques turcs qui possèdent un ha- 
rem. Car c'est un fait étrange mais véridique que 
tout eunuque en vue se fait honneur et gloire d'en- 
tretenir un certain nombre de femmes ^ 

Il va de soi que les eunuques cryptorchides sont 
surveillés d'assez près, et révoqués aussitôt, quand 
par hasard les testicules, dissimulés jusque-là dans 
l'abdomen, viennent à faire leur apparition dans 
les bourses. Pareil cas s'est présenté lors du voyage 
que le chah de Perse fit en France en 1889. 

1. L'Évangile de saint Matthieu (ch. XIX) distingue trois sor- 
tes d'eunuques : les eunuques de naissance ; les eunuques par 
ja main de Thomme ; les eunuques mystiques, propter re- 
fjnum cœloruin. 

2. Voir p. 289. 



I 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 231 

A la veille de son départ, le souverain fut avisé 
qu'une transformation importante s'était effectuée 
^hez l'un de ses fidèles serviteurs, un fort gaillard, 
bien découplé, qui n'avait rien en réalité de la tour- 
nure d'un castrat. Immédiatement ordre fut donné à 
l'ex-eunuque d'avoir à quitter l'andero^in pour sui- 
vre son maître en Europe. Pourtant une compensa- 
tion l'attendait en chemin, et on n'hésita pas à lui 
confier la garde d'une Géorgienne offerte en présent 
au chah*. 

Les eunuques sont nombreux dans l'anderoun 
royal. Leurs logements occupent la circonférence de 
la première cour intérieure de cette partie du palais. 
Autrefois, leur chef, le khadjé-hachi, faisait de temps à 
autre, au nom de son souverain, une tournée dans les 
provinces, afin de combler les vides de l'anderoun. 
D'ailleurs, les habitants se chargeaient de lui amener, 
de leur plein gré, les femmes les plus belles. 

C'est en effet un grand honneur pour une famille 
que de compter, parmi ses membres, une femme du 
chah. Si elle est assez adroite pour savoir conquérir 
sa faveur, c'est une ère de félicité qui s'ouvre pour 
tous les siens : leurs requêtes et leurs suppliques 
sont désormais assurées de l'accueil le plus bienveil- 
lant. 

Plus encore que dans toute autre partie de l'Asie, 
la claustration des femmes est restée en vigueur chez 
les Persans, et ce que Chardin contait à ce propos il 

1. Si la cryptorchidie est regardée comme une condition 
suffisante, par contre l'atrophie testiculaire ne saurait suffire 
pour faire admettre un individu à Vanderoiin. Du reste l'ad- 
mission est toujours subordonnée à la décision prise par le 
médecin particulier de Sa Majesté. 



23-J LES EUNUQUES 

y a plus de deux siècles, n'a pas cessé d'être vrai. 

Dans la rue, toutes ces femmes se ressemblent, cou- 
vertes d'un grand manteau bleu — le ichader — qui 
les enveloppe entièrement, et la tête dissimulée sous 
le roubend, pièce d'étoffe blanche fixée en arrière, et 
dont on a effilé quelque peu la trame à hauteur des 
yeux et de la bouche, pour leur permettre d'y voir 
clair et de respirer. 

Les eunuques, qui ne les quittent pas plus que 
leur ombre, annoncent à grands cris leur approche, 
et chacun sur leur passage, de se retourner avec 
discrétion ou de gagner une rue avoisinante. Nul ne 
se soucie d'éprouver le zèle de ces farouches gardiens 
et de faire plus ample connaissance avec les longs 
bâtons flexibles dont ils sont armés. 

Toutes ces précautions qui ne visent qu'à rendre, 
bon gré mal gré, les femmes fidèles, tombent, là 
comme ailleurs, devant la vénalité de l'eunuque. Ce- 
lui-ci ne sait pas toujours résister à l'offre sédui- 
sante d'un châle somptueux ou d'une bourse bien 
garnie et le mari persan n'est pas, en définitive 
moins désarmé qu'un autre devant le fâcheux acci- 
dent tant redouté de sa jalousie proverbiale. « Ne cite- 
t-on pas telle princesse qui n'a dû qu'au sang qui 
coulait dans ses veines d'être sauvée des effets de la 
colère du maître, après exécution sommaire de son 
complice; et telle autre, de moins noble origine, qui 
a failli périr, quand sa grossesse, inexpliquée, a été 
connue * ? » 

Ainsi donc le bon ordre conjugal et la sécurité de 
chacun dans cette société ne reposent que sur le 

1. Cf. D'' Feuvrier. Trois ans à la Cour de Perse. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 233 

degré de confiance plus ou moins grande accordée 
aux eunuques : les femmes, lasses en effet de la ty- 
rannie qui les opprime, recherchent toutes les occa- 
sions de s'y soustraire. 

Tel est le motif de la haute considération où l'on 
tient ces serviteurs spéciaux. Les grands les com- 
blent d'honneurs 'et de biens ; beaucoup même 
deviennent gouverneurs de province, généraux, 
ministres. 

Leur influence ne peut d'ailleurs surprendre dans 
ces pays où le chef de la dynastie actuelle, Aga-Mo- 
hammed, était lui-même un homme incomplet. 



La Chine possède, elle aussi, ses eunuques (fig. 19). 
L'on sait que plusieurs siècles avant notre ère, la 
législation chinoise avait déjà utilisé la castration 
comme un procédé de répression à l'adresse de cer- 
tains crimes. Au début, les coupables ainsi mutilés 
étaient employés aux travaux les plus rudes. Peu à 
peu cependant, on confia aux plus dociles d'entre eux 
quelques travaux de domesticité, jusqu'au jour où 
une impératrice, s'il en faut croire la tradition, les 
admit à l'intérieur même du palais, en qualité de ser- 
viteurs des princesses et des concubines impériales. 

Une fois installés dans la place, leur succès y fut 
rapide, et le rôle qui leur fut réservé à partir de ce 
moment dans l'Empire du Milieu devait être pour le 
moins égal à celui que jouèrent les eunuques à la 
Cour de Perse. 

A l'exemple de leurs émules persans, ils devinrent, 
donc, eux aussi, des « faiseurs de rois ». On les voit 



23i 



LES EUNUQUES 



tour à tour se révolter contre les grands auxquels ils 
disputent âprement les honneurs et le pouvoir, fomen- 
ter la révolte dite des « bonnets jaunes », renverser 
enfin les empereurs qui ont cessé de leur plaire pour 




FiG. 19, — Un eunuque du palais impérial de Pékin. 
(D'ap. Matignon.) 

mettre à leur place des princes de leur choix. Leur 
crédit, soudain près de décroître, renaît ensuite plus 
considérable que par le passé, malgré les mesures 
rigoureuses prises à différentes époques pour les 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 235 

éloigner des affaires de l'Empire. « On voit, dit Mon- 
tesquieu, dans l'histoire de la Chine, un grand nom- 
bre de lois pour ôter aux eunuques tous les emplois 
civils et militaires ; mais ils reviennent toujours. Il 
semble que les eunuques en Orient soient un mal 
nécessaire. » 

Suivant Bergmann, la première mention d'eunu- 
ques attachés au service des femmes date du règne 
de l'empereur Yen-Wang, en 781 avant Jésus-Christ. 
Mais leur institution en quelque sorte officielle au 
palais remonte seulement à l'an III de notre ère ; 
elle est contemporaine du célèbre empereur Ho-Ti, 
de la dynastie des Tsin. 

Au XVII® siècle, l'empereur Hoaï-Tsong leur confia 
des emplois réservés jusqu'alors aux princes du 
sang. L'histoire rapporte qu'un jour le rebelle Li- 
tsé-tching, qui cherchait à s'emparer du trône, lui 
renvoya deux de ses principaux eunuques, faits pri- 
sonniers, avec une lettre fort courte, pour l'exhor- 
ter à abdiquer l'Empire. A cette vue, Hoaï-Tsong 
entra dans la plus violente colère, et il ordonna qu'on 
mît à mort les imprudents messagers de cette mise 
en demeure insolente. Les mandarins eurent toutes 
les peines du monde à le faire revenir sur sa déci- 
sion, en lui laissant entrevoir que la tête des princes, 
prisonniers de Li-tsé-tching, répondrait de celle des 
deux castrats. 

A la chute de la dynastie des Ming, les eunuques 
qui auparavant gouvernaient le palais, furent exclus 
pendant un certain temps de toutes les charges. Mais 
ils ne tardèrent pas à rentrer en faveur, et actuelle- 
ment l'eunuque en chef de l'impératrice est tout 
puissant. Il est possesseur d'une énorme fortune 



236 LES EUNUQUES 

et son influence est plus grande que jamais ^. 

Contrairement à ce qui a lieu chez les Turcs où 
chacun peut, selon les moyens dont il dispose, se 
procurer des eunuques, et bien que la polygamie soit 
assez commune parmi la classe riche^ dans les pro- 
vinces du sud de l'Empire, seuls l'empereur et les 
membres de sa famille ont le droit de posséder des 
serviteurs châtrés ^ Chaque prince ou princesse du 
sang doit en avoir trente, et leur nombre va ensuite 
décroissant suivant le degré de parenté de leur maî- 
tre avec le prince régnant. 

Des lois sévères interdisent leur emploi chez les 
autres habitants du Céleste-Empire % mais cette me- 
sure d'exception ne s'étend pas aux descendants des 
princes mandchous qui aidèrent Choun-Tché à fon- 
der la dynastie présente et auxquels sont dévolus 
les mêmes privilèges qu'aux membres de la famille 
impériale. 

On compte environ deux mille castrats impériaux; 
leur recrutement est confié à l'intendance générale 
du palais. La plupart ont été mutilés par des parents 
dans la misère — la coutume, on le voit, est de tous 
les pays — ou vendus tout jeunes à des châtreurs pour 

1. A l'occasion du soixante-dixième anniversaire de l'impé- 
ratrice douairière, les dons affluèrent de tous les coins de l'em- 
pire, et la part prélevée par le Grand-Eunuque ne fut pas infé- 
rieure, dit-on, à cinq millions de francs. 

2. Dans l'antiquité, le maître chinois qui avait sur son esclave 
droit de vie et de mort, jouissait également de cette préroga- 
tive de transformer ses esclaves en eunuques. 

3. Le Code chinois actuel édicté la peine du bannissement per- 
pétuel et de cent coups de bambou contre les particuliers 
coupables d'avoir élevé de jeunes castrats pour leur service 
personnel. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 237 

une somme qui excède rarement cent francs. On 
trouve également parmi eux des paresseux ou des 
misérables qui n'ont pas hésité à troquer leur virilité 
contre une existence assurée et exempte de soucis. 
J.- J. Matig-non, à qui nous empruntons tous ces détails, 
rapporte le fait suivant : 

« Un jour un mendiant se présente à quelque mont- 
de-piété pour engager les loques qui couvraient par- 
tiellement sa nudité. Ses hàrdes sont refusées. Mais 
notre homme, pressé d'argent, ne se tient pas pour 
battu ; il s'assied devant la porte, et avec son couteau, 
pratique sur lui-même l'amputation des organes géni- 
taux, puis rentre de nouveau engager pour trente tiaos 
(neuf francs) ces pièces anatomiques. Le directeur 
du mont-de-piété dut faire, à ses frais, soigner ce 
singulier client, qui trouva plus tard une place au 
palais '. » 

Un registre est du reste ouvert en permanence où 
viennent s'inscrire les postulants à l'emploi d'eunu- 
quC;, emploi plus recherché qu'on ne saurait croire. 
La province du Tche-Li et les pays environnant la 
capitale fournissent ainsi la majorité des castrats im- 
périaux. De plus les princes sont tenus, en principe, 
à en livrer huit par période quinquennale, pour le 
service du palais. 

Dès son admission, l'eunuque est embrigadé, selon 
ses aptitudes, dans l'une des innombrables catégories 
qui comprennent depuis les simples coolies jusqu'au 
Grand-Eunuque, lequel a rang de mandarin au troi- 
sième degré. A la tête de chaque catégorie sont pla- 

1- Cf. J.-J. Matignon. Superstition, crime et misère en Chine, 
1900. 



238 LES EUNUQUES 

ces des officiers spéciaux, également mutilés, et qui 
portent, comme signe distinctif, un bouton au cha- 
peau ainsi que les mandarins. 

Autrefois, ces officiers avaient seuls le droit de 
sortir du palais ; encore n'était-ce qu'avec l'autorisa- 
tion de l'intendant en chef. Mais depuis quelques 
années les eunuques jouissent d'une liberté plus 
grande, ils peuvent sortir à certaines heures, et beau- 
coup fréquentent des étrangers. On les oblige sim- 
plement à conserver au dehors leur coiffure officielle. 

Enfin, quelques-uns se marient et leur infirmité 
ne les empêche pas, dit-on, d'avoir des enfants « dont 
ils se montrent très fiers ». 

Leurs fonctions sont multiples: dix-huit d'entre 
eux remplissent les rôles de prêtres ou lamas et doi- 
vent pourvoir aux besoins spirituels des dames du 
palais. 

Les artistes du théâtre impérial sont également 
choisis parmi les eunuques. Ils sont environ trois 
cents chargés de donner des représentations à l'em- 
pereur et aux dignitaires de son entourage. 

En dehors de ces fonctions spéciales, ce sont eux, 
bien entendu, qui servent d'intermédiaires entre l'em- 
pereur et ses soixante-douze concubines. Quand le 
souverain désire une femme, il donne à l'eunuque 
un jeton que celui-ci remet à la femme élue. On la 
transporte en palanquin jusqu'à la chambre de son 
auguste amant, et au point du jour, deux eunuques 
viennent l'éveiller et la ramènent dans ses apparte- 
ments. 

Mais là ne se borne pas leur service. Jadis on ac- 
cusa l'empereur Commode d'entretenir trois cents 
cynèdes dans son palais. Il n'en va pas autrement 



I 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 239 

de nos jours, en Chine, où un certain nombre de 
jeunes eunuques servent de mignons à l'empereur. 
Leur résidence est Nan-Fou (le Palais du sud), la 
ville interdite, située en dehors de la cité impériale. 

G'esîi ainsi que la pédérastie reçoit chez les Chi- 
nois la même consécration officielle qu'à Rome, à 
l'époque de la décadence. Le Céleste-Empire, où 
certaines villes , comme Tschang-Theu, pullulent 
d'entremetteurs pour pédérastes, lui offre la plus large 
tolérance. Elle n'y est considérée ni comme une 
tare déshonorante, ni comme un vice hors nature, et 
cela suffit à expliquer le lamentable niveau social 
auquel se trouve ravalée la femme chinoise. 

Les eunuques reçoivent des émoluments insigni- 
fiants: deux taëls (huit francs) par mois, en général. 
Quelques-uns plus favorisés parviennent à un salaire 
de quarante à cinquante francs. Mais ils savent user, 
pour se procurer de l'argent, d'une foule d'expédients 
qui constituent le côté lucratif du métier. On prétend 
même qu'ils y déploient une habileté extraordinaire. 

Tous sont d'enragés fumeurs d'opium et vieillis- 
sent prématurément, on les appelle par dérision lao- 
koûn, ce qui signifie : vieux coq. 

Ils sont entièrement coupés: les Chinois ne con- 
naissent pas plusieurs variétés de mutilations. Us 
n'admettent que la castration complète*. 

1. On trouve cependant dans les notes de Godard (1867) qu'un 
colonel venant de Chine lui raconta que les Français virent 
deux eunuques chinois se défendant dans le Palais d'Été. 
L'un fut tué, l'autre fait prisonnier. On constata qu'ils avaient 
tous les deux une petite verge et pas de testicules; ils étaient 
bouffis, jaunâtres, chargés de graisse ; leur voix était d'un 
timbre élevé. Le survivant fut montré pour de l'argent. {Bull. 
Soc, Anthrop.^ 7 mai 1896, p. 329.) 



240 LES EUNUQUES 

C'est dans un bâtiment situé près de l'une des 
portes du palais, où de père en fils, habitent les opé- 
rateurs, dont les fonctions sont héréditaires, que se 
pratiquent les castrations. Le prix de l'opération est 
de six taëls. Elle a été décrite par M. Stent, des doua- 
nes chinoises. 

On commence par faire prendre un bain très chaud 
au futur eunuque, et parfois on lui fait absorber 
une drogue spéciale destinée à lui procurer une anes- 
thésie relative. Il est ensuite étendu sur une planche 
à-demi inclinée. Un aide lui maintient le torse tan- 
dis que deux autres assistants immobilisent les jam- 
bes, et les tiennent écartées. Des bandes de toile sont 
étroitement roulées autour des cuisses et du ventre. 

Les parents, s'il s'agit d'un enfant, l'homme si c'est 
un adulte, sont alors solennellement interrogés pour 
savoir s'ils regrettent la décision prise. Quand le 
patient semble à demi décidé, on le détache et on 
le renvoie. Mais s'il montre du courage, comme c'est 
le cas en général, les parties génitales sont rapide- 
ment tranchées à ras du pubis, à l'aide d'un cou- 
teau de forme recourbée ^. 

Quelquefois, avant de faire l'amputation, l'opéra- 
teur exerce sur la verge et les bourses un massage 
gradué pour endormir la sensibilité. Ramassant en- 
suite les organes à poignée, il les entoure d'une 
petite bande de soie, régulièrement roulée de l'extré- 
mité vers la base, et progressivement serrée jusqu'à 
donner aux parties l'aspect d'un boudin allongé. 

Les organes une fois sectionnés, on introduit dans 

1. Plus rarement le châtreur emploie des ciseaux, une sorte 
de petite hachette, ou un couteau à lame droite, qui rappelle 
les couteaux d'amputation (lîg. 20). 



LES EUNUQUES ORIEiNTAUX 



241 



le canal la petite cheville de bois ou d'étain qui sera 
maintenue en permanence pendant les premiers 
mois et retirée seulement au moment des mictions. 
La blessure, lavée avec de l'eau poivrée, est recou- 
verte de compresses de papier imbibées d'eau froide 
et le tout est bandé soigneusement. Ou bien encore 
un aide applique immédiatement sur la plaie sa main 




FiG. 20. — 



Instruments servant à la castration. (Gravure 
chinoise.) 
(D'ap. Matignon.) 



remplie d'une poudre styplique, à base d'agaric, 
d'alun et de résines aromatiques. Lorsque l'hémos- 
tase semble à peu près complète, on place un ban- 
dage compressif. 

A ce moment, deux aides saisissent le blessé sous 
les bras et le font marcher autour de la salle pen- 
dant deux ou trois heures, après quoi il est autorisé 
à s'étendre sur une natte. 

Ce n'est qu'au bout de trois jours, pendant lesquels 
l'opéré est privé de boissons, que le pansement est 
enlevé, ainsi que la cheville uréthrale. Le malade 
peut-il uriner à ce moment, ou bien son pansement 
est-il déjà souillé d'urine? En ce cas, il est considéré 
comme sauvé. Sinon, il est condamné à mourir au 



16 



242 LES EUNUQUES 

milieu d'atroces souffrances, car les Chinois ignorent 
l'usage de la sonde. 

La réparation de la plaie, qui affecte une forme 
triangulaire à sommet inférieur, met en moyenne 
trois mois à s'effectuer. L'opéré est alors examiné 
par un ancien eunuque, chargé de s'assurer que la 
mutilation a été complète. 

Bien que cela puisse paraître paradoxal, les acci- 
dents seraient relativement rares, et Matignon prétend 
que la mort ne survient que dans trois ou quatre 
pour cent des cas i. Elle est due à l'hémorragie ou à 
l'infection. « La complication secondaire la plus fré- 
quente, écrit-il, est l'incontinence d'urine; plus tard 
viendra la rétention. On la verrait de préférence chez 
les sujets jeunes. Cet accident est toléré par l'opéra- 
teur pendant quelque temps ; mais bientôt, si l'in- 
continence se prolonge, le patient reçoit des coups, 
ce traitement est considéré comme excellent et en 
conséquence continue jusqu'à cessation de l'infir- 
mité. Les opérés souillent leur couche et leurs habits 
et les fermentations ammoniacales à odeur désagréa- 
ble qui en résultent ont fait créer par les Chinois 
l'expression populaire: « Il pue comme un eunuque, 
on le sent à cinq cents pas. » 

Au moment d'entrer en fonctions, les opérés ne 
manquent jamais de se munir de leurs pièces à con- 
viction, désignées du terme symbolique de « précieu- 
ses ». Ils devront en effet les présentera toute réqui- 
sition de l'inspecteur spécial qui passe de temps à 
autre cette étrange revue. Les précieuses leur sont 

1. Suivant d'autres auteurs, au contraire, Toparation ne 
réussirait guère que deux fois sur trois chez les enfants, et moi- 
tié moins chez les adultes. 



LES EUNUQUES ORIENTAUX 243 

également indispensables pour être promus dans 
une classe supérieure. Enfin, raison péremptoire, 
les hommes incomplets étant transformés en mules 
après leur mort, suivant la croyance chinoise, les pré- 
cieuses devront suivre leur propriétaire jusque dans 
son cercueil, s'il veut éviter un sort aussi funeste. 

Les eunuques ont une passion: ils sont joueurs, et 
ils le sont à tel point qu'on en a vu laisser leurs«pré- 
cieuses » en nantissement d'une dette de jeu. Quand 
par malheur ils passent de vie à trépas avant de 
s'être acquittés, leur famille est donc obligée de s'en 
remettre au bon plaisir d'un créancier, souvent peu 
scrupuleux, pour rentrer en possession de cet impor- 
tant dépôt. 

Parfois, il est impossible de retrouver les « pré- 
cieuses » à la mort de leur propriétaire, et dans l'es- 
poir de donner le change au dieu hostile^ les parents 
s'adressent alors à l'opérateur du palais pour en ob- 
tenir d'autres. 

Ce trafic augmente même singulièrement ses re- 
venus, car il profile de la situationpour exiger des prix 
fabuleux, jusqu'à quinze mille taëls, en échange de 
cette incroyable denrée. D'ailleurs, il a toujours en 
réserve les dépouilles de quelques malheureux qui 
ne les ont, et pour cause, jamais réclamées: c'est là 
le témoignage accusateur de ses insuccès opératoires. 



CHAPITRE IX 

LA CASTRATION DEVANT LA LOI 

« L'organe générateur a pour destina- 
tion particulière la conservation de l'es- 
pèce humaine ; c'est pourquoi on l'appelle 
l'organe noble. Quiconque le mutile doit 
être puni comme un ennemi du genre 
humain. '!> 

Clarus. 



On a vu que les législations anciennes avaient 
fait de la castration la sanction pénale de certains 
délits graves. Il nous reste à envisager la contre-par- 
tie, en quelque sorte, c'est-à-dire l'ensemble des 
moyens légaux mis en vigueur pour réprimer l'ex- 
pansion de l'eunuchisme, et punir le crime de cas- 
tration. 

Dans le monde antique, en particulier à Rome, 
autrefois si indulgente aux délits de cette nature, on 
dut prendre fréquemment des mesures coercitives à 
l'égard des fabricants d'eunuques. Il en fut de 
même en Orient et en Afrique, où pourtant l'eunu- 
chisme est de tradition. En Europe enfin, la castra- 
tion fut toujours tenue pour un acte criminel^ tant 
envers la société qu'envers l'individu: l'impuissance 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 245 

à engendrer qui en est la conséquence lèse en effet 
la collectivité et frappe d'une irrémédiable déchéance 
le malheureux castrat. 

Un des corollaires les plus immédiats, au point de 
vue légal, de cette manière de voir, ce fut d'abord 
l'interdiction faite aux eunuques de prendre femme. 
A Rome, le castrat ne se mariait pas valablement. 
(L. 39, Dig. De jure dot., xxiii.) On sait que la règle 
catholique refuse également le mariage aux eunu- 
ques. Notre ancienne jurisprudence se montrait du 
reste aussi intransigeante envers eux, toute impuis- 
sance, accidentelle ou naturelle, même la plus con- 
jecturale, pouvant alors motiver Tinterdiction du 
mariage. 

Cela n'allait pas sans entraîner quelques abus, et 
peut-être les femmes invoquaient-elles ce motif d'im- 
puissance plus souvent que de raison, pour éloigner 
d'elles un mari qui avait cessé de leur plaire. Long- 
temps ces sortes de causes furent portées devant des 
juges ecclésiastiques et non devant des juges sécu- 
liers : on prenait pour règle sur ce point les institu- 
tions canoniques qui regardent l'union de deux 
époux inaptes à la procréation comme une profana- 
tion du sacrement du mariage et leur prescrivent 
d'en demander la dissolution. 

Voltaire rapporte que Sixte-Quint, dans une lettre 
adressée à son nonce en Espagne, en Pan 1587, dé- 
clarait qu'il fallait démarier tous ceux qui n'avaient 
pas de testicules, ce qui semblerait indiquer qu'il y 
avait en Espagne plusieurs maris privés — tout au 
moins en apparence — de ces deux organes. Et Vol- 
taire d'ajouter : « Comment un homme qui avait été 
cordelier pouvait-il ignorer que souvent des hommes 



246 LES EUNUQUES 

ont leurs testicules cachés dans l'abdomen et n'en 
sont que plus propres à l'action conjugale ? Nous 
avons vu en France trois frères de la plus grande 
naissance dont l'un en possédait trois, l'autre n'en 
avait qu'un seul, et le troisième n'en avait point d'ap- 
parents: ce dernier était le plus vigoureux des frères. 

Le docteur Angélique qui n'était que jacobin dé- 
cide que deux testicules sont de essentia matrimonii, 
de l'essence du mariage ^.. » 

Il y a deux cents ans environ, un arrêt du parle- 
ment de Paris proclamait à son tour la nécessité de 
deux testicules apparents pour contracter mariage, 
comme si la formule testîs unus, testis nullusj ne de- 
vait tolérer aucune espèce d'exception. 

Nous ne nous étendrons pas outre mesure sur tout 
ce qui a été dit relativement au mariage de l'eunu- 
que et à sa valabilité. Signalons toutefois un curieux 
mémoire concernant le mariage contracté en 1666 
par un castrat du nom de Bartholomée de Sorlisi, 
avec une jeune fille, Elisabeth Lichtwehr ^ L'ouvrage 
est, à proprement parler, un recueil de consultations 
juridiques données sur ce sujet par divers consistoi- 
res ou académies, par des jurisconsultes et des théo- 
logiens. Les avis s'y montrent très partagés: si la 
Faculté de théologie de Giessen, d'une part, d'accord 
en cela avec celle de Strasbourg, exclut de ce sacre- 
ment l'eunuque, sous prétexte que la fin rationnelle 
du mariage est la procréation, le théologien Bulœus 
estime au contraire qu'en l'espèce cette union eût 
dû être considérée comme valable, puisque le castrat 



1. Volt. Dicl. philos. 

2.Delphinus (liieron;ymus). Eiinuchi conjufjiiim... ïéna, 1730 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 247 

en question était encore apte au coït: « Or, cet acte, 
indépendamment de ses effets, est tout l'essentiel du 
mariage. » (Gerhard. De conjugio, 660.) La procréa- 
tion ne saurait être en effet son unique but ; Faide 
mutuelle que peuvent s'apporter les conjoints, la 
communauté dans les peines et les plaisirs de la vie, 
l'avantage réciproque des époux, toutes ces raisons 
ne peuvent non plus, de l'avis de Bulœus, être te- 
nues pour négligeables. 

Aux termes mêmes de la loi actuelle, elles suf- 
firaient sans doute pour justifier semblable union. 
Le silence apparent de notre Code sur ces matières 
a pu, il est vrai, faire naître des divergences d'opi- 
ûion, mais on doit se rappeler que l'impuissance, 
même indubitable et constatée, ne saurait constituer 
un empêchement dirimant ou prohibitif à la célé- 
bration d'une union de ce genre, du moment, bien 
entendu, que les deux parties sont consentantes et 
qu'elles ont une connaissance exacte de la situation. 

En outre, il se peut qu'un castrat demande à se 
marier dans le but de légitimer des enfants qu'il 
aurait eus avant l'époque de sa mutilation ; il ne se 
trouvera dans l'espèce aucun officier de l'état civil 
pour refuser de célébrer une pareille union* 

Mais une autre question peut surgir, qui est la sui- 
vante : le mariage une fois célébré, la femme est-ellé 
en droit d'invoquer la castration du mari pour faire 
annuler l'union légale? Si nous nous reportons au 
droit romain, nous voyons qu'il établissait à ce sujet 
une distinction entre l'impuissant naturel — spado — 
et le castrat, çrni virilitatem amiserat cuitam necessa- 
T^a pars corporis penîtus absit(ïeg. l.De sedil.edict.). 
La loi romaine maintenait le mariage pour le spado 



2i8 LES EUNUQUES 

— dont l'impuissance ne pouvait être constatée avec 
certitude — mais elle l'annulait pour le castrat (leg. 39, 
§ 1 . De jure dot.). 

C'est ce qui a lieu aujourd'hui dans les pays mu- 
sulmans où la castration — chusso — ou la perte totale 
des parties génitales — djebbeh — entraînent la dis- 
solution du mariage. 

Nous avons rappelé que notre ancien droit était non 
moins affîrmatif à ce point de vue et que l'impuis- 
sance, quelle que fût sa nature, pouvait devenir motif 
d'opposition \ 

A l'heure actuelle, la question semblerait devoir 
prêter davantage à la controverse. La loi n'étant pas 
formelle en ce qui concerne l'eunuque, les décisions 
des juges pourront être très différentes les unes des 
autres. Diderot ne conte-t-il pas quelque part l'his- 



1. La preuve de l'impuissance suscitait une procédure aussi 
scandaleuse qu'incertaine, désignée sous le nom de congrès, et 
qu'un lexicographe du commencement du xviii'^ siècle a défini 
« l'accouplement charnel de l'homme et de la femme ordonne 
par arrêt de la Cour ». Le dictionnaire de Trévoux en donne 
cette définition: « L'épreuve de la puissance ou impuissance 
des gens mariés, autrefois ordonnée par la justice et qui se 
faisait en présence des matrones et des chirurgiens. » Notons 
que ces derniers se tenaient dans la pièce la plus proche, 
dont la porte était maintenue entr'ouvertc. On imaginera 
aisément qu'il fallût « pour réussir dans une pareille tenta- 
tive être cheval ou chien », ainsi que le disait un médecin 
de ses amis au marquis de Langcy, sorti honteux et déconfit 
d'une semblable épreuve. Ces sortes de procès étant d'ailleurs 
toujours prétexte à scandale^ et pour celui-ci notamment, tant 
que dura la séance, la porte fut à ce point assiégée par les 
curieux qu'on dût faire appel aux archers pour les en écarter. 

Le conffrès fut aboli par un arrêt du Parlement de Paris, en 
date du 18 février 1G7 7. 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 249 

toire d'un galant homme qui eut deux procès à la 
fois: Tun avec sa femme qui l'accusait d'impuissance, 
l'autre avec sa maîtresse qui lui reprochait de lui avoir 
fait un enfant ? Notre homme se disait :«Je ne saurais 
les perdre tous les deux : si j'ai fait un enfant à ma 
maîtresse, je ne suis pas impuissant et ma femme en 
aura un pied de nez. Si je suis impuissant, je n'ai pu 
faire un enfant à ma maîtresse et celle-ci en aura le 
nez camus. » Or, il perdit bel et bien ses deux pro- 
cès, contre son attente, pour cette raison qu'il eut 
des juges différents, dans les deux causes. 

En résumé, la plupart des juristes admettent 
qu'une impuissance accidentelle ou naturelle mani- 
feste, antérieure au mariage, est une cause de nullité 
si elle peut être démontrée (Dambre, Briand et 
Gliaudé, etc.). Il est vrai que l'intéressé pourra refu- 
ser de se prêter à une expertise qu'il est en droit de 
considérer comme injurieuse, et bien qu'à la rigueur 
la loi puisse l'y contraindre, ce moyen est repoussé 
de tous les jurisconsultes. C'est aux magistrats à 
découvrir la vérité sans recourir à ces violences ; et 
on doit reconnaître que leur tâche, en l'espèce, est 
loin d'être toujours aisée. 

Du reste, le motif de dissolution invoqué ici par 
la partie adverse peut-il relever de l'article 180 du 
Code civil (erreur dans la personne) ? Le Code dit 
expressément : « Il y a erreur dans la personne lors- 
qu'un individu ayant l'intention d'épouser telle per- 
sonne en épouse une autre. » Les faits de castration 
peuvent-ils rentrer dans ce cadre ? C'est en tout cas 
chose discutable, comme le prouve cet arrêt de 
la Cour de Riom relatif à une demande en nullité 
de mariage pour impuissance : « On ne saurait con- 



'2d0 les eunuques 

sidérer comme un cas d'erreur dans la personne celle 
qui n'est tombée que sur les qualités physiques ou 
morales, mais seulement celle quia porté sur l'identité 
de la personne que l'époux demandeur en nullité 
avait eu l'intention d'épouser, et qui ne serait pas la 
personne à laquelle il s'est réellement uni *. » 

S'il est généralement admis cependant que la cas- 
tration, survenue après le mariage, ne saurait motiver 
une action en divorce, Briand et Chaude estiment par 
contre que Timpuissance résultant de la castration 
peut être considérée comme une injure grave sus- 
ceptible de justifier une action en séparation — à con- 
dition que le mari ait eu d'avance connaissance de 
son état. 

Ajoutons qu'aux termes de la loi, la castration peut 
être invoquée également dans une action en désaveu 
de paternité. L'article 312 da Gode civil en matière 
de filiation admet en effet le désaveu au cas d'impuis- 
sance accidentelle j si le mari parvient à établir que 
pendant le laps de temps qui s'est écoulé depuis le 
300^ jusqu'au 180« jour avant la naissance, il était 
du fait d'une opération ou d'un accident, dans l'im- 
possibilité physique de cohabiter avec sa femme. 
Mais la loi ne lui permet pas (art. 313) d'alléguer son 
impuissance naturelle^ et la formule h pater quem 
nuplise demonstrant recouvre dans ce dernier cas 
toute sa valeur. 

■k 

¥ ¥ 

A propos des modifications d'ordre psycho-physio- 
logique consécutives à la castration, nous aurons à 



1. Hiom, 2 août 1876. — Dalloz,77.2.33. 



I 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 251 

noter un certain changement dans le caractère. Quel- 
ques auteurs ont été plus loin, et ils ont voulu voir 
chez Teunuque un amoindrissement de l'intelligence. 
Sans doute, nos lois actuelles n'accorderaient peut- 
être guère de créance à cette manière de voir, mais 
il n'en fut pas toujours ainsi, et la législation 
romaine, par exemple, admettait chez le castrat une 
atténuation de la responsabilité. Ainsi un individu 
qui n'était pas pourvu de ses deux testicules n'était 
pas admis à porter témoignage en justice. Sous Jus- 
tinien, un eunuque ne pouvait ni adopter, ni adro- 
ger. Ces droits leur furent reconnus dans la suite 
par un rescrit de l'empereur Léon. (Leg. 39. De 
adapt. Nov. 98.) 

Il n'en demeure pas moins que cette infériorité de 
Peunuque au point de vue légal lui cause un dom- 
mage évident. Or, tout dommage causé par un tiers 
exige réparation : c'est là un principe fondamental 
de justice sociale, dont les différentes législations se 
sont inspirées pour édicter des peines sévères contre 
les coupables, en Europe particulièrement. 

Est-ce à dire que les cas de castration y soient 
fréquents, en dehors des faits observés chez les 
Skoptzy, par exemple ? Il n'en est rien heureuse- 
ment ; et depuis qu'on ne châtre plus les enfants 
pour en faire des soprani, cette sorte de crime sem- 
ble devenir de plus en plus rare: de 1820 à 1890, on 
n'en observa guère qu'un seul cas en moyenne par 
période quinquennale. 

Nous avons vu que les émeutes et les grèves en 
fournissent quelques exemples ; ils sont du reste 
exceptionnels. Plus souvent, c'est la jalousie qui 
arme la main des coupables : tantôt c'est une femme 



252 LES EUNUQUES 

délaissée qui mutile son amant, tantôt c'est un mari 
outragé, un amoureux éconduit qui castre son rivale 
De tous temps, les mêmes causes produisirent les 
mêmes effets : Xénophon, dans sa Cyropédie, raconte 
qu'un roi d'Assyrie fit eunuque un jeune prince hyr- 
canien, du nom de Gadatas. Et cela sous le prétexte 
futile que la maîtresse du roi avait osé louer la 
beauté du jeune homme et vanter le bonheur de celle 
qui l'aurait pour époux. 

Depuis^ la passion amoureuse engendra plus 
d'une fois des vengeances analogues. Citons-en un 
exemple assez peu connu : Dans les premiers jours 
de septembre 1792, lors des massacres commis à 
Paris, les septembriseurs s'étant portés à la Con- 
ciergerie du Palais y trouvèrent une fort jolie fille, 
surnommée la Bouquetière du Palais-Royal. Cette 
femme avait été condamnée à mort pour avoir, dans 
un mouvement de fureur jalouse, fait de son amant 
un nouvel Abélard. Les énergumènes ivres de sang 
qui s'étaient saisis de sa personne commencèrent par 
lui couper les mamelles, puis ils lui entrèrent dans 
le vagin un bouchon de paille qu'ils n'en sortirent 
que pour lui fendre le ventre d'un coup de sabre. 
Elle expira dans ce supplice épouvantable. 

Ces sanglantes représailles auraient-elles depuis 
lors tempéré l'ardeur vindicative des amoureuses 
trahies? En tout caS;, la castration, en tant que ven- 
geance féminine, semble passer de mode chaque 
jour davantage. Nos héroïnes de cours d'assises lui 
préfèrent le vitriol ou le revolver ; et sans doute 



1. En septembre 1907, à Paris, un père castre son lils qu'il 
soupçonne de relations incestueuses avec i^a femme. 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 253 

l'horreur du crime s'en trouve diminuée, s'il faut 
ainsi conclure de la bienveillance des verdicts rendus 
en leur faveur le plus souvent. 

Il surgit pourtant, à de longs intervalles, quelque 
cas isolé : Boyer a cité l'exemple d'une femme qui 
coupa la verge de son mari, pendant qu'il dormait. 
Le D^ h. Westbrook, en 1885, eut également l'oc- 
casion d'observer un homme que sa maîtresse avait 
mutilé à l'aide d'un rasoir. Cette fois-là, l'hémor- 
ragie emporta le blessé \ 



1. Rapportons encore ce curieux exemple de castration, 
provoquée par des sévices graves de la part d'un époux trop 
ardent : 

« Le 8 mai 1859, vers huit heures du soir, un petit village 
de la tribu des Beni-Douala fut le théâtre d'une scène tragi- 
que dont la narration donnera un exemple des mœurs barba- 
resques.Un tout jeune couple, dont les liens comptaient à 
peine sept jours de date, composait tout le personnel de cette 
scène qui eut pour dénouement l'amputation presque complète 
du pénis de l'époux, par les mains de sa jeune femme ou plu- 
tôt d'une enfant. 

«Ce fait n'est pas sans précédent dans les annales matrimo- 
niales, mais ce qui est peut-être sans exemple, c'est le motif 
qui détermina cet attentat. Gomment en effet concevoir qu'un 
sentiment autre que la passion, la jalousie ou le désir de la 
vengeance puisse armer de délicates mains féminines dans 
l'intention d'accomplir sur un mari une mutilation aussi bar- 
bare que l'est la section de la verge ? Cet acte criminel n'a 
cependant été déterminé par aucun de ces motifs. 11 n'a été 
que le résultat de l'instinct de la défense personnelle. 

« On comprendra jusqu'à un certain point la légitimité de ce 
motif si Ton considère la condition précaire de la femme dans 
la société musulmane, et le caractère du mariage qui, dépouillé 
de tout prestige religieux et social, est réduit aux honteuses 
proportions d'une transaction commerciale. Aussi la femme, 
devenue marchandise, est-elle achetée, vendue, Revendue comme 



254 LES EUNUQUES 

Cette sorte de crime provoque le plus souvent une 
expertise, aussi les annales médico-légales renfer- 

matière inerte, sans égard pour les conditions d'âge, de sym- 
pathie et de volonté de la part de la jeune fille, lorsque le tra- 
fic est favorable à la cupidité des parents. Car ce sont eux 
qui perçoivent le montant de la dot consentie par l'époux ; de 
là résulte que ç^es enfants enbas-àge,ou des jeunes fiUesencore 
impubères sont souvent vendues en mariage à des adultes 
impatients d'user quelquefois de leurs droits conjugaux ou 
plus exactement du droit de possession. 

« La jeune Smina-ben-Ghaban, de la tribu des Douala, en 
Kabylie, cercle de Tizi-Ouzou, a été une des victimes de cette 
coutume immorale, contre laquelle on ne saurait trop réclamer 
la bienveillante sollicitude du gouvernement français. 

« Cette jeune fille, d'une complexion frêle, délicate, encore 
impubère et douée d'une physionomie douce et agréable, fut 
mariée l'année dernière, pour la première fois, à peine âgée de 
dix ans, à un individu de sa tribu, auprès duquel elle vécut 
vierge. 

«Son mari, pauvre fellah, eut au moins la pudeur de respec- 
ter l'âge de cette enfant. Peut-être Smina était-elle heureuse 
avec lui. Toujours est-il que la tranquillité du ménage ne fut 
pas troublée. Mais ce bonheur importait peu aux parents qui 
parvinrent à la faire divorcer pour la vendre, au commence- 
ment du mois de mai 1859, à un jeune homme plus riche, de 
la même tribu. 

« Celui-ci, moins réservé que son prédécesseur, fit sur cette 
enfant des efforts brutaux pour jouir de sa personne. Ces fré- 
quentes tentatives, sur des organes non suffisamment dévelop- 
pés, occasionnèrent à la jeune femme de vives souffrances. Elle 
s'en plaignit à ses parents et se réfugia même chez eux pour 
se soustraire à ces exigences importunes. Ces derniers, crai- 
gnant un divorce qui dans ce cas les eût obligés de restituer 
au mari le montant de la dot, accueillirent très mal ces lamen- 
tations de leur fille, la gourmandèrent même sur son indoci- 
ité d'épouse et la ramenèrent sous le toit conjugal. 

«Smina résolut alors d'employer la violence pour échapper à 
son martyre, et dans sa faiblesse, elle usa de perfidie. Voici 
l'expédient qu'elle imagina : on lui avait, dit-elle à son mari 



4 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 255 

ment-elles un certain nombre de cas similaires. En 
1900, à THôtel-Dieu de Paris, nous nous rappelons 
avoir vu un nommé P... Louis, qu'une ancienne maî- 
tresse avait, d'un seul coup de mâchoire, amputé 
de la totalité du pénis. 

en feignant de compatir à ses ennuis, enseigné le moyen de 
devenir proraptement femme faite, par la vertu d'un sortilège. 
Elle lui proposa, en conséquence, d'aller ensemble dans un 
fourré de roseaux, voisin de la maison, pour en faire l'essai. 

« Le crédule adolescent accepta avec joie cette proposition. 
Arrivée à l'endroit convenu, Smina dit à son mari de la désha- 
biller, de lui lier les pieds et les mains après l'avoir étendue 
sur le sol, et de rouler sur son ventre des oeufs, qu'elle lui 
avait recommandé de porter dans le capuchon de son burnous. 
Gela fait, ce fut au tour de la femme d^exécuter pareille ma- 
nœuvre sur son mari. Mais à peine celui-ci est-il étendu et 
lié pieds et poings, qu'au lieu de rouler les œufs, Smina s'arme 
rapidement d'un rasoir kabyle caché sous ses vêtements, sai- 
sit la verge qui était en érection, et la tranche presque entiè- 
rement à sa racine, par une section transversale haut et bas, 
en laissant le malheureux baigné dans son sang. 

« Livrée par le caïd de la tribu à l'autorité française, Smina 
fut conduite à la prison de Tizi-Ouzou. C'est là que je l'exa- 
minai et que je rédigeai un rapport, dont les conclusions sui- 
vantes, répondant à des questions de la commission rogatoire, 
déterminèrent sa mise en liberté : 

« 1° La nommée Smina-ben-Ghaban est impubère ; 

« 2° Elle a été déflorée ; 

« 3" Les organes génitaux, encore à l'état rudimentaire, sont 
très disproportionnés avec l'organe viril d'un adulte ; 

«4° Les tentatives d'union sexuelle de la part du mari ont été 
violentes, douloureuses pour la fille, et par conséquent pré- 
maturées ; 

«5° Les lésions signalées aux organes génitaux sont le résul- 
tat de ces tentatives. » 

Quant au mari, il guérit de son affreuse blessure. 

(Védrenne. în Recueil de Ghiriirg.et Méd. milit., t. III, 3« sé- 
rie, 1860.) 



256 LES EUNUQUES 

La même année, dans un petit pays situé près de 
Novare, à Varallo, un certain Giovanni Strola, 
abandonné de sa maîtresse, tua son rival d'un coup 
de couteau, puis il s'acharna sur le cadavre et le 
mutila. 

Il peut arriver en effet que la castration ne soit que 
le complément, en quelque sorte, de l'acte criminel. 
On observe dans ce cas sur le corps de la victime 
d'autres traces de violences que celles relevées au 
niveau des parties sexuelles. Les assassinats commis 
par des pédérastes sur leurs compagnons de débau- 
che, et dont la jalousie constitue le mobile ordinaire, 
offrent plusieurs exemples significatifs à cet égard : 
Tardieu les a signalés. 

Mais il est une variété spéciale de crimes dans 
lesquels la mutilation génitale est pour ainsi dire 
constante, elle en est la marque caractéristique : 
nous voulons parler du crime sadique. Gorre écri- 
vait naguère : « Le désir sexuel est parfois frère de 
l'assassinat. » Rien n'est plus exact. Il est possible 
toutefois que le criminel sadique n'aille pas jusqu'au 
meurtre, en vue de satisfaire ses désirs morbides, 
mais il se rendra coupable, pour les assouvir, de 
quelque violence, et c'est contre les organes sexuels 
que cette violence sera le plus souvent dirigée. 

C'est ainsi qu'en 1874 les tribunaux anglais con- 
damnèrent à la réclusion perpétuelle Jesse Pomme- 
roy, « boy torturer », qui s'était livré à des violences 
de toute nature sur des enfants. Plusieurs furent as- 
sassinés par lui, après qu'il les eût violentés, et sur 
l'une de ses victimes il trancha môme d'un coup de 
couteau les testicules ainsi que l'extrémité du pénis. 

Un autre sadique. Von Zastrow, fut également dé- 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 257 

féré aux tribunaux sous l'inculpation de viols com- 
mis sur des jeunes garçons impubères, et de sévices 
consistant en plaies, morsures, et dans un cas, arra- 
chement des testicules. 

On trouve encore dans Tardieu le récit des bruta- 
lités monstrueuses commises par deux pédérastes 
sur un malheureux enfant S Mais il semble que dans 
cette variété de forfaits, aucun criminel n'atteignit 
jamais la somme d'horreur à laquelle parvint Vacher 
« l'éventreur. » Sur le cadavre de ses innombrables 
victimes, jeunes filles ou garçons, on constata l'exis- 
tence à peu près constante de mutilations intéressant 
les organes génitaux. 

Ces sortes de crimes sont donc bien la réalisation 
d'une impulsion sexuelle initiale. Ils relèvent, en un 

J. « Le jeune S..., âgé de trois ans, fils d'un marchand de 
vins,n° 85 de l'Avenue, à Paris, à six cents mètres environ de 
la barrière de la Chapelle, a été tué vers quatre heures dans la 
plaine Saint-Denis, le 2 janvier 1866. D'après le rapport du 
commissaire de police de Saint-Denis, l'enfant aurait d'abord 
été victime des passions brutales de deux hommes qui lui au- 
raient ensuite brisé la tête à coups de pieds et de pierres. 

Un marchand colporteur, nommé Gaster, âgé de 55 ans, l'un 
des auteurs du crime, avait rencontré sur la route un jeune 
apprenti mouleur en cuivre qui, après l'avoir provoqué à des 
pollutions mutuelles, avait attiré l'enfant derrière la demeure 
de ses parents. Là, pendant que l'un tenait le pauvre petit la 
tête entre ses jambes, le forçant au plus dégoûtant office, l'au- 
tre le violait par derrière et le déchirait presque dans les pro- 
fondeurs de son corps. Puis, après lui avoir mordu, par un 
dernier excès de brutalité lubrique, Zes parties sexuelles, ils 
lui écrasaient la tête à coups de pierres et de pieds, et le lais- 
saient dans le champ inanimé, mutilé, méconnaissable même 
aux yeux de son père. » 

(Tardieu. Étude médico-lég, sur les attentats aux mœurs. 
Observ. XXXII.) 

17 



258 LES EUNUQUES 

mot, du sadisme. Mais que faut-il au juste entendre 
par là ? M. Lacassagne a défini le sadisme : « Un état 
cérébral dans lequel Pinstinct sexuel est excité ou 
satisfait sous Pinfluence de Finstinct destructeur. » 

« Trouver, a dit d'autre part M. le D"^ Thoinot, 
dans une souffrance de degré très variable — tantôt 
légère tantôt grave, ou d'un raffinement atroce — 
qu'on fait infliger, qu'on voit infliger, ou qu'on in- 
flige enfin soi-même à un être humain, la condition 
toujours nécessaire et parfois suffisante de la jouis- 
sance sexuelle : telle est la perversion de l'instinct 
génital qu'on appelle sadisme. » 

En définitive, que le centre génésique d'un indi- 
vidu, mentalement dégénéré, reçoive un jour une 
impression forte à la pensée ou à la vue d'une souf- 
france imposée à autrui, que le spectacle de cette 
souffrance éveille en cet homme le sentiment d'une 
volupté aiguë, ayant pour résultante l'orgasme véné- 
rien, presque fatalement la déviation, à titre définitif, 
de l'instinct sexuel s'ensuivra. 

Dorénavant, ce malheureux devient un malade, 
un malade de la volonté battue en brèche par l'im- 
pulsion obsédante, et il sera soumis, d'une façon 
permanente, à cette force nouvelle qui s'est emparée 
de lui. Cette force procédera par crises paroxystiques 
se réveillant sous le coup de fouet d'une circonstance 
fortuite, et durant ces crises, Pindividu n'aura plus 
qu'Un but : la recherche de l'impression morbide 
primitivement ressentie. 

C'est précisément cette recherche de la volupté, 
par le renouvellement de l'acte conçu dans le vertige 
mental initial, qui ajoute, s'il est possible, à l'hor- 
reur du crime sadique : « Un de ses caractères, dit 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 259 

en effet M. le D'' Thoinot, c'est qu'il est à répétition • 
le sadique, poussé par l'irrésistible impulsion qui le 
domine, accumule forfaits sur forfaits . » Son esprit, 
étreint par l'impulsion dominatrice, ne cédera peut- 
être qu'avec difficulté ; il y aura lutte pendant un 
certain temps contre l'idée obsédante, mais la capi- 
tulation de la volonté est assurée devant la recherche 
de la jouissance sexuelle. Celle-ci est-elle subordon- 
née à la manœuvre attentatoire susceptible de lui pro- 
curer la satisfaction d'une sensualité anormale, un 
moment viendra où le sadique d'hésitera plus : il cé- 
dera à Félément impulsif qui le domine tout entier, 
il deviendra criminel. 

Et Krafït-Ebing l'a judicieusement fait observer 
l'acte de violence constitue alors, pour bon nombre 
de ces malheureux, une sorte d'équivalent de Vacte 
sexuel auquel il finit par se substituer tout entier. 
Tel est le cas de l'italien Verzeni, dont Lombroso 
donne l'observation, chez lequel l'orgasme vénérien 
se produisait à la minute exacte où il serrait le cou 
de ses victimes, sans qu'il les violât pour ainsi dire 
jamais. 

Sa fureur de cruauté apaisée, le perverti sadique 
se reprend en quelque sorte, il éprouve une sensa- 
tion de soulagement, il lui semble, pour employer 
une expression caractéristique, que « sa poitrine est 
débarrassée d'un poids énorme ». 

Cette forme-type du sadisme constitue, en réalité, 
une tare héréditaire; le misérable impulsif chez qui 
on la rencontre est un dégénéré qui, dès sa naissance^ 
la portait en lui. 

De cei sadique impulsif, de ce malade, il convient 
de différencier l'individu, parfois vicieux, le plus 



260 LES EUNUQUES 

souvent brutal, qui laisse son instinct destructeur s'a- 
bandonner à ce qu'on a appelé la colère de la, volupté. 

Celui-ci comme celui-là pourra, il est vrai, à un 
moment donné, devenir criminel. On ne saurait, 
pourtant, les assimiler l'un à l'autre : l'un est un 
malade qu'il faut isoler et traiter comme tel, l'autre 
une brute sanguinaire dont les forfaits tombent sous 
le coup de la vindicte publique. Peut-être est-ce là 
une différenciation bien spécieuse, bien ardue à éta- 
blir dans nombre de cas, où le degré de responsabi- 
lité pénale restera des plus difficiles à déterminer. 
Les controverses ardentes dont le procès de Vacher 
fut le point de départ, en sont la preuve. 

Sans vouloir entrer dans la discussion du rapport 
médico-légal qui amena la condamnation de l'an- 
cien interné des asiles de Dole et de Saint-Robert, il 
convient donc d'insister sur ce fait qu'en matière de 
crime sadique, on se trouvera le plus souvent en 
présence non d'un criminel vulgaire, mais d'un dé- 
généré mental, sinon d'un véritable dément dont le 
cas relève bien plutôt du traitement médical, du ca- 
banon ou de la douche, que des travaux forcés ou de 
la guillotine. Il n'appartient pas à la société, aussi 
largement qu'on comprenne son droit de défense, 
de supprimer un irresponsable. Cet irresponsable a 
droit à la vie: s'il est dangereux, qu'on le mette hors 
d'état de nuire, et pour ce, qu'on l'interne. 

Mais, dans tous lesautres cas de mutilations sexuel- 
les effectées sur autrui, la sanction pénale devra in- 
tervenir. Au reste, on s'est préoccupé de tous temps 
et en tous pays de châtier ces sortes d'attentats. 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 261 

Rappelons d'abord que sous la Renaissance le Gode 
de la Caroline, promulgué par Charles- Quint, dé- 
nommait crime de castration toute mutilation des 
organes de la génération pratiquée indifféremment 
sur l'homme, la femme ou l'enfant. Le coupable de- 
vait subir la peine capitale. 

En France, à l'époque où la médecine empirique 
exerçait le plus de ravages, au xviir siècle, Jousse, 
le célèbre juriste de droit criminel, écrivait que 
« ceux qui se mutilent eux-mêmes dans les parties 
nécessaires à la génération sont punissables de 
mort, et que les chirurgiens ou autres qui mutilent 
les autres pour en faire des eunuques doivent subir 
la même peine. » 

Actuellement, les différentes juridictions d'Europe 
ont édicté les peines suivantes contre ce genre de 
délits : 

Allemagne. — De 1 à 5 ans. En cas de mort de 2 
à 10 ans(C. pénal, 224 à 226). 

Angleterre. — La castration criminelle n'est pas 
prévue expressément : « Quiconque commet une vio- 
lence sur quelqu'un avec intention de blesser, défigu- 
rer ou rendre incapable encourt la servitude pénale 
pour cinq ans ou à vie — ou deux années d'empri- 
sonnement. » 

Autriche. — De cinq à dix ans de travaux forcés. 
(C. pén., art. 156). 

Hongrie. — Cinq ans de réclusion (C. pén., 303). 

Belgique. — L'article 400 punit de deux à cinq ans, 
et de 200 à 500 francs d'amende les coups et bles- 
sures ayant produit une maladie incurable, la perte 
d^un organe^ etc. 

La loi du 3 iuin 1870 punit de deux ans de prison 



262 LES EUNUQUES 

les mutilations faites en vue de Fexemption du service 
militaire."^ 

Espagne. — Réclusion à temps ou à perpétuité 
(art. 429). 

Italie. — De cinq à dix ans de réclusion (art. 372). 
Pays-Bas. — Pas prévu expressément. Blessures 
graves punies par les articles 300 à 303. 

Portugal. — « Celui qui commet le crime de cas- 
tration en amputant à autrui quelque organe néces- 
saire à la génération est condamné à la prison majeure 
ou cellulaire, de deux à huit ans. Si le mutilé vient 
à mourir dans les quarante jours qui suivent le crime, 
la peine est portée, soit à huit ans de prison cellu- 
laire suivis de douze années de déportation, soit à 
vingt-cinq ans de déportation » (art. 366). 

Russie. — Privation des droits civiques, ou quatre 
à six ans de travaux forcés, ou déportation en Sibérie 
(art. 1477). 

Suisse. — Baie. — Pas prévu expressément; — un 
à six ans de chaîne. 

Genève. — Dix à quinze ans de réclusion (art. 264). 

Neufchâtel. — Un à cinq ans de réclusion ; — dix 
à quinze ans, si le résultat : empêcher la génération? 
a été voulu (art. 361). 

Soleure. — Dix ans de réclusion (art. 117). 

Valais. — Trente ans de réclusion. Réclusion per- 
• pétuelle en cas de mort de la victime (art. 254). 

Vaud. — Un à huit ans de réclusion. Le double si 
la préméditation est établie. 

Grisons. — Un à vingt ans (art. 121). 

En France, le Code pénal du 25 septembre 1791 
(art. 28) punissait de mort le crime de castration, 
sans établir de distinction pour le cas où le crime 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 263 

aurait ou non entraîné la mort. Aujourd'hui la sanc- 
tion en est établie par l'article 316 du Code pénal, 
ainsi conçu: « Toute personne coupable de crime de 
castration subira la peine des travaux forcés à per- 
pétuité. — Si la mort en est résultée avant l'expira- 
tion des quarante jours qui auront suivi le crime, le 
coupable subira la peine de mort. » 

Comme on le voit, aux termes de cet article, la loi 
française ne considère la castration comme un crime 
qu'au cas où elle s'exerce sur autrui; sinon, et effec- 
tuée par l'agent sur lui-même, elle rentre dans une 
classe de faits contre lesquels la loi ne prononce 
aucune peine, sauf toutefois s'il s'agit d'une mutila- 
tion ayant pour objet l'exemption du service mili- 
taire. 

La perte ou l'altération organique de l'un ou des 
deux testicules entraîne en effet l'exemption ; de 
même pour l'absence de l'urèthre. Il est assez rare 
pourtant qu'on ait à noter une mutilation sexuelle 
effectuée dans ce but. 

Nous ne ferons que signaler en passant le procédé 
imaginé jadis par certains conscrits qui s'insufflaient 
de l'air dans le tissu cellulaire des bourses; le scro- 
tum augmentait alors de volume au point de simuler 
une tumeur qui pouvait donner le change, au con- 
seil de révision. 

Quant aux mutilations proprement dites, amputa- 
tion d'une portion plus ou moins considérable de la 
verge, avulsion testiculaire, etc., elles sont d'excep- 
tion. Le D^ Huguet, chirurgien militaire, n'en a 
observé qu'un seul cas dans une période de près de 
quarante années. Nous en avons signalé un autre qui 



264 LES EUNUQUES 

valut au coupable la peine de deux années de tra- 
vaux publics ^ 

De pareils actes d'auto-mutilation ne peuvent rele- 
ver, nous Tavons vu, que de la législation militaire. 
Le Gode civil ne les atteint pas ; mais il englobe 
tous les cas de mutilation commise sur autrui, quand 
bien même le patient l'aurait sollicitée. Il semblerait 
cependant, ainsi que Va fait remarquer M. Blondel% 
que dans ces faits d' auto-mutilation indirecte ^ la 
volonté manifestement morbide du psychopathe qui 
requiert cet office de la part d'autrui ne pût rencon- 
trer de complicité que dans des volontés elles-mêmes 
pathologiques et soustraites, de ce chef, à la répres- 
sion légale. 

Du reste, la castration n'est punissable, en tan 
que mutilation spéciale des organes sexuels, que si 
le but du coupable a été de priver la victime de la 
faculté procréatrice, et alors peu importent les mo- 
tifs qui ont donné naissance à la perpétration du 
délit: que ce soit la vengeance, la jalousie ou la spé- 
culation, la peine reste la même. Mais, s'il résulte 
de l'enquête que le but visé était le meurtre de la 
victime^ bien que la castration s'en fût seule suivie, 
le fait pourra être qualifié assassinat ou homicide, 
et non pas castration. 

Il y aura castration criminelle, au contraire, toutes 
les fois qu'aura été effectuée l'amputation, non seu- 
lement des testicules, mais encore d'un organe néces- 
saire à l'accomplissement des fonctions génératrices, 
ou que ces organes auront été l'objet de blessures 



1. Caslr. cr'im. el maniaq. 

2. llondcl. Les auto mvlilaleurs, 1906. 



LA G/STRATION DEVANT LA LOI 265 

volontaires tendant à une amputation (arrêt de la 
Cour de cassation du 1^^ sept. 1814). L'amputation 
de la verge, à l'exclusion des testicules, serait donc 
suffisante pour constituer le crime. En un mot, la 
loi vise toute mutilation des organes sexuels ayant 
pour résultat d'entraver la fécondité. « C'est la viri- 
lité que la loi a voulu protéger. » (Tardieu). 

La tentative en elle-même est passible de la même 
peine que le crime accompli (C pén.,art. 2) et celui- 
ci ne rencontrera d'indulgence devant la loi que s'il 
a été immédiatement provoqué par un outrage violent 
à la pudeur, auquel cas il sera considéré comme 
meurtre ou blessures excusables (G. pén., art. 325). 
En cas de viol, par exemple, le crime cesserait d'être 
punissable (Dr. com. de Part. 328). 

Mais que faut-il comprendre sous cette désignation 
d'outrage violent à la pudeur? L'excuse ne saurait 
exister en effet s'il était possible à la victime de l'at- 
tentat de le repousser par d'autres moyens que la 
castration. Encore faut-il reconnaître que les juges 
auront toujours à faire la part de la colère, de l'in- 
dignation ou du trouble de la victime. 

En outre, l'excuse de l'article 325 peut-elle s'appli- 
quer à des tiers? La loi romaine étendait l'excuse 
aux parents du mutilé. De nos jours, on admet que 
les témoins de l'outrage, effectuant la castration 
immédiatement et pour le punir, doivent être décla- 
rés excusables. C'est assez dire que l'excuse ne sau- 
rait être admise au cas de complot prémédité en vue 
de la mutilation. 



Ainsi que nous l'avons dit, la castration, dans nos 



266 LES EUNUQUES 

pays du moins, a presque complètement disparu des 
mœurs criminelles. Elle ne relève plus guère au- 
jourd'hui que du fanatisme religieux ou encore de la 
folie mystique et des autres formes de l'aliénation 
mentale. 

Les déments imaginent les prétextes les plus 
invraisemblables pour justifier à leurs propres yeux 
Fattentat commis sur eux-mêmes. Un paralytique 
général, dont Snell rapporte l'histoire, exprimait son 
désir d'épouser neuf cents femmes ; un jour, il tenta 
de se couper la verge en quatre, non pas, disait-il, 
dans le but de se faire du mal, mais afin d'augmen- 
ter une puissance virile déjà extrême. 

Brachet cite d'autre part le cas d'un Italien en- 
fermé pour une maladie délirante, qui se castra «pour 
changer de sexe. Le spectacle de plusieurs autres 
malades internés avec lui et qui se livraient avec 
fureur à la masturbation lui avait suggéré l'idée de 
cette métamorphose : « Que de semence perdue I 
avait-il pensé. Combien une femme ici ferait bien ses 
affaires ! Si j'étais femme, ce serait moi qui profite- 
rais de tout cela I » 

Un autre paralytique général, observé par Garnier, 
fut amené un jour à l'Infirmerie spéciale. 11 avait tenté 
de s'enlever les testicules au moyen d'un mauvais 
couteau afin de montrer que chez lui « la puissance 
virile était telle que la glande testiculaire n'était 
point nécessaire à la procréation ». Enfin le même 
auteur rapporte qu'un garçon de magasin chercha à 
se couper les testicules par simple curiosité, « pour 
voir ce qu'il y avait dedans ». 

Démence sénile, paralysie générale, alcoolisme 
chronique, mélancolie, tels sont les états psychiques 



à 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 267 

morbides qui engendrent ces conceptions délirantes 
aboutissant à Tauto-mutilation. 
. Le poète Lucilius parle d'un fou qui se castra pour 
se venger des infidélités de sa femme : « Dès qu'il a 
résolu de la punir et de tirer vengeance de ses mé- 
faits, notre homme prend un tesson deSamos; il se 
coupe la verge et du même coup s'abat les deux tes- 
ticules ^ » Vengeance imbécile, déclare le poète, qui 
ajoute que pour son propre compte il préférerait se 
défaire de sa femme plutôt que de se castrer. 

Un cas à peu près semblable est rapporté dans les 
Facéties du Pogge ^. Dupuytren cite également un 
homme qui se maria, déjà âgé, à une femme jeune 
et légère, et qui, un beau jour, tenta de se donner 
la mort en s'amputant complètement les testicules. 
Le même fait a été signalé par Pick à propos d'un 
vieillard qui se trouvait dans Timpossibilité de rem- 
plir ses devoirs conjugaux. 

Tous ces faits concernent des hypochondriaques 
devenus tels, soit du fait de leur impuissance, soit 
en raison de l'inconduite de leur compagne. « On ne 
conçoit guère, dit à ce sujet Dupuytren, par quelle 
aberration de jugement un malheureux jaloux se 
prive volontairement des organes de la virilité. Il y 

1. « Ha,nc iihi viilt maie habere, iilcisci pro scelere ejus, 

Testam siimit homo Samiam, sîbiqiie illico telo 
Prsecidit caulem, teslesque iina amputabat amho. » 

2, « Certain habitant de la ville de Gobbio, nommé Gio- 
vanni, jaloux à l'excès, se demandait comment faire pour 
savoir à coup sûr si sa femme s'abandonnait à quelque autre 
Par une ruse longuement méditée et bien digne d'un jaloux, il 
se châtra de ses propres mains : « A présent, dit-il, si ma 
femme devient grosse, elle ne pourra pas nierl'adultère. »(Lcs 
Facéties de Pogge Florentin.) 



208 LES EUNUQUES 

a dans cette étrange résolution un mystère du cœur 
humain fait pour exciter la sagacité des moralistes. 
Serait-ce une affaire d'amour-propre blessé ? Serait-ce 
une punition volontaire infligée par le remords et 
acceptée pour expier des fautes qu'un cerveau affaibli 
s'exagère ? Nous abandonnons cet examen aux 
psychologistes. » 

Ajoutons que, la plupart du temps, le mélancolique 
se mutile dans l'espoir que ses blessures entraîne- 
ront la mort, en vertu d'une croyance populaire qui 
veut que l'excision des parties sexuelles soit fatale- 
ment mortelle. 

Les auto-mutilations répondent encore parfois à 
des perversions sexuelles plus ou moins singulières. 
Ces faits s'observent chez certains individus qui 
s'inspirent sans doute de cette formule que « la 
grande douleur est sœur de l'extrême volupté », et 
qui se mutilent dans un but erotique, afin de se pro- 
curer des jouissances nouvelles ou de réveiller leurs 
sens endormis. 

A ce point de vue, l'histoire de Gabriel Gallien, 
ce berger solitaire qui se fendit peu à peu, longitu- 
dinalement, les corps caverneux, restera un exemple 
topique '. Ces cas, du reste, sont exceptionnels; 

1. « Depuis l'âge de quinze ans jusqu'à vingt-six, il répète 
l'acte onanistique plus de huit fois par jour, n'éjaculant sou- 
vent qu'un sperme rougi par le sang. Il se met ensuite pen- 
dant seize années à titiller son urèthre avec un bâtonnet. La 
sensibilité s'émousse ! il arme sa main d'un couteau, incise 
son gland suivant le trajet uréthral, et comme une sensation 
voluptueuse en est la conséquence, il recommence cette opéra- 
tion des centaines de fois, jusqu'à ce qu'il ait divisé son canal 
jusqu'au pubis. Il reprend alors son bâtonnet pour exciter 
voluptueusement les orifices éjaculateurs, pendant dix ans 



LA CASTRATION DEVANT LA LOI 269 

ils ont trait à des individus auxquels on pourrait 
réserver assez exactement la dénomination de sadi^ 
ques intervertis. C'est en effet en s'infligeant à eux- 
mêmes des souffrances atroces qu'ils décuplent la 
volupté du spasme vénérien, à rencontre du sadique 
dont la lubricité ne se repaît qu'au spectacle des 
souffrances subies par autrui. 

Nous avons cité tous ces cas d'auto-mutilation à 
titre de simple curiosité médicale ; ils ne sont d'ail- 
leurs qu'une variété de la monomanie du suicide, 
laquelle ne saurait tomber sous le coup de la loi. Le 
Code par conséquent les ignore, mais en revanche 
il estime que l'épithète d' « eunuque » constitue une 
injure qualifiée et exige réparation. 

C'est à cette opinion du moins que se rangea 
naguère le président de la onzième Chambre cor- 
rectionnelle, M. Gallois. La dame qui avait lancé 
cette épithète malveillante invoquait bien, il est vrai, 
à l'appui de l'argumentation contraire, la haute con- 
sidération dont on entoure l'eunuque dans les pays 
orientaux. 

Mais les juges estimèrent que ce qui peut être une 
marque de distinction en Orient ne l'est pas forcé- 
ment en France, qu'en outre l'expression d'eunuque 
comportait, en l'espèce, un caractère d'autant plus 
injurieux qu'elle s'adressait à un homme marié, et 
ils condamnèrent aux dommages et aux dépens l'iras- 
cible personne. Autres pays, autres mœurs : l'Orient 
tolère la chose, et nous condamnons même le mot. 

encore. Un jour la vessie avale le bâton et force le berger à 
entrer à l'hôpital de Narbonne. On pratiqua l'ouverture de la 
vessie sur ce délirant épuisé qui mourut, peu de temps après, 
de phtisie. » (G. Raymond.). 



CONCLUSION 



« A la nature des femmes, il faut ajou- 
ter les chastrez, car ils dégénèrent en 
tel sexe et retiennent la nature d'iceluy 
comme on voit par la nature féminine 
et le défaut de poils. » 

A. Paré. 



Nous venons de passer en revue les différentes 
causes de mutilations sexuelles chez l'homme. En 
manière de conclusion, il nous semble indispensa- 
ble de donner un aperçu d'ensemble des modifica- 
tions profondes que la castration entraîne chez celui 
qui l'a subie. Ces modifications ne manquèrent pas 
de fixer l'attention des anciens auteurs, mais leur 
ignorance de la physiologie ne leur permit pas de 
les interpréter; ou du moins, s'ils eurent en quelque 
sorte la prescience de l'influence primordiale qu'exerce 
l'appareil générateur sur le reste de l'organisme, 
ils en tirèrent parfois les plus étonnantes conclusions. 
C'est ainsi qu'Aristote *, après avoir noté l'embonpoint 
flasque si fréquent chez les eunuques, parle du gon- 
flement des jambes et de l'absence de varices^ consé- 
quence de la castrastion « qui change la nature du 

1. Arist. Probl. X. 37. 



CONCLUSION 271 

mutilé en celle des êtres sans semence. Or l'enfant 
n*a jamais de varices ». 

Tout ce que dirent au sujet des castrats les philo- 
sophes et les médecins grecs fit autorité en la ma- 
tière pendant des siècles. Mais leurs écrits s'augmen- 
taient, chemin faisant, de toutes sortes de fables, 
que la littérature du xvi^ et du xvii® siècle accueillit 
à l'aveugle, sans seulement en contrôler la valeur. 
Bodin, dans son Théâtre^ n'a-t-il pas prétendu que 
les eunuques étaient incapables d'avaler certains 
mets, par exemple les œufs durs ? 

Nous laisserons de côté tous ces contes pour nous 
en tenir aux données de la physiologie ainsi qu'aux 
recherches récentes relatives aux eunuques, et aux 
particularités si curieuses de leur organisme. Il va 
de soi que les considérations qui suivent ne s'adres- 
sent pas spécialement aux médecins, car elles leur 
sont familières ; elles sont destinées à tous ceux, en 
général, qui s'intéressent aux problèmes physiolo- 
giques. Aussi nous sommes-nous efforcé de n'uti- 
liser des termes techniques que ceux strictement 
indispensables. 

Dans nos pays, il paraît assez malaisé de réunir 
les éléments nécessaires à une étude des effets de 
l'eunuchisme, les eunuques ne courant pas les rues. 
Le plus souvent, les malheureux qui pour une cause 
quelconque ont dû subir l'amputation chirurgicale 
des glandes testiculaires disparaissent, une fois gué- 
ris. Ils se soucient fort peu de se trouver de nouveau 
en contact avec leur médecin, et en général avec 
tous ceux qui sont au courant de leur infortune. 

Mais il existe certains sujets que la nature a trai- 
tés en marâtre, et qui sont, comme le disait saint 



272 LES EUNUQUES 

Mathieu, des eunuques de naissance. Du fait de leur 
constitution même, ces individus se trouvent norma- 
lement placés dans des conditions identiques à ceux 
qui ont été mutilés : ce sont des castrats physiolo- 
giques. Évidemment, les vrais eunuques de naissance 
c'est-à-dire ceux qui ne présentent aucune trace de 
verge ou de testicules sont rarissimes ; ce sont des 
curiosités tératologiques. Mais il est des dégénérés de 
souche alcoolique, tuberculeuse, ou le plus souvent 
syphilitique^ chez qui les testicules n'existent, pour- 
rait-on dire, qu'à l'état virtuel : quelquefois, ils ne 
dépassent pas le volume d'un petit haricot. Le tissu 
normal de la glande y est représenté à l'état embry- 
onnaire, et le plus souvent il est remplacé par du 
tissu fibreux : la glande ne subsiste pas plus que 
si le bistouri du chirurgien l'avait supprimée. 

Chez d'autres, les testicules, au lieu de suivre leur 
évolution régulière sont restés inclus (cryptorchidie) 
dans la cavité abdominale, oii ils s'atrophient le plus 
souvent. 

Pour ces différents sujets, la transformation qui 
s'effectue chez l'homme normal à l'époque de la 
puberté, lorsque les glandes génitales entrent en 
fonction, ne se produit pas. Le caractère mâle de 
l'individu ne s'affirme par aucune des transforma- 
tions appréciables en pareil cas, mais par contre de 
multiples dystrophies organiques font de ces dégé- 
nérés un sexe à part, un troisième sexe, comme on 
l'a dit si justement, comparable aux eunuques. 

A la suite de la castration, Tune des principales 
modifications que l'on observe porte sur le système 
osseux. Les membres, et surtout les membres infé- 
rieurs, grandissent davantage chez les castrats que 



CONCLUSION 273 

chez les autres individus du groupe ethnique auquel 
ils appartiennent^ mais ce qu'ils gagnent en lon- 
gueur ils le perdent en solidité. Le membre infé- 
rieur a généralement de six à dix centimètres de plus 
que la normale. 

Ces constatations, faites par Lortet sur un sque- 
lette d'eunuque rapporté d'Egypte, ont été reprises, 
depuis par Regnault, par Godard, par Teinturier, 
On les a notées également chez les animaux châtrés 
chez le chapon, chez le bœuf. 

Aristote prétendait au contraire que l'eunuque 
augmente seulement en largeur pour toute crois- 
sance, car, disait-il, « il ne change que pour prendre 
la forme des femmes mariées ». Cet accroissement 
en largeur ne s'observe réellement que chez les indi- 
vidus châtrés après développement intégral de leur 
système osseux ; il est dû à un embonpoint anormal 
consécutif à l'opération. Cette erreur d'Aristote ten- 
drait à prouver que de son temps la Grèce n'était 
pas encore le vaste entrepôt d'eunuques qu'elle devint 
dans la suite. 

Mais la dystrophie osseuse n'atteint pas seulement 
les membres. L'ossification de la tête subit de son 
côté des altérations notables : son développement 
est inversement proportionnel à celui de la taille. 
La hauteur de la tête est plus petite ; il en est de 
même des diamètres antéro-postérieur et transverse. 
La castration a donc pour résultat de restreindre la 
croissance absolue du crâne dans ses trois dimen- 
sions principales. 

Le cerveau est en conséquence plus petit et son 
poids moins considérable que chez un sujet normal. 
Le cervelet est également réduit de volume, d'où 

18 



274 LES EUNUQUES 

Tétroitesse de la nuque si souvent observée chez les 
castrats. Cet arrêt de développement de l'ensemble 
du système nerveux central vient du reste à l'appui 
des mensurations prises par Huschke sur les animaux. 

L'absence de sécrétion testiculaire provoque en- 
core d'autres troubles organiques. En dehors de la 
déficience ou de l'atrophie de certaines glandes à 
sécrétion interne^ on a vu que la castration entrai" 
nait l'atrophie constante du larynx. 

Mais les eunuques présentent encore une autre par- 
ticularité non moins remarquable : c'est le dévelop- 
pement rudimentaire du système pileux. La barbe, les 
poils du pubis et des aisselles font défaut chez les 
sujets castrés jeunes, et ils tombent en grande partie 
cliez l'adulte, après Pémasculation. Toutefois ce n'est 
pas là une règle absolue, et Pietro délia Valle qui 
'"ecueillit de la bouche même de Sarou-Taki-Khan 
le récit de sa mutilation ^ rapporte qu'il avait con- 
servé une longue barbe blonde. 

En règle générale, toutes les fonctions organiques 
sont retardées chez l'individu châtré. L'appareil di- 
gestif a des exigences moindres. Le cœur batégalement 
avec moins d'énergie. Fréquemment, il y a hypertro- 
phie du tissu graisseux, ce qui vient à l'appui des 
expériences de Loisel relatives au rôle destructeur du 
testicule concernant ce même tissu, pendant sa période 
d'activité sexuelle. Les muscles en particulier sont 
envahis par la graisse, et cette rondeur des contours 
tégumentaires qui tend à disparaître chez l'enfant 
vers l'âge de dix ou douze ans pour faire place à des 
saillies musculaires plus accentuées persiste chez 

1. Cf., p. 173. 



CONCLUSION 275 

l'eunuque. Le bassin en apparaît comme élargi et les 
fesses peuvent même affecter la forme en poire que 
l'on retrouve chez la femme. 

Bien plus, on a noté parfois chez les sujets castrés 
à l'âge d'homme une augmentation du volume des 
seins, due autant au développement exagéré du tissu 
graisseux qu'à celui de la glande mammaire, comme 
si cette glande, normalement atrophiée chez l'homme, 
entrait subitement en fonction pour compenser le 
déficit organique résultant de l'ablation testiculaire. 

¥ ¥ 

Telles sont, résumées, les principales modifications 
que la castration apporte dans l'économie, et que 
l'on rencontre à des degrés divers chez les différentes 
catégories d'eunuques. Tous en effet n'ont pas été 
castrés dans les mêmes conditions : certains ont subi 
seulement l'avulsion testiculaire, tandis que d'autres 
sont privés de la totalité de l'appareil génital. Ceux-ci 
ont été castrés avant la puberté ; ceux-là ont été pri- 
vés de leur virilité à l'âge adulte. 

Prenons tout d'abord le cas que l'on observe le 
plus fréquemment, dans les pays où l'on fabrique 
encore des eunuques, en Afrique par exemple. Voici 
un nègre de trente ans, acheté à Khartoum, et que 
son maître emploie au service du harem. Ce qui 
frappe tout d'abord, c'est sa haute stature : cet 
homme a près de deux mètres, encore qu'il se tienne 
un peu voûté. Mais le torse est resté court; seules 
les jambes ont participé à ce développement exces- 
sif. C'est un véritable échassier qu'on a devant les 
yeux. La tête, malgré l'alourdissement de la mâchoire 



276 LES EUNUQUES 

inférieure, est ridiculement petite : le canon artisti- 
que qui veut que la hauteur du corps représente sept 
fois la hauteur de la tête est dépassé, et au delà : le 
corps de cet individu mutilé a plus de sept têtes, il 
en a dix au minimum. Les bras sont démesurément 
longs, la main effilée, étroite, presque simienne. La 
peau, d'un noir sale, est plutôt grise, terreuse, que 
noire ; elle a perdu ce lustre, ce vernis dont la race 
nègre se montre si fîère. Le corps est maigre et le 
visage a conservé une apparence juvénile ^ La voix 
est restée d'un timbre élevé et les notes aiguës émises 
par ce gosier de géant causent une surprise sans cesse 
renouvelée. La barbe est absente, complètement. Cet 
homme a été mutilé par des traitants ; il avait qua- 
tre ou cinq ans à l'époque. La mutilation a été com- 
plète : l'appareil générateur a entièrement disparu. 
Examinons maintenant un autre mutilé : celui-ci 
est de race blanche, il est né à Péra. En 1876, il fut 
blessé en combattant dans les rangs des troupes 
turques, et un coup de feu qui lui emporta le testicule 
droit et endommagea grièvement le gauche a néces- 
sité l'amputation des bourses et de leur contenu. Au- 
jourd'hui cet homme approche de la soixantaine ; il 
a trouvé une place au sérail. Il est gros, de taille 
moyenne, sa démarche est nonchalante ; il avance 
comme les femmes, les pieds écartés, projetés en 
dehors. La région fessière, anormalement dévelop- 
pée, donne à l'ensemble de la silhouette une appa- 
rence ovoïde. 

1. Chez l'eunuque l'aspect du visage demeure immuable, sté- 
réotypé en quelque sorte. De la puberté à la vieillesse l'expres- 
sion de la physionomie reste la même, les sujets semblent tou- 
jours avoir le même âge. 



CONCLUSION 277 

Lorsqu'il parle, la voix est un peu chevrotante, 
cassée, comme le serait la voix d'un jeune garçon, 
aux approches de l'âge pubère. La barbe est rare, 
quelques longs poils clairsemés sous le menton et 
aux commissures des lèvres, les traits sont empâtés, 
les chairs flasques et sillonnées d'une multitude de 
petites rides qui donnent à ce castrat le . faciès flétri 
d'une très vieille femme. 

Voici donc deux types d'eunuques, tous deux ont 
été mutilés, mais la castration a produit des effets 
différents chez l'un et chez l'autre. Pourquoi? Parce 
que le premier a été émasculé avant le développe- 
ment de ses organes sexuels, et que le second était 
déjà homme lorsqu'il dut subir Famputation. Il en 
faut donc conclure, non seulement que le dévelop- 
pement de l'individu est intimement lié à celui des 
organes delà génération, mais encore que ces mêmes 
organes exercent une action constante sur l'écono- 
mie puisque leur privation aboutit à des transforma- 
tions si profondes, même chez l'adulte. 

Ainsi, la partie fondamentale de l'appareil sexuel, 
la glande testiculaire, n'a pas pour unique objet 
d'élaborer le liquide fécondant ; elle doit encore en- 
gendrer un principe vital qui, résorbé dans le sang 
ira, à travers les artères, déterminer l'orientation, 
morphologique de chacune des cellules du corps hu- 
main. Qu'on supprime cette glande et le type mâle^ 
privé de son organe essentiel, au lieu d'évoluer vers 
sa forme intégrale, se modifiera et se rapprochera 
insensiblement du type féminin par la mollesse des 
formes, par l'ampleur du bassin, par l'absence de 
barbe. C'est là du reste un fait d'observation connu 
de longue date, puisque Aristote disait dans ses 



278 LES EUNUQUES 

Problèmes que la mutilation qui fait des eunuques 
est la transformation d'un homme en femme. 

Ailleurs, il s'exprime de façon encore plus caté- 
gorique : « Il suffit qu'une seule partie essentielle 
vienne à changer chez l'individu pour que sa cons- 
titution entière éprouve un changement de forme 
considérable. On peut observer cette transforma- 
tion chez les eunuques, qui, par la modification d'un 
seul organe^ perdent si complètement leur ancienne 
forme et dont la tournure diffère si peu de celle d'une 
femme. Ceci ne s'explique qu'en admettant que cer- 
tains organes sont des principes ; et quand le prin- 
cipe est modifié, il est nécessaire qu'une foule de ses 
conséquences soient également changées aveclui ^ » 

A. Paré admettait cette action primordiale du tes- 
ticule sur tout le reste de l'économie. Enfin, en 1762, 
Withof écriv ait : « Le sperme semble être comme 
une réserve constamment entretenue par la nature 
pour être résorbée par le sang et fournir à l'orga- 
nisme la plus riche nourriture 2. » 

Buffon reconnaissait également la haute impor- 
tance de cette imprégnation de l'organisme par le 
suc testiculaire. Un peu plus tard Cabanis reprit les 
mêmes théories : « Les organes, disait-il, préparent 
une liqueur particulière, qui refluant dans la circu- 
lation générale lui donne une énergie nouvelle ^ » 

Ajoutons qu'avant les dernières découvertes scien- 
tifiques sur ce sujet, il y avait deux théories en pré- 

1. Aristote. Gêner. Anim. 1. IV, cap. I § 25. 

2. Wilhof. De caiaslris commeniationes quator. Lausanne, 
1762. 

3. Cabanis. Cinquième mémoire: De V influence des sexes sur 
les caractères des idées et des affections morales, 1793. 



CONCLUSION 279 

sence relatives aux caractères physiologiques de Feu- 
nuque. Suivant la première de ces théories, la réaction 
du système nerveux génital sur les grands centres 
nerveux jouait dans cet ordre de phénomènes le 
principal rôle : du fait de la castration, la réaction 
du premier sur le second système n'existant plus, il 
était naturel qu'une modification profonde de tout 
l'organisme s'ensuivît. L'autre théorie était celle 
antérieurement émise par Withof ; elle attribuait 
au liquide testiculaire, partiellement résorbé, les 
qualités d'un stimulant vital exceptionnel, chargé de 
porter la vigueur et la force par toute l'économie 
en activant les échanges et les oxydations. 

Ce fut cette dernière théorie^ reprise par Brown- 
Sequard, que vinrent confirmer les recherches ré- 
centes de Rabaud, de Loisel, de Variot, de Sertoli. 
Ces différents auteurs attribuent à certaines cellu- 
les du testicule, qu'ils dénomment cellules inter^ 
stitielles, la sécrétion de ces produits actifs des- 
tinés à maintenir l'équilibre organique. Enfin, les 
travaux de Boin et d'Ancel, de Félizet, de Bergonié 
ont contribué à asseoir cette interprétation sur des 
bases à peu près définitives. Ils ont montré que c'est 
cette glande interstitielle, abstraction faite des au- 
tres éléments du testicule destinés a V élaboration de 
la semence, qui imprime à l'organisme mâle son 
cachet caractéristique et détermine les caractères 
sexuels secondaires. En un mot, « l'invigoration » 
organique propre à l'homme est fonction de cette 
sécrétion interne. 

Brown-Sequard avait donc pressenti la vérité lors- 
qu 'en juin 1889, il exposait de la sorte cette façon 
de voir à la Société de Biologie : « Il est possible, 



2S0 ■ LES EUNUQUES 

disait-il, que tout le rôle de. la glande ne se borne 
pas à séparer du sang des produits qui doivent être 
rejetés par excrétion et qu'elle sécrète en même temps 
des substances qui, ramenées par les veines dans la 
circulation générale ont une influence sur le système 
nerveux. » Afin de vérifier cette hypothèse, il eut 
l'idée de greffer des testicules de chien sur un ani- 
mal vieux et affaibli, qui présenta incontinent un 
regain de jeunesse. 

Disons en passant qu'en novembre 1891, M. Lode 
présenta à la Société de Médecine de Vienne une 
expérience plus concluante encore. Il castra des coqs 
et leur sutura les testicules sous un point quelconque 
de la peau. Non seulement ces testicules ne s'atro- 
phièrent pas, mais les animaux en expérience conti- 
nuèrent à présenter tous les attributs de la virilité *. 

C'est alors que Brown-Sequard imagina de triturer 
des testicules de chien dans de la glycérine, et d'in- 
jecter le liquide ainsi obtenu à des individus âgés ou 
affaiblis. Il se choisit lui-même — il avait à cette 
époque 72 ans — pour premier sujet de ses recher- 
ches, et tout en faisant la part — minime — de 
l'auto- suggestion, il affirma que ses injections lui 
avaient donné un résultat inespéré. Du coup il avait 
recouvré une énergie nouvelle, une suractivité inat- 
tendue de toutes les fonctions organiques^, et l'apti- 
tude au travail s'était singulièrement accrue. 

On sait avec quelles railleries la presse politique 
et certains organes scientifiques accueillirent le ré- 

1. Hunter signala de même des résultats positifs après trans- 
plantation testiculaire. Mais plus récemment les expériences ten- 
tées par Gobcll,iparFoa, donnèrent des résultats négatifs et les 
testicules transplantés chez les animaux châtrés s'atrophièrent. 



CONCLUSION 281 

suitat des expériences de Brown-Sequard. Cependant 
ses déclarations étaient parfaitement logiques, et il 
n'avait pas manqué de noter que l'injection duliquide 
séminal isolé était incapable de déterminer dans 
l'économie des effets comparables à ceux obtenus 
au moyen du produit de trituration des testicules. 

On n'en traita pas moins en bloc tous les faits ob- 
servés de phénomènes de suggestion*, et les travaux 
de Brown-Sequard furent l'objet des plus vives atta- 
ques. Le 13 avril 1893, à la Société de Médecine et 
de Chirurgie, M. Dignat s'écriait: « C'est le retour à 
la thérapeutique mystique. On se croirait encore, à 
l'époque du Bas-Empire, alors qu'on traitait la folie 
avec de la poudre de crâne d'âne. » Et M. Bonnefin 
concluait en demandant à la Société de daigner abor- 
der des sujets un peu plus pratiques et sérieux. 

Depuis, on y est revenu à cette « thérapeutique 
mystique ». On s'est convaincu du rôle joué dans l'or- 
ganisme parles sécrétions internes des glandes; on 
a compris quel merveilleux moyen de traitement 
constitue l'absorption de ces mêmes glandes au cas 
où une cause quelconque vient à entraver leur bon 
fonctionnement. Rien, par exemple, n'amende l'état 
morbide dû à l'atrophie de la glande thyroïde et 
désigné du nom de myxœdème comme l'ingestion de 
corps thyroïdes d'animaux. C'est également au foie, 
au sang, au testicule que l'on a recours bien souvent 
pour traiter la cirrhose, l'anémie, l'impuissance, l'in- 
fantilisme. 

Sur ce point comme sur tant d'autres, nous re- 
tournons bon gré mal gré aux pratiques de l'empi- 

1. Cf. Buchan. Die Brown- Sequards Méthode. Berlin, 1893, 



282 LES EUNUQUES 

risme, et il ne faudrait pas croire que Brown-Sequard 
fut un novateur, parce qu'il préconisa le suc testicu- 
laire comme un puissant dynamogénique. Dioscoride 
recommandait déjà les testicules de chien crus^ soit 
frais et écrasés, soit desséchés et réduits en poudre, 
pour exciter au coït ; Eristrate, les testicules du cas- 
tor; Sérapion, ceux du sanglier. Moins bien inspiré, 
Pline conseillait le sperme comme aphrodisiaque. 
Mésué, au xii^ siècle, ordonnait les testicules de 
renard frais et écrasés. Enfin, Albert le Grand qui 
appartenait à l'École de Paris, estimait que les tes- 
ticules du porc constituent, à ce point de vue, un re- 
mède souverain. 

Le malheur, pour Brow^n-Sequard, fut qu'on se 
souvint trop de cette destination particulière de la 
thérapeutique orchidienne. Il avait voulu seulement 
faire connaître les effets remarquables de la sécré- 
tion interne du testicule sur la totalité de l'organisme, 
sans élection spéciale sur la puissance sexuelle. Il 
s'expliqua maintes fois à ce sujet. Rien n'y fit: la 
vulgarisation de ses conclusions plus ou moins bien 
comprises, n'en souleva pas moins un enthousiasme 
excessif parmi les valétudinaires de tout ordre. 

Il n'en fallut pas davantage pour qu'on prêtât 
aussitôt un caractère un peu scandaleux à ses expé- 
riences. Uinvidia medicoi'iims'en mêla également et 
la méthode sequardienne, après avoir excité la verve 
des uns et la réprobation des autres, fut pendant de 
longs mois le point de départ de controverses pas- 
sionnées. 

* 

¥ ¥■ 

Nous croyons nous être étendu assez longuement 



CONCLUSION 283 

sur les propriétés du liquide testiculaire pour qu'il 
soit aisé de comprendre que ce puissant modificateur 
du consensus physiologique ait également une action 
directe sur la mentalité de l'individu. C'est cette 
action surtout qui a été discutée, tant par les histo- 
riens que par les médecins ou les philosophes. On a 
parlé de la pauvreté intellectuelle des castrats ; la 
diminution du volume du crâne ayant pour consé- 
quence un arrêt de développement des hémisphères 
cérébraux a même été l'un des principaux arguments 
invoqués en faveur de cette hypothèse. Mais le poids 
du cerveau n'est pas toujours en rapport direct avec 
la force de l'intelligence*; il est même certain que 
le tracé des circonvolutions et beaucoup d'autres 
éléments encore inconnus jouent ici un rôle des 
plus appréciables. 

Quoi qu'il en soit, la plupart des écrivains qui se 
sont occupés des eunuques ne leur ont accordé qu'un 
esprit borné et pusillanime. L'avarice serait le moin- 
dre défaut de ces êtres déchus; l'hypocrisie et la bas- 
sesse leur apanage ordinaire : « L'esprit du castrat 
est étroit, son cœur est sec. Il n'éprouve aucun des 
sentiments qui font la gloire et l'honneur de l'hu- 
manité ^ » 

Virey ' ne montre pas plus d'indulgence à leur 
égard: « Craintifs par faiblesse et parla même four- 
bes et faux, ne pouvant rien par la vigueur, ils re- 
courent à la flatterie ; incapables de grands travaux 
ils sont d'une avarice sordide ; ne pouvant atteindre 
à la gloire, ils se rabattent sur la vanité. » 

i. Matrecjka. Rev. V. Neiir. P. J907.. 

2. Grande encyclop. Larousse. 

3. Bict. de la conversation, 1861. Art. Eunuque, 



284 LES EUNUQUES 

De parti pris on a voulu voir seulement dans l'eu- 
nuque le tyran et le bourreau des malheureuses con- 
fiées à sa garde. On l'a situé dans une atmosphère 
interlope d'oc/or di femina, et de pastilles de sérail. 
On en a fait un être à la fois redoutable, cruel et mys- 
térieux. 

Il convient d'accorder le minimum de crédit à ces 
appréciations, dont certains auteurs ont tenu à faire 
justice, Pour Andrew^s, par exemple, la méchanceté 
et la jalousie qu'on attribue généralement aux cas- 
trats ne serait qu'une fable absurde. Matignon affirme 
de son côté qu'ils ont, bien à tort, été représentés 
comme sanguinaires et violents : ils seraient plutôt 
doux, conciliants, honnêtes. 

Autant d'écrivains, autant d'opinions différentes 
relatives à la mentalité des castrats. Nous l'avons 
noté à propos des eunuques célèbres puisqu'il en fut 
jadis. Mais à quelle cause faut-il rattacher cette di- 
vergence de vues? Sans doute à une simple erreur 
d'interprétation: la plupart des auteurs semblent 
avoir confondu ici l'intelligence avec le caractère . 

Il est indéniable que la castration modifie de façon 
sensible l'activité psychique de l'individu; seulement 
l'intelligence en subit à peine le contre-coup, tandis 
que le caractère est parfois complètement transformé 
du fait de l'opération. On a dit qu'il se rapprocherait 
alors beaucoup de celui de la femme. Mais n'est-ce 
pas là ce qui doit logiquement se produire? La men- 
talité de chaque être organisé ne dépend-elle pas de 
la manière dont son cerveau réagit aux phénomènes 
physiologiques personnels et aux phénomènes exté- 
rieurs? Et ce mode de réaction n'est-il pas la résul- 
tante directe des circonstances particulières ou gêné- 



CONCLUSION "285 

raies où l'organisme se trouve placé, c'est-à-dire de 
l'âge, du milieu, du sexe? Or, ce qui fait le sexe, 
c'est la constitution anatomique de l'individu; on 
conçoit donc aisément qu'une altération de l'appa- 
reil reproducteur, naturelle ou consécutive à une 
mutilation, aura sa répercussion sur la personnalité 
psychique. De même que, dans ce cas, l'aspect exté- 
rieur du mutilé se rapproche étrangement du type 
féminin, de même la tournure d'esprit deviendra 
féminine. L'eunuque aura de la femme les passions 
momentanées, les caprices, la mobilité de vues, sou- 
vent la faiblesse et l'instabilité de la volonté. Mais 
c'est là à peu près tout ce que l'expérience permet 
d'abandonner à ses détracteurs : le reste est fonction 
exclusive de l'éducation et du milieu. Nous sommes 
loin, on le voit, de cet état psychique voisin du pué- 
rilisme mental de Dupré, que certains attribuent aux 
eunuques, mais qui ne se rencontre guère que chez 
les infantiles congénitaux, marqués, ceux-là, d*une 
tare héréditaire. 

* 

Il nous faut faire, en terminant, une place à part 
à l'évolution de l'appétit sexuel, chez les castrats. 
Ceci pourra sembler, à première vue, paradoxal : 
Ne serait-on pas tenté de croire que des êtres privés 
des attributs de leur sexe doivent être privés de 
cet appétit, alors qu'au contraire les faits abondent 
pour démontrer l'inexactitude de cette hypothèse. 

Sans doute le désir sexuel est excité normalement 
par un état particulier de l'organisme, conséquence de 
la réplétion des vésicules séminales. Mais il se peut 
également que certains cerveaux soient organisés de 



286 LES EUNUQUES 

manière à éprouver ce désir, non pas à propos de 
l'excitation qui leur vient des organes générateurs, 
mais à propos d'une excitation quelconque où l'ima- 
gination, l'habitude, l'exemple ou l'hérédité jouerait 
le rôle primordial. On ne saurait en définitive dénier 
à l'eunuque le désir, voire la passion qui n'est en 
somme que le dernier terme d'un sentiment, puis- 
qu'on ne lui refuse pas l'intelligence. 

C'est probablement de la sorte que chez des indi- 
vidus mutilés bien avant l'âge pubère, l'hérédité a 
pu engendrer des dispositions sexuelles inconscien- 
tes, mais susceptibles de s'orienter tôt ou tard dans 
le même sens que le reste de leur organisme. Or, les 
eunuques deviennent des femmes, au point de vue 
psychique. Un fait maintes fois signalé et qui témoi- 
gne de cette direction nouvelle de l'instinct, c'est la 
sollicitude toute maternelle que la plupart d'entre 
eux manifestent à l'égard des enfants confiés à leurs 
soins. Les phrénologistes ont même prétendu que 
le centre de la philogéniture se développe dans le 
lobe postérieur du cerveau chez les castrats comme 
chez les femmes. « Cet attachement aux enfants, dit 
J.-rJ. Virey, cette philogénésie si naturelle aux êtres 
faibles et aux femmes se remarque chez toiis les ani- 
maux neutres ou eunuques, chez les abeilles et les 
fourmis, mulets et chez les chapons. Ceux-ci s'ap- 
prennent même à couver des poussins avec autant de 
sollicitude que les poules. On voità peu près la même 
chose parmi les cochons châtrés, tandis que les mâ- 
les les plus ardents en toute espèce repoussent la 
progéniture. » 

Malheureusement ce n'est pas toujours à cette 
innocente passion pour les enfants que se bornent 



CONCLUSION 287 

les aptitudes féminines de l'eunuque. Souvent, on le 
sait, il devient un inverti sexuel, et pour employer 
un mot de Ribot, ici « c'est d'en bas que vient l'er- 
reur de l'instinct ». Chez le castrat, cet instinct est 
prédéterminé par la constitution physique spéciale 
qui est la conséquence de la mutilation. L'eunuque 
ne fait que subir la loi du déterminisme universel ; 
il est, comme l'a dit Chevalier % un inverti artificiel. 

Le vrai coupable, c'est celui qui l'a mutilé, favo- 
risant ainsi un changement de direction de l'instinct 
qui fait des eunuques les agents les plus actifs du 
vice pédérastique. 

Il ne faudrait pas croire toutefois que ce soit là 
une règle sans exceptions, et beaucoup d'entre eux, 
surtout ceux dont la mutilation a été tardive, mon- 
trent un vif penchant pour les femmes. L'ablation 
des testicules ne saurait en effet abolir l'appétence 
sexuelle, surtout chez les sujets particulièrement 
Imaginatifs : la tendance mentale et le feu des désirs 
suppléera en quelque sorte l'exercice de la fonction. 

Aucune impossibilité à cela. Admettons même 
que le phénomène sexuel soit au début purement 
organique ; Il n'en sera pas moins le point de départ 
d'une série de tendances secondaires qui correspon- 
dent aux actes destinés à le satisfaire. La fonction 
physiologique pourra disparaître par la suite, ces 
mêmes tendances n'en subsisteront pas moins, assu- 
rant l'intégrité, tout au moins apparente, de la fonc- 
tion, de même que dans un arbre dont l'aubier serait 
complètement rongé, le bois pourra demeurer vivace 
près de l'écorce. 

1, Chevalier. Aherrat. de V instinct sexuel, d905. 



288 LES EUNUQUES 

Ainsi, des eunuques qui n'auront pas été privés 
du membre viril pourront encore accomplir un si- 
mulacre de coït et éjaculer un liquide qui, bien 
entendu, n'est pas du sperme, mais le produit d'éla- 
boration des glandes prostato-uréthrales. 

Galien ^ n'ignorait pas cette particularité, et l'on 
cite des exemples nombreux de faits de cette nature. 
Les observations scientifiques ne manquent pas non 
plus : à la Société d'Anatomie de Bordeaux, Prince- 
teau a signalé le cas d'un jeune homme de dix-neut 
ans ayant subi une castration double pour lésions 
tuberculeuses et qui, à un an de là, se vantait d'ac- 
complir le coït comme auparavant. Un malade de 
Richet, trois ans après avoir castré, avait encore des 
érections et coïtait, à l'en croire, normalement. Il en 
est de même du reste des syphilitiques chez lesquels 
la maladie a physiologiquement supprimé la glande 
testiculaire, à leur insu, et qui continuent à faire 
acte viril. 

Les observations prises sur les animaux viennent 
confirmer ces données. Des constatations faites par 
plusieurs vétérinaires chargés de la direction des 
remontes de cavalerie, il ressort que trois à quatre 
pour cent en moyenne des jeunes chevaux hongres 
conservent des instincts génésiques et sont capables 
d'effectuer la saillie. 

Il est certain toutefois que l'âge auquel la cas- 
tration aura été effectuée présente ici une réelle im- 
portance. Mais, s'il est logique d'admettre l'action 
tonifiante particulière du testicule sur les centres géni- 
taux, il est incontestable qu'abstraction faite des glan- 

1. Galien. De usu pariium (liv. XIV ch. X) 



CONCLUSION 289 

des génitales, le réseau réflexe qui préside à Paccom- 
plissement du coït est au complet et peut fonctionner 
normalement. « Il n'est aucune raison physiologique 
sérieuse pour que la castration étouffe à jamais les 
appétits sexuels et soit un obstacle absolu à l'exécu- 
tion de Tacte vénérien » (J. Dupré). 

Cabanis était donc dans l'erreur lorsqu'il préten- 
dait que la continence est la vertu des eunuques, et 
les Chinois ont grand tort de considérer ces êtres 
disgraciés comme dépourvus de toute idée libidi- 
neuse. Godard neparle-t-il pas d'un eunuque qui tenta 
de violer la femme d'un mécanicien, après l'avoir 
courtisée assidûment. Enfin Franck assure que dans 
une ville qu'il se dispense du reste de nommer, 
quatre castrats pervertirent à ce point les mœurs 
des femmes que la police fut contrainte d'interpo- 
ser son autorité pour faire cesser des scandales sans 
précédent. 

L'émasculation totale n'est même souvent qu'une 
garantie de chasteté insuffisante, car il y a dans le 
désir sexuel autre chose qu'une appétence organique. 
Stendhal n'a-t-il pas écrit: « Aimer c'est avoir du 
plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens et 
d'aussi près que possible, un objet aimable et qui 
vous aime. » C'est ce que Matignon a exprimé de 
façon plus brutale peut-être en disant que certains 
eunuques recherchent la société des femmes, se plai- 
sant à leur contact « et enusa-nlunguibus et rostro>. 

Aussi ne doit-on pas s'étonner de voir les riches 
eunuques, en Orient, se constituer un harem. 

Il est même de tradition pour l'eunuque en chef 
du sultan d'en posséder un. Bayle avait déjà noté ce 
fait curieux : « En Orient, il y a quelques eunuques, 

19 



^90 LES EUNUQUES 

et même des eunuques noirs entièrement coupés, qui 
ont des concubines, parce que ces malheureux, à qui 
on a coupé toutes les parties viriles, ont encore des 
yeux et des mains. » Ce n'est donc pas simplement, 
comme le pensait Kremer, le souci de la dignité et 
du confort de leur maison qui incite les eunuques à 
ce surcroît de dépense. 

Nous avons du reste connu un homme qui eut les 
testicules enlevés au cours d'un accident de chasse, 
mais que cette blessure n'empêcha pas de se rema- 
rier lorsque sa première femme vint à mourir. Et 
quelle n'est pas parfois Pironie du sort: cet infor- 
tuné avait élu pour résidence d'été un petit pays 
dénommé Chaponval ! 

Résumons-nous: quoi qu'il puisse subsister, après 
la castration, de la fonction génératrice, la mutila- 
tion n'en a pas moins pour conséquence la déché- 
ance physiologique manifeste de l'individu. Et, bien 
qu'un philosophe allemand, Hartmann, ait poussé le 
paradoxe jusqu'à oser proposer la castration comme 
un moyen systématique de se préparer au renonce- 
ment total et à l'abolition du « vouloir- vivre », ce n'en 
est pas moins une coutume sauvage qui devrait à 
tout jamais avoir disparu. Nulle part au monde on 
n'aurait dû, en dépit de son irrévérence, laisser tom- 
ber dans l'oubli cette parole de Galien : « Les testi- 
cules sont plus précieux que le cœur lui-même; le 
cœur n'est utile que pour vivre, tandis que les testi- 
cules le sont pour bien vivre. » 



TABLE DES CHAPITRES 



Pages 
[ntroduction l 

CHAPITRE I 

Les Religions et l'Eunuchisme. 

L'idolâtrie et le culte phallique.— Le dieuSiva.— Le Boud- 
dhisme et les sages conjonctionnaires. — La légende 
d^Attis. — Les prêtres eunuques de la Grande Déesse. — 
Gombabus. — Un eunuque impérial : Elagabal. — In- 
fluence du Christianisme. — Origène. — Valésius. — 
Habet ova noster papa,. — Les eunuques chez les Juifs 
et la Circoncision. — Autres mutilations sexuelles d'ori- 
gine religieuse. —Les Skoptzy ...,...,. 7 

CHAPITRE II 
La Castration guerrière. 

Les origines guerrières de l'eunuchisme. — « Malheur aux 
vaincus 1 » — La phallotomie chez les anciens peuples 
d'Orient. —Triste fin du tyran Phocas. — Le sentiment 
de la propriété chez les femmes grecques. — Macabre 
envoi de thons salés... et de phallus.— Castration de l'a- 
miral de Coligny. — Abominable cuisine préparée par des 
calvinistes. — Vengeances de bachi-bouzoucks,... d'A- 
rabes,... et de Peaux-Rouges. — Chàtreur de porcs et 
châtreur d'hommes. — Après Adaouâ. — Castration 
des fils de l'ennemi vaincu.— Une curieuse application 
de l'eunuchisme chez les Caraïbes anthropophages . . 81 



292 TABLE DES CHAPITRES 

CHAPITRE III 
La Castration pénale. 

Le châtiment de l'adultère chez les Anciens. — En Chine. 

— Aux Indes, — Cruelle alternative offerte aux brigands 
Sarmates, -— Le fâcheux quart d'heure du soldat fanfa- 
ron. — La peine du talion appliquée aux châtreurs, — 
La loi salique et les adultères. — Funeste méprise d'un 
coupeur de bourses. — « Ne touchez pas à la reine ! » 

— Henri II d'Angleterre et les prêtres réfractaires. — 
Les contempteurs de « Madame Om ». — Pourquoi, au 
bon vieux temps, on coupait l'oreille aux voleurs . . 100 

CHAPITRE IV 
L'Eunuchisme dans l'Antiquité. 

Castration et pédérastie. — Les eunuques assyriens. — 
« L'œil et l'oreille du prince. » — Tragique enjeu d'une 
partie de dés. — La garde du gynécée. — Moyen radical 
qu'employa le sultan AmuratllI pour rendre ses eunu- 
ques fidèles. — Le roi Akhounaton avait-il été mutilé? 
— L'amour grec et les androgynes. — Le conte d'Hermo- 
time. — Les eunuques pédagogues. — Néron épouse Spo- 
rus, son castrat favori. — Un monastère d'eunuques. — 
Les eunuques prostitués de la rue des Toscans. — Me- 
sures légales. — Castrats adultères. — Baccara et son 
chirurgien. — Les différentes sortes d'eunuques chez 
les Anciens.— Infibulaiion des athlètes et des chanteurs. 113 

CHAPITRE V 
Médecine empirique et Castration. 

Les châtreurs et la cure radicale des hernies. — Eviration 
d'un aruspice. — Un traitement barbare de la lèpre, de 
la ladrerie, et de la goutte. — La castration guérit-elle 



TABLE DES CHAPITRES 293 

les maniaques et les épileptiques ? — « Une bonne for- 
tune de capucin. » — Suppression de la criminalité par 
la castration des criminels. — Châtiment de choix à l'u- 
sage des criminels erotiques. — Le supplice du mauvais 
médecin 149 



CHAPITRE Vï 
Les Eunuques célèbres. 

Mérites des castrats. — Fidélité des eunuques d'Abra- 
date. — « Du cœur au ventre ! » — L'eunuque gouver- 
neur de Pergame. — Les patriarches de Constantinople. 
— Narsès, général et castrat célèbre. — Eutrope. — 
L^eunuque Stephanus est brûlé vif. — La fille du pha- 
raon et l'eunuque Ganymède. — Favorinus.— Un adver- 
saire de Charles-Quint, — Fière répartie du lieutenant 
de Soliman IL — En Perse, un castrat fonde la dynas- 
tie régnante des Kadjars. — Paracelse, roi des Arcanes, 
le poète Gombauld, le ministre Maurepas, Boileau, Buf- 
fon, étaient-ils eunuques ? — « Le docte et malheureux 
Abeilard. » . _. 164 



CHAPITRE Vil 
Les Castrats de la chapelle Sixtine. 

Modifications de l'appareil vocal chez les eunuques. — Les 
castrats de l'impératrice Eudoxic. — Un professeur de 
chant en 1337. — Les chantres du duc de Bavière. — 
Mauvais accueil fait au premier castrat de la Sixtine par 
les falsetti, — Tolérance de l'Eglise. — « Ici on châtre 
proprement et à bon marché. » — Le pape et le Grand 
Turc fabricants d'eunuques. — Les sopranistes au théâ- 
tre. — Les « incommodés » du cardinal Mazarin. — La 
voix merveilleuse de Farinelli guérit de sa mélancolie 
le roi d'Espagne Philippe V. — Napoléon décerne à un 
castrat l'ordre de la Couronne de Fer. — Décadence de 



294 TABLE DES CHAPITRES 

l'Ecole de chant Italienne. — Le dernier eunuque de la 
chapelle pontificale 184 



CHAPITRE VIII 
Les Eunuques Orientaux. 

L'Islam condamne la castration. — Les négrillons châ- 
trés d'Alexandrie.— Pourquoi les Orientaux sont poly- 
games. — Un fils de chérif mauvais teint.— La vertu des 
musulmanes. — L'empereur Guillaume II reçu au harem. 
— Fugue d'une jeune princesse. — Le Sultan et ses qua- 
tre femmes légitimes. — Prix des eunuques. — Leurs 
fonctions à la Cour du Sultan, — Le Grand-Eunuque est 
collectionneur. — Eunuques médecins. — Procédés de 
castration et mortalité. — Les moines châtreurs. — 
Recrutement des eunuques persans. — Un faux eunu- 
que. — Origines de l'eunuchisme en Chine. — Privilège 
de l'empereur. — Un mendiant engage ses « génitoires » 
au Mont-de-Piété. — Registre d'inscription des cas- 
trats. — Les mignons de l'empereur. — Revue des « pré- 
cieuses » 202 



CHAPITRE IX 
La Castration devant la loi. 

Les eunuques peuvent-ils se marier valablement? — «Testis 
unus, testis nullus. » — Mariage du castrat Bartholo- 
mée de Sorlisi. — Le congrès. — Impuissance naturelle 
et impuissance accidentelle. — Infériorité des eunuques 
au point de vue légal. — Castrations par jalousie. — 
Un terrible coup de dents. — Le crime sadique et la 
castration.— « La colère de la volupté.» — Dispositions 
légales en France et dans les principaux pays d'Europe. 
— La castration et l'aliénation mentale. — Le berger 
Gàllien. — L'épithète d' « eunuque » et le jugement de la 
11» Chambre 2ii 



TABLE DES CHAPITRES 295 



CONCLUSION 

Influence de la glande génitale sur l'ensemble de Torga- 
nisme. — Modifications physiologiques. — Les théories 
de Brown-Sequard et le rôle de la glande interstitielle. 
— Le liquide de Brown-Sequard. — La psychologie de 
l'eunuque. — Le désir sexuel après la mutilation. — La 
continence n'est pas toujours la vertu des castrats. — Le 
harem du Grand-Eunuque 270 



Mayenne, Imprimerie Ch. COLIN 



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